‹ La crise socialeChapitre 12 sur 25 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Par le fait seul que les hommes se réunissent, se mettent h plusieurs pour faire une seule tâche, pour réaliser un seul dessein, il est de toute nécessité qu'ils se divisent Touvrage. Et dès que la tache se trouve ainsi divisée, on en vient tout de suite à s'apercevoir que plus elle est spécialisée, mieux elle est faite, avec moins de perte de force et de temps, en sorte que en même temps que progresse l'habileté de l'exécutant il économise davantage ses forces et il produit davantage. Diminution de la dépense de force, augmentation de la production, amélioration de la qualité du produit, tels sont les avantages économiques de la division du travail.

Cette division du travail est enseignée à l'homme par la nature elle-même. Il y a progrès, en effet, et augmentation de la perfection dans les ôtres organisés à mesure que les fonctions se divisent et se répartissent entre des organes spéciaux. A

mesure qu'on s'élève dans Téchelle des êtres, on voit les sexes se diversifier et se spécialiser en des individus différents, les organes de la digestion se séparer des organes de la circulation et de la respiration, jusqu'à ce qu'enfin on arrive aux vertébrés supérieurs et à l'homme où les fonctions se trouvent spécialisées chacune en divers organes, où les localisations cérébrales montrent que des fonctions très voisines par leur nature n'en ont pas moins leur organe spécial.

Les économistes ont étudié avec soin les lois de la division du travail ; à leur tour, les sociologues y ont vu un phénomène bien digne d'attirer leur attention. M. Durkheim a voulu en faire dériver les constitutions sociales (1). Sans aller tout à fait aussi loin que lui, il est permis de trouver dans le progrès de la division du travail l'explication de faits sociaux très intéressants et très importants, qui paraissent en eux-mêmes déconcertants et quasi scandaleux, mais qui, rattachés ainsi à une grande loi sociologique, perdent quelque chose de leur apparence paradoxale. C'est ce dont on s'apercevra, je l'espère, à la fin de ce chapitre si seulement on veut bien se donner la peine de la lire jusqu'au bout.

(1) De la division du travail social, in-8<», Alcan, 1893.

Le travail social, ayant pour but d'assurer la continuité et le développement de la vie sociale, a besoin d'une double activité, d'une activité matérielle qui produit tous les objets matériels nécessaires h l'entretien de la vie des individus sociaux, d'une activité mentale qui commande à l'activité matérielle , l'organise et la dirige au mieux des besoins communs. Et dans cette activité mentale même on peut distinguer une direction d'ordre purement intellectuel, spirituel, et une autre plus spécialement d'ordre gouvernemental, ce que nous pouvons exprimer en disant qu'il y a dans toute société une triple activité, une activité matérielle, une activité spirituelle, une activité gouvernementale, ou encore un travail matériel, un travail mental, un travail de gouvernement. Comment s'opère la division du travail mental et du travail matériel, du travail mental et du travail de gouvernement et, dans ces deux derniers, comment se diversifient et se séparent les diverses espèces de travail spirituel et de travail gouvernemental, c'est ce que nous voudrions rechercher ici dans l'espoir d'y trouver la clef de quelquesuns des problèmes les plus difficiles et les plus irritants qui s'agitent sous nos yeux.

La division du travail matériel est la mieux connue, on pourrait dire la seule connue, parce qu'elle a été à peu près la seule étudiée. Bien que nous n'ayons ici, sur ce point, rien de neuf à dire, nous demanderons cependant la permission de nous y arrêter quelque peu. Les lois qui président à cette division du travail sont les mêmes qui président à toute autre, et, comme leurs résultats s'imposent, qu'ils sont acceptés par tous, que personne même ne songe à les contester, parce qu'ils sont de nature très simple et très objective, se prêtant merveilleusement à la mesure et au calcul, nous pourrons mieux voir, après, que dans les autres domaines, où les résultats sont beaucoup plus controversés, ces résultats mêmes sont amenés en vertu de lois tout à fait analogues ou correspondantes. Si donc nous acceptons aisément l'évolution économique, résultat de la division du travail matériel, nous serons amenés à opposer moins de résistance à l'évolution d'ordre spirituel ou politique qui résulte de la division du travail mental et du travail de gouvernement.

Gomment s'est donc opérée l'évolution du travail matériel sous l'impulsion de la loi de la division du travail? — A l'origine, chaque homme construit lui-même sa hutte, fabrique lui-môme ses vêtements, ses ustensiles de cuisiné, de pêche et de chasse, ses instruments de labour, ensemence ses terres, garde ses troupeaux, se défend contre ses ennemis ou contre les bêtes féroces, moud son blé, cuit son pain et ses aliments. Bientôt, la femme prend pour elle une part de la besogne : là où l'homme guerroie au dehors, elle travaille la terre, tisse les habits, prépare les aliments ; là où la sûreté est assez grande pour que l'homme ait le loisir de travailler ses champs, elle s'enferme dans la maison et ne s'occupe plus que des enfants, du vivre et du vêtement. Bientôt, les hommes s'adonnent à travailler chacun une matière spéciale, les uns la terre, les autres le fer, d'autres le cuir et d'autres le bois, et c'est ce que nous voyons encore dans un bon nombre de nos villages européens où se trouvent un forgeron, à la fois serrurier, maréchalferrant, taillandier, chaudronnier, plombier et forgeron proprement dit ; un menuisier à la fois ébéniste, menuisier en bâtiments, souvent charron, parfois aussi peintre, vitrier, voire même tapissier ; un maçon, à la fois maçon, tailleur de pierres et plâtrier ; un cordonnier, à la fois sellier, bourre-

lier, corroyeur et cordonnier. Mais dans les agglomérations un peu importantes on s'est bien vite aperçu que le môme ouvrier faisait mieux et plus vite une seule besogne que plusieurs, car ferrer le pied d'un cheval est quelque chose de très différent de forger un gond, un loquet, ou d'ajuster une serrure et faire des clous n'est pas du tout la même chose que fabriquer une pelle ou une pioche; l'habitude acquise, l'habileté obtenue à un de ces travaux disparaît si l'ouvrier l'emploie à des travaux très différents qui imposent d'autres habitudes ; le tour de main se perd, la main n'y est plus, il faut un certain temps et un certain nombre de malfaçons avant que l'ouvrier soit remis en train. Aussi voyons-nous que dans les villes le cloutier ne fait que des clous, le serrurier que des serrures, le forgeron ne fait que forger et le maréchal-ferrant que ferrer. L'ébéniste, de même, ne fait que des meubles, tandis que le menuisier ne fait que des planchers, des portes ou des croisées. Et encore ici, comme en chaque objet ou en chaque meuble il y a des parties fort différentes qui exigent un établi, un outillage spécial, un tour de main particulier, un patron habile arrive, en groupant plusieurs ouvriers spécialistes entre lesquels il divise les pièces d'un même travail, à produire h meilleur compte un ouvrage plus parfait.

Il en est de même dans tous les métiers, de môme aussi dans le commerce. A Torigine, le trafiquant est à la fois convoyeur et trafiquant. Et son trafic s'étend à tous les objets. Il vend de riiuile et du blé, du vin et du bétail, des étoffes, des parfums, des outils et des ustensiles de ménage. Son magasin ou son étalage est un bazar, comme le sont encore les épiceries de village. Peu à peu le commerçant restreint les objets de son trafic, il s'applique à étendre sa clientèle, à mieux connaître les objets qu'il, achète et qu'il revend, il concentre son attention sur un petit nombre d'objets de môme nature et il acquiert ainsi une supériorité sur ses concurrents : il peut livrer de meilleurs produits et les livrer à meilleur marché ou, ce qui revient au môme, en retirer un profit plus grand. C'est ainsi que la mercerie et les diverses espèces de mercerie, fil, coton, laine, soie, rubans, velours, lacets, bordures, aiguilles, épingles, boutons, agrafes, boucles, crochets, la passementerie et les diverses espèces de passementerie, cordons, franges, galons, soutaches, appliques ou paillettes ont eu des magasins spéciaux,, que la draperie s'est distinguée du commerce de l'indienne, du velours ou de la soierie, que le commerce de l'huile s'est séparé de celui du café ou des épices, que la corroierie s'est

98 LA CRISE SOCIALK

différenciée de la mégisserie ou de la maroquinerie. Tout le commerce de gros s'est spécialisé, et si le commerce de détail ne peut pas le faire aussi bien, il n'en reste pas moins que les magasins de détail spéciaux conservent à bon droit une clientèle et que l'art des grands magasins a consisté sur tant à grouper en un seul immeuble, grâce h des comptoirs différents, un grand nombre de commerces spéciaux reproduisant le bazar initial avec les avantages combinés de la variété des articles et de la spécialisation de chaque chef de rayon. Dans l'industrie, par le machinisme, la division du travail est poussée presque à l'extrême : dixsept ouvriers sont employés pour faire une seule épingle, chacun a sa tâche toujours la même, dont la durée est minutieusement calculée afin de s'ajuster avec la tâche de tous les autres. L'homme, ici, est l'esclave de la machine et Ton peut trouver que les avantages obtenus par la division du travail sont achetés cher. Il n'en reste pas moins dans tous les ordres de production matérielle que la division du travail a deux résultats économiques incontestables : l'amélioration de la qualité, l'augmentation de la quantité; elle permet de faire mieux et de produire davantage. Ces deux résultats suffisent pour légitimer économiquement la division du travail. Cette division est

LA DIVISION dt: travail social 99

nuisible lorsque, par son exagération, elle diminue la quantité ou compromet la qualité; elle est utile, au contraire, tout le temps qu'elle améliore la qualité sans diminuer le rendement ou qu'elle augmente le rendement sans diminuer la qualité.

Que si Ton vient à se plaindre, par exemple, que dans l'industrie du meuble la division du travail diminue les facultés inventives des ouvriers ou, comme nous le faisions tout à l'heure à propos des ouvriers en épingles, si l'on se plaint que l'ouvrier, asservi à une tache monotone^ devienne comme une machine, peut-être faut-il reconnaître que l'invention d'ensemble ne disparaît pas, mais qu'elle est réservée aux dessinateurs, aux créateurs de modèles, et que si l'ouvrier est asservi durant son temps de travail à une tâche machinale, le progrès économique consistera précisément à lui permettre d'accomplir en moins de temps sa tache journalière, de façon h pouvoir disposer de plus de temps pour exercer ses facultés proprement humaines et qu'ainsi ce qui paraît perdu dans l'asservissement à la machine doit et au delà se retrouver dans le repos.

Et sans doute il faut des synthèses, des vues d'ensemble pour ordonner le travail, mais ces vues d'ensemble, en vertu même de la division du travail, seront réservées à un travailleur spécial,

ingénieur, architecte, dessinateur, ou tout simplement patron; et comme le travail d'ordonnancement est toujours un travail de l'esprit et de la pensée, il s'ensuit qu'en fin de compte c'est le travail mental qui domine le travail matériel et le commande. C'est l'esprit, en effet, qui travaille en tous ceux qui inventent, qui ordonnent ou qui gouvernent; c'est la science qui, dans ses diverses branches, découvre les lois de l'activité économique, agricole, industrielle ou commerciale, et c'est encore la science qui découvre les lois de la division du travail matériel et détermine les conditions auxquelles doit satisfaire cette division du travail pour être vraiment profitable. C'est donc en dernière analyse dans les lois du travail mental que le travail matériel trouve la condition de ses propres lois.

Page 1