KDT'CATION DL SENS S0CL\L
Le sens social étant ainsi comme la part de sensibilité individuelle qui se trouve socialisée ne
i\l \.\ r.RisK sor.iAi.K
|)(Mil (|ir(^lro i\o la plus grande utilili» pour lo mainlion (lo Tuniti^ indispensable h la vie sociale. « Tout royaume divisé contre lui-môme doit périr », dit une parole évangélique. Et c*est l'évidence même : si une partie d'un peuple n^emploio sa force qu'à faire avorter ou h contrecarrer les desseins de l'autre partie, il est Lien clair que toute la force de vie nationale se trouve absorbée par un travail négatif. Alors même que tous les elTorts, faute d'une coordination suffisante, ne s'additionnent pas, il faut tout au moins qu'ils composent, et le produit de cette composition peut être considéré comme une force résultante unique. Mais plus les efforts sont semblables, appliqués au même point et dirigés dans le môme sens, moins il y a de force perdue et, par conséquent, plus le rendement est grand. L'unité complète est un idéal abstrait, sans doute impossible, mais il faut, du moins, que l'on tende h s'en rapprocber. Or, quel moyen pourrait-il y avoir à la fois plus efficace et plus sûr de réaliser Tunité que de développer le sens social grâce auquel, h un moment donné, tous les citoyens sentant de même se trouvent, par là, tout disposés à agir de môme façon? C'est surtout aux heures les plus difficiles, quand le besoin d'une décision prompte se fait sentir, que le sens social est le plus utile.
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et c'est bien aussi à ces moments tragiques de la destinée des peuples qu'on le voit se manifester avec plus de force.
C'est ce sentiment môme de l'indispensable unité sociale qui donne quelque chose de plus âpre, de plus violent aux guerres civiles, aux querelles fratricides, aux divergences d'opinions entre gens d'une même famille, d'une même Eglise ou d'une môme nation. Nous supportons volontiers des opinions très éloignées des nôtres, môme tout à fait contraires, chez des hommes qui ne font pas partie du môme groupe social. Nous tolérons l'anarchie et même le nihilisme chez un Russe, il nous indignerait chez un Français ; nous supportons qu'un libre penseur nie l'existence de Dieu ou l'immortalité de l'àme, nous regarderions avec de tout autres yeux un protestant qui, tout en voulant se dire chrétien, professerait les mômes doctrines; et, enfin, nous acceptons que les protestants soient protestants, mais tout ce qui chez un catholique, qui se donne et veut être tenu pour tel, incline au protestantisme, nous paraît insupportable. De là l'horreur que, de tout temps, on a professée pour les hérétiques et les dissidents. On risque môme d'exagérer sur ce point quand on n'a pas pris le soin de distinguer entre les éléments nécessaires à l'unité sociale et ceux qui ne
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lui sonl pas indispensables, entre des croyances ou des pratiques qui vont, en effet, dans un sens oppose^ au but social et d'autres croyances ou d'autres pratiques qui ne compromettent pas la réalisation du but. D'autres fois aussi, faisant l)artie d'un ordre, d'une classe ou d'une petite société qui n'ont d'autre raison d'être que la prospérité de l'Eglise ou de la nation, on adhère avec tant de force h son ordre ou à son clan, qu'on en oublie le rôle et le but, on prend le moyen pour iin et on sacrifie de très bonne foi la grande société h la petite par un individualisme d'un nouveau genre et d'autant plus dangereux qu'il s'ignore et se présente aux consciences abusées sous une forme sociale. Il est donc de toute importance de régler le sens social, de le contrôler et de l'épurer afin qu'il s'émeuve à bon escient, qu'il ne manifeste ses répugnances qu'en face des choses qui mettent vraiment en péril la grande unité sociale et qu'il ne montre ses appétits qu'en face des choses qui sont vraiment susceptibles de développer la vie et de fortifier l'unité.
Le sens social est donc susceptible, comme tous les autres, de recevoir une éducation. 11 doit ^trc à la fois rectifié et développé. 11 doit être rectifié, c'est-à-dire qu'on doit l'exercer h ne s'émouvoir qu'en face des biens et des maux véritables de la
société; il doit être développé, c'est-à-dire qu'on doit s'efforcer d'en, étendre la portée à toutes les choses utiles ou nuisibles à la vie sociale. Et c'est ici que l'inconscient ne peut plus suffire, que la doctrine et la raison ont besoin d'être employées. Car, pour discerner entre les biens et les maux quels sont les véritables et quels sont seulement les apparents, il faut s'être fait, à l'aide de la raison, une doctrine du bien et du mal social, du bien et du mal social en tant qu'ils sont le bien et le mal de telle particulière société. 11 est donc ici nécessaire de s'être formé une conception générale des lois sociologiques qui règlent la vie et le développement des sociétés en général, puis dos lois particulières de la société en vue de laquelle on veut plus spécialement exercer le sens social. Et d'une façon très générale, on peut dire que tout ce qui favorise les lins sociales doit être appelé bon et regardé comme tel, et qu'on doit appeler mauvais et regarder comme tel tout ce qui empêche la réalisation de ces mêmes fins. Si donc l'on veut développer le sens social en vue d'une société particulière dont les fins soient très exactement spécifiées — et elles le sont d'autant mieux que ces sociétés sont plus artificielles — il suffira de bien faire voir quels sont les moyens qui favorisent ces fins ou, au contraire, les empê-
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client, et par cola seul que Ton aime la fin, on aimera les moyens et on détestera tout ce qui s'oppose h eux. Mais quand on a affaire à une société naturelle dont la fin est moins clairement fixée h nos yeux, si môme nous en avons quelque soupçon, comme lorsqu'il s'agit d'une famille ou d'une nation, il faut alors considérer comme fin non pas la fin véritable, extérieure, qu'on ne connaît pas, mais la finalité intérieure, immanente, ainsi que parleraient les philosophes. Ainsi nous savons très clairement que le but d'une société de banque est de gagner de l'argent ; l'argent à gagner est quelque chose d'extérieur à la société et même de très différent ; nous voyons clairement que tout ce qui empoche la société de gagner de l'argent est nuisible au but proposé, que tout ce qui lui en fait gagner est utile, mais quand il s'agit de notre patrie, de la France, par exemple, nous ne voyons pas quel est le but mystérieux auquel vise l'existence de cette nation ; nous devons alors considérer non pas ce but extérieur que nous ne connaissons pas, mais nous devons prendre pour but la vie même et l'existence de notre patrie. Par conséquent, nous regarderons comme nationalement boïi tout ce qui entretient et développe la vie nationale, comme nationalement mauvais tout ce qui entrave ou amortit cette vie.
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Et ainsi nous nous entendrons *\ peu près tous pour dire qu'il faut exciter le sentiment qui nous pousse à ne pas aimer les nationalités étrangères et qui furent ennemies. Sinon la haine, du moins, la défiance vis à-vis de l'ennemi national, voilà un des premiers sentiments qu'il faut développer dans le sens social. L'histoire, ici, et la géographie nous renseignent suffisamment. Il est bien plus difficile de savoir quels sont les biens dont il faut exciter l'amour. C'est ici que des divergences peuvent en grand nombre se faire voir. Tout dépend de la conception que l'on se fait de la vie nationale et, par conséquent, du bien national. Car est bon ce qui favorise et développe la vie, est mauvais ce qui contrarie la vie et qui la met en péril. Le bien commun est la raison d'être des nations, c'est aussi la raison d'être des lois. Sentir le bien commun comme le sien propre, souffrir du mal de tous, c'est avoir le sens social. Mais qu'est-ce qui est le bien commun qu'on doit apprendre aux enfants à reconnaître et dont on doit leur inspirer l'amour pour développer en eux ce sens social? Il semble d'abord que ce bien ait deux conditions nécessaires : la paix et l'ordre, la paix au dehors, l'ordre au dedans. La guerre est un fiéau parfois nécessaire; l'injustice, l'illégalité, l'anarchie sont des pestes intérieures. U faut donc inspirer aux
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enfants l'amour do la justice et de la paix, leur donner des esprits justes et pacifiques. 11 faut exciter en eux l'amour de la paix, non pas un amour fait de crainte et de timidité qui sacrifie môme la justice h la tranquillité, mais cet amour fort et prudent qui, en face des prétentions injustes d'un insolent, sait ne pas céder et faire, s'il le faut, la guerre pour sauvegarder la paix même. Car, céder aux injustes insolences, c'est encourager l'injustice et, par un trop grand amour de la paix, se condamner tôt ou tard, mais infailliblement, à la guerre. 11 faut donc aimer l'honneur national, regarder comme bon tout ce qui agrandit notre bon renom dans le monde, délester comme mauvais tout ce qui nous amoindrit. Nous nous sentirons fiers de tout ce qui, dans les lettres, dans les arts, dans les sciences, dans le commerce, dans l'industrie, augmente l'influence rayonnante de notre nation. Et, ici, il convient de se mettre en garde contre une illusion. De ce que les ouvrages d'un auteur français sont très lus h l'étranger, il ne s'ensuit pas toujours nécessairement que notre influence en soit augmentée, il faut encore que ces livres accroissent à l'étranger l'estime qu'on fait de nous. C'est ainsi, par exemple, que les livres de M. Zola, bien que fort répandus hors de France, ont été loin de servir nos intérêts
au dehors, car le tableau navrant et inexact que cet écrivain y fait de nos mœurs n'a pu que nous nuire. Sur la foi de ces ouvrages, les étrangers s'imaginent aisément que nos ouvriers ressemblent aux héros de VAssonwioù* ou de Germinal^ nos paysans à €eux de la Terre, nos bourgeois à ceux de Pot-Bouille ou de Nana, De tels livres, par leur diffusion môme, ont été néfastes au bon renom, à la gloire et donc à l'influence de notre pays. Qu'attendre de l'armée de la Débâcle ou du peuple que représente \^ Famille des Rougon-Macquart? Apprenons enlin à aimer la justice. Accoutumons-nous à ressentir toute injustice comme si elle nous était faite à nous-mêmes. Il y a là un point trop souvent négligé et très important de l'éducation. Nous sommes portés à nous réjouir de tout ce qui nous profite, de tout ce qui profite aux nôtres, à ceux de notre famille, de notre ordre, de notre amitié, de notre parti. Trop souvent cette inclination si naturelle nous fait applaudir h des mesures injustes. Kien n'est plus funeste au sens social. Car nous nous habituons ainsi et nous habituons nos enfants à juger des choses imiquement d'après les intérêts privés et particuliers, nous faisons donc une éducation de l'égoïsmc, nous cultivons le sens propre et non pas le sens social. Quelle haute et salutaire leçtm nous don-
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lierons au contraire si nous blâmons Tinjustice, môme quand elle atteint nos adversaires, si nous refusons de l'accepter, môme quand elle se présente à notre profit ! Et comme il nous est facile de justifier notre conduite et nos appréciations! L'ordre dans l'Etat n'est assuré que par l'observation égale des lois. Si donc nous acceptons aujourd'hui qu'une injustice atteigne nos adversaires ou soit faite à notre profit, nous reconnaissons par là même que la loi n'est plus la règle universelle des actes sociaux, mais qu'elle n'est qu'un moyen dont les plus forts se servent au profit de leurs intérêts et au détriment de l'intérêt général. Ainsi par l'amour de la justice s'élèveront les cimes vers le sens du bien commun. Dans une société où l'injustice révolte même quand elle atteint un adversaire ou un ennemi, le sens social existe véritablement. La justice est la condition de toute vie nationale.
Mais elle n'est qu'une condition et même une condition négative. Sans elle il n'y a ni ordr^, ni paix, ni bien commun ; avec elle seule il n'y aurait même pas de vie. Ce qui fait la réalité positive de la vie nationale, c'est la prospérité commune. Cette prospérité a son signe extérieur dans la richesse, sa réalité intime dans le bonheur de chacun des citoyens. Et la richesse, sans doute
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n'est pus le bonheur, mais elle en est bien un des éléments. Car, en dehors de quelques sages toujours rares et clairsemés, dans la misère les hommes ne sont pas heureux. Donc un minimum de richesse est indispensable pour le bonheur national. Nous devrons en conséquence nous réjouir de tout accroissement de la richesse publique, nous sourirons aux opulentes moissons qui chargent la terre, aux développements de la production industrielle , à Taccroissement du commerce et du traiic.
Mais si la richesse est mdispensable au bienêtre humain, à elle seule elle ne saurait le constituer. C'est ce que trop souvent on a oublié. La richesse n'est précieuse, en effet, qu'autant qu'elle permet de satisfaire les désirs inhérents à l'humaine condition. Mais quand les désirs nécessaires sont assouvis, tels que la faim, la soif, le besoin d'abri ou de vêtements, d'autres désirs naissent et il serait insensé de chercher dans la richesse seule le moyen de les satisfaire. Car il est de la nature du désir, en tout ce en quoi il dépasse la nécessité, non pas de s'apaiser par la satisfaction, mais au contraire de s'accroître, de s'exaspérer. Qu'il s'agisse de luxe, de volupté, d'honneur, de puissance ou même d'argent, le désir humain est insatiable. Des qu'il a atteint un but, il en voit un
autre hors duquel il lui semble ne pouvoir se contenter. (Vest ici que la richesse fait banqueroute : elle n'assouvit pas, elle exagère le désir; il faut donc, pour satisfaire le désir, agir du dedans sur le désir môme, et le secret du bonheur ce n'est plus à Téconomie politique, mais à la morale que Ton doit le demander. Le bien commun exige donc non seulement cette application générale de la morale que l'on appelle la justice, mais encore une discipline morale spéciale, individuelle, qui enseigne h chaque homme à modérer ses désirs et à les changer, s'il le faut, plutôt que l'ordre du monde. L'éducation du sens social a son terme comme elle a sa règle dans l'éducation morale. La morale seule peut apaiser les désirs des hommes et à la place de l'inquiétude faire dans les esprits et dans les cœurs régner la tranquillité. L'homme inquiet est un agité et un agité est toujours dangereux pour le bon ordre public. Nous devrons donc aimer toute discipline morale qui apprendra à l'homme à dompter ses désirs et à dominer ses passions. Et nous devrons, au contraire, détester et réprouver toute excitation à la vanité, au luxe immodéré, au mouvement sans but, à l'amusement vain, au libertinage. C'est ainsi que le j?ens social nous fera aimer tout ce qui élève l'homme, lui apprend la domination et la maîtrise de soi, et
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détester au contraire tout ce qui Texcite à la jouissance. Quand donc nous saluons avec respect la robe d'un pr(>tre ou la cornette d'une sœur de charité, quand nous nous indignons contre le succès de tel écrivain pornographe ou de tel journal licencieux, c'est notre sens social qui nous inspire autant que notre sens purement moral ou religieux. Tout ce qui excite à la débauche et h la licence est antisocial ; tout ce, au contraire, qui, comme le prêtre ou la religieuse, proche ou pratique le renoncement est essentiellement social. Et enfin, poussant plus loin, nous devrons de plus en plus nous rendre compte que nous sommes tous solidaires les uns des autres, qu'il est impossible que la maison de mon voisin brûle sans que je risque moi-même de l'incendie et par conséquent que, à cause de la division du travail social, par l'effet de l'imitation et de la répercussion, il n'y a pas un seul phénomène social qui, partant des autres, n'ait en nous sa conséquence, ou, partant de nous, n'ait dans les autres ses effets lointains. Si les maçons chôment, nous paierons nos loyers plus cher ; si la vendange est abondante, le vin sera meilleur marché et les maçons peut-ôtre pourront travailler à meilleur compte ; si nous augmentons le luxe de notre table, nos invités seront portés à nous imiter, puis, à leur
tour, leurs invités les imiteront et nous aurons créé une onde d'augmentation de dépense inutile. Par des considérations de cette nature incessamment répétées à propos de tous les actes particuliers et de tous les événements sociaux, on arrive h voir et h sentir au-delà de soi ; on prend une conscience nette des liens qui nous attachent h tous nos concitoyens, on n'est plus un individu, un être isolé, on reflète en sa conscience agrandie la conscience de tous les autres. Et Ton peut dire alors que l'on a véritablement le sens social non plus d'une façon instinctive, involontaire et presque inconsciente, mais d'une manière consciente, réfléchie et volontaire. Le lien par lequel le sens social instinctif nous attachait aux autres et qui parfois nous gênait et nous impatientait, nous l'avons nous-mêmes rendu plus fort, plus visible, plus efiicace. C'est sans nous d'abord que les autres viennent en nous, c'est par nous-mêmes maintenant que nous vivons dans les autres.