‹ La crise socialeChapitre 71 sur 184 · CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER — LES FONCTIONNAIRES

dre à son patron la maison où il était employé comme comptable avant son départ à la caserne.

Il y a quelque temps, nous recevions une lettre de ce jeune homme. 11 n'avait pas réussi dans son entreprise, et il nous priait de le recommander à quelque parlementaire pour lui faciliter son entrée dans un bureau de ministère.

Nous lui répondîmes aussitôt qu'il n'y avait aucune raison pour qu'un député, harcelé par ses électeurs et par les Loges maçonniques, usât de son crédit pour nous. Nous ajoutions que nous ne comprenions point, au surplus, son découragement pour un premier échec, après une seule année d'efforts, et nous terminions par des considérations sur le parasitisme honteux, sur l'existence médiocre, morne et passive du fonctionnaire rond-de-cuir...

Voici la réponse que nous en reçûmes. Elle vaut d'être reproduite ici, comme témoignage :

« ...Si je cherche à entrer dans l'Administration, ce n'est pas par vocation. Le fonctionnaire, qu'il fasse beau ou vilain, que les affaires publiques marchent ou ne marchent point, a son salaire assuré. Il peut établir son budget sur une donnée précise et sûre (si petite soit la rémunération), organiser ses dépenses, faire face à ses engagements.

« J'ai perdu, pour ma part, dans la société que j'avais fondée, 8,000 francs. J'ai pu me libérer de 6,000 francs. Je suis donc encore, très lourdement, endetté de 2,000 francs environ.

« Comme vous le voyez, je suis malade, bien malade, et j'ai la tête fatiguée. J'entrevois l'Adminis-

tration comme une infirmerie où je pourrai faire halte et me reposer, « me refaire », comme on dit.

« Depuis le commencement de Tannée, les affaires de la France sont en diminution (importation et exportation) de plus de 350 millions de francs. Cette perte énorme du commerce français s'est partagéesur un grand nombre de vaincus. Ceux-ci, fatigués de la lutte, désillusionnés, affamés, ont cherché un" refuge, tout au moins provisoire, dans la sécurité des fonctions publiques. Ceux qui ont pu entrer dans rAdministration n'ont pas hésité, car il faut manger, et c'est ce qui explique l'augmentation du nombre des fonctionnaires en France.

« Lutter encore ? La lutte dans le commerce se fait à coups de billets de banque. Le commerçant ou l'industriel sans le sou (qui n'en a pas moins l'honneur de payer patentes, contributions, et le reste) succombe sous les charges croissantes, les crisesi l'achèvent, sa production est pénible et coûteuse...

« C'est là toute mon histoire.

« Recommencer? Oui, ce serait assez de mon caractère, recommencer seul, sans argent, avec seule- s ment l'expérience qui m'a coûté si cher. Mais, dans la situation présente, ce serait encore, inéluctablement, aboutir au même résultat, pire encore, peutêtre.

« Que pensez-vous de tout cela? »

Ce que nous en pensons, nous l'avons dit, c'est que notre société française traverse une crise des plus dangereuses, c'est que nous ne pouvons plus éviter la catastrophe.

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