EXPLICATION DU SENS SOCIAL
La Race. — Les Sentiments. — Les Intérêts.
Que nous nous sentions ainsi, éprouvant avec nos parents et nos compatriotes les mômes sentiments, les mêmes plaisirs, les mômes douleurs, les mômes enthousiasmes et les mômes indignations en présence des mômes événements, c'est un fait que nous venons de constater, qui consti-
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tue ce qu'il y a de plus profond et de plus vivant dans le consensus social, qui fait de toute nation un ensemble concordant de désirs et de tendances prêt à réagir de môme manière en face des mêmes excitations, mais ce fait peut aussi s'expliquer et se ramener à des lois plus élémentaires. Ces lois sont de deux ordres : physiologique et psychologique. — Il y a d'abord entre tous les individus d'une même race une ressemblance de constitution physiologique qui se traduit à l'extérieur même par la ressemblance des traits. Cette ressemblance est surtout frappante pour l'observateur qui vient du dehors. Pour un Européen, tous les nègres se ressemblent et pour les nègres tous les Européens. Quand nous voyageons en Espagne, en Italie ou en Angleterre, nous trouvons à presque tous les visages une apparence semblable et comme un air de famille, et tous les autres peuples du monde qui ne font que passer chez nous déclarent que tous les Français se ressemblent. Les ressemblances deviennent de plus en plus grandes à mesure que l'on passe du grand milieu national au milieu provincial et enfin au milieu familial. Ici, la ressemblance peut devenir telle que l'on ne puisse presque plus distinguer l'un de l'autre deux frères jumeaux.
Or, les lignes extérieures du corps, les traits du
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visage et toute la physionomie sont sous la dépendance étroite du système nerveux. Deux hommes qui se ressemblent extérieurement x>nt donc à l'intérieur des ressemblances nerveuses plus intimes encore. 11 n'est donc pas étonnant que les êtres de même race sentent de même, réagissent de même aux mêmes excitations, et c'est ainsi que la communauté de race, la communauté de sang constitue le facteur le plus profond du cons(»nsus social, de Tunité nationale. Les ethnologistes ont beau jeu à prétendre que, dans aucune contrée de l'Europe, il n'existe une race pure et aborigène, et tout le monde sait bien qu'il n'y a peut-être pas un Français qui n'ait dans ses veines avec quelques gouttes du vieux sang gaulois, du sang romain, du sang germain, peut-être du sang grec et même du sang espagnol et du sang saxon. Mais qu'importe la pureté de la race au point de vue de l'histoire naturelle ? Cela empêche -t-il que ce mélange même de races diverses ne constitue un mélange original, dosé par l'histoire et dont le produit ne ressemble pas aux autres mélanges? Quels que soient les éléments primitifs qui entrent h cette heure dans le sang français, à cette heure même, la formule moyenne de ce sang existe, différente de la formule moyenne du sang germain, du sang espagnol, du sang italien, ou du sang
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saxon, et elle se manifeste par des ressemblances de structure extérieure. Il y a donc dans une nation par la communauté de race et de sang une communauté de structure nerveuse, par suite une similitude de réactions devant les excitations, par suite encore une àme commune. Nous sentons de même parce que nous sommes faits de môme façon et nous sommes dès lors tout prêts h vouloir de môme.
A ce premier fond physiologique, les acquisitions psychologiques viennent se surajouter. Habitant sur le même sol, soumis au même climat, entendant les mêmes voix, ayant sous les yeux les mêmes exemples, recevant et des choses et des hommes une éducation commune, ayant d'ailleurs une foule d'intérêts communs, nous nous formons peu h peu une manière commune de sentir et de réagir. De toutes ces choses communes nous constituons ridée ou l'image de la patrie. Le langage, en nous imposant sa syntaxe, nous impose aussi un ordre de la pensée : les auteurs nationaux meublent notre mémoire d'associations verbales qui, sans que nous nous en rendions toujours compte, s'imposent à nous, dominent notre parole, par elle informent nos actes et dictent nos jugements. Et, pour le dire en passant, on peut voir par là de quelle importance peut être pour la con-
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sorvation do la pureté du génie national Tétude scolaire dos langues et des littératures. L'histoire enfin nous attache à cet ôtre dont faisaient partie nos pores, dont nos fils prolongeront Texistence et de la vie duquel notre vie ne constitue qu'un moment ; nous lui appartenons autant au moins qu'il nous appartient, ses accroissements sont les nôtres propres, ses diminutions nous diminuent, SOS triomphes sont nos triomphes et ses douleurs nos douleurs. Plus le passé de notre famille et de notre race se trouve mêlé à toute l'histoire de France, plus la France est nôtre et plus nous sommes Français.
C'est pour cette double raison que les hommes, quels qu'ils soient et quels que soient leur mérite personnel et leurs bonnes intentions, qui n'ont pas avec nous cette parfaite communauté de race, de sang et d'histoire ne sauraient, au moins dans la généralité des cas, avoir l'àme française aussi bien que nous. Des hommes de race, non pas inférieure mais étrangère, ne sauraient sentir comme nous sentons et surtout dans les questions nationales ; des hommes, môme de race semblable, mais dont les ancêtres ont subi l'exil et avec l'exil les croisements continus de l'étranger, qui ont parlé longtemps les langues et ont longtemps subi rinlluonce dos mœurs étrangères, qui, parconsé-
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qiient, rejettent hors de leur amour de loiijj;ues périodes de notre histoire, ne peuvent paw h r-iHlo heure sentir comme nous. Ils ne nous ^out pas inférieurs, nous ne leur sommes pas supérionra ; ils nous valent et nous les valons, mais nous sommes autres ; ne sentant pas comme eux^ nous ne réagissons pas de même manière, nous ne pouvons pas plus nous entendre avec eux qu'il vcc dos gens qui ne verraient pas les mêmes couleurs que nous ou donneraient aux mots des sens diflV'reiits, c'est pourquoi leur sens social diffère du un\\\\ c'est pourquoi tandis que l'Europe presque entière paraît sentir avec eux, nous nous obstinons, n<uis, à sentir comme nous sentons, comme nou^ ne pouvons pas ne pas sentir, en Français de la vieille France. 11 s'agit là d'une différence et non pas d'une supériorité ou d'une infériorité quelcunqtïes. La raison demeure la môme chez tous, mais les données que les sens fournissent à ses juj^r^ntcnLs différant des uns aux autres, les jugemcuts ne peuvent se ressembler. Ces divergences sonL uu'^uie d'autant plus profondes et d'autant plus iuf^iiérissables qu'elles viennent de plus loin daris la nature, de dispositions innées de la scn.sil>itLté humaine, des sédiments inconscients tfe l'âmr sur lesquels la raison n'a point d'empire. Pourquoi un Jules Lemaître ou un Brunetière sentenl-ils
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aiitroment qu'un Monod ou qu'un Reinach? La cause n'en saurait ôtre dans les lumières intellectuelles, elle ne peut se trouver que dans ces fonds obscurs de Tàme par où le Philippe de Maurice Barrés se sentait jadis fraterniser avec la petite c\me populaire de Bérénice.
A de tels hommes on n'est en droit de faire aucun reproche. Ils sont ce qu'ils sont et peutêtre même nos pères ont eu des torts envers les leurs. Aussi ne s'agit-il pas le moins du monde de les exclure du sol ni même de l'organisme national. 11 importe, au contraire, qu'ils s'assimilent. Et, par conséquent, ils peuvent jouer dans la nation un rôle utile comme tous ces éléments qui, peu à peu, y ont été incorporés et ont fait la France; on n'a pas dès lors à les exclure de la cité, ni môme à leur interdire toutes les charges publiques, il suffit qu'on ne leur remette pas la direction nationale et, pour tout dire, qu'étant une infime minorité, ils ne contribuent au gouvernement qu'en proportion de leur nombre même. Leur sens social est encore trop particulariste et spécialisé, ils sentent encore trop vivement les intérêts de leur petite communauté, pas assez ceux de la*grande. Le sens social doit être le sens national.
Par-dessus ces deux couches profondes et con-
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centriques de sentiments sociaux, Tiiilerôl vient encore en former une nouvelle. C'est que, niènic dans la civilisation la plusrudimentairi% rinnTune a besoin de Taide de Thomme, le unième homme ne peut pas subvenir à tous ses besoins: ]RMulant qu'il est occupé à un travail, h la rnillnre de \i\ terre ou aux soins des troupeaux, il a iK^soin qn'fm lui fasse des habits ou qu'on lui prépare dos aliments. La division du travail est contLMUporaine de l'humanité. Or, le travail ne peut Otre divisé qu'entre gens déjà associés. La division du (ravail suppose l'association. Pour que les uns labfKinMit pendant que les autres tissent ou cui?iinon(, il faut une entente préalable, et cette entenle est d'autant plus forte que les services rendus sont plus nécessaires. A mesure que la civilisation progresse, la division du travail augmente et par conséquent augmente à mesure la nécessite de l'association. L'économie politique nous montre que tout accroissement ou toute diminution de richesse ont une répercussion à travers Tenseniblo du corps social, en sorte que la prospérité des autres est liée à notre prospérité, et de ni(>nie la diminution de la richesse publique est liée h la diminution de notre propre richesse. (Inr une mauvaise récolte n'atteint pas seulemeni 1rs cultivateurs, elle fait augmenter le blé et atteint tnule la
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population; les chômages, les grèves, les faillites créent dans tout le corps social une onde de gène qui diminue toutes les ressources; nous souffrons donc des misères des autres, nous nous attristons des crises industrielles et commerciales et, môme non propriétaires, nous craignons la gelée, la grùle, la sécheresse ou les inondations. De là une nouvelle forme du sens social, le sens de la solidarité qu'éprouvent les hommes civilisés vis-à-vis les uns des autres. Ce sens d'ordinaire paraît nous donner peu d'impressions, mais qu'une grève se manifeste ou même seulement menace parmi des travailleurs dont les services sont indispensables : boulangers, bouchers, mécaniciens de chemins de fer, cochers de iiacre ou d'omnibus, et le sentiment pénible qu'im éprouvera viendra aussitôt manifester l'existence de cette forme du sens social. C'est d'elle que relèvent les sentiments que nous éprouvons vis-à-vis de ceux qui gouvernent, défeiulenl ou administrent le pays. Ils remplissent, en clTet, leur rôle dans la division du travail social et si vis-à-vis d'eux tous nos sentiments se compliquent et deviennent plus profonds, plus enthousiastes ou plus violents que vis-à-vis des tailleurs ou des cordonniers, c'est parce que, comprenant mieux que c'est en leurs mains que se trouvent les iils qui commandent les destinées
nationales, ce ne sont pas seulement nos intérî^ts personnels qui nous dictent nos sentiments, nous nous trouvons en présence des sources de la vie nationale même et ce qu'il y a de plus profond dans le sens social, d'héréditaire et d'historique, se trouve surexcité. Peut-être même dans ces sentiments, le sens de la vitalité nationale guide-t-il les peuples, malgré l'inconscience de ses raisons, avec plus de sûreté que ne pourraient faire les petits raisonnements clairs qui, sans pénétrer dans les profondeurs, se jouent à la. surface des phénomènes momentanés. A certaines heures tragiques, le génie de la patrie inspire les consciences et souflle aux âmes les directions qui éloignent de la mort et conduisent vers la vie. L'àme d'un peuple s'exprime dans l'exaltation d'une foule ou dans l'héroïsme d'un homme. L'àme de Sparte s'exprima aux Thermopyles dans Léonidas, l'âme de la France dans les acclamations qui suivirent Bouvines, ou dans l'épopée de Jeanne d'Arc.