TRAVAIL SPIRITUEL
Cette détermination des fins de l'Etat ne saurait aller sans l'énoncé des moyens capables de réaliser ces fins et tout de suite il en résulte que la connais, sance des moyens pratiques se met à part des directions politiques. La science se constitue en dehors de l'impulsion souveraine, le travail proprement mental se divise du travail gouvernemental.
En effet, le souverain, ne pouvant entrer dans
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la multiplicité des détails, se contente d'indiquer les résultats qu'il veut qui soient obtenus et par conséquent d'ordonner les fins. C'est donc aux subordonnés qu'il appartient de découvrir les moyens par lesquels les fins ordonnées pourront être réalisées. Il s'ensuit qu'il est dans leur rôle et qu'il entre dans leur office de rechercher ces moyens. Mais savoir quels sont les moyens qui servent à réaliser les fins, c'est la même chose que connaître les relations qui unissent à leurs conséquents invariables d'invariables antécédents, c'est par conséquent la môme chose que connaître les lois naturelles. Or, la connaissance des lois naturelles c'est précisément ce qu'on nomme science. L'indépendance de la recherche scientifique est donc la conséquence même d'une première division du travail. Le souverain se réserve d'indiquer en toutes choses ses volontés et d'en contrôler l'exécution, il laisse à d'autres le soin de cette exécution. Par exemple, il commande qu'à telle époque on rassemble, h tel endroit, telle quantité de subsistances, il s'ensuit que les laboureurs auront à semer, à récolter, les charretiers et les bateliers à transporter, les meuniers à moudre, les boulangers à cuire, et, dès lors, il faudra que chacun d'eux observe les lois naturelles, les laboureurs l'ordre des saisons, les charretiers et
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los bateliers les lois élémentaires de la mécanique et de la physique, tous enfin devront mesurer, compter, calculer et par conséquent se soumettre aux lois des mathématiques. C'est ainsi que dans Tordre le plus simple d'un souverain se trouvent impliquées les sciences les plus importantes : astronomie et météorologie, histoire naturelle, mécanique, physique, géométrie et arithmétique. C'est l'astronomie et la météorologie qui indiquent le cours des saisons, l'époque des semailles et celle de la récolte, le temps des pluies, de la sécheresse et des inondations ; c'est à l'histoire naturelle que se rapportent le choix des semences et des subsistances, celui des hôtes de somme ; à la mécanique et à la physique, la construction des chariots et des bateaux, la manière de les atteler et de les conduire ; à la géométrie, l'évaluation des terres à ensemencer; à l'arithmétique, tous les calculs.
Et par le fait môme que cette recherche s'opérait de la liaison des moyens aux fins, des antécédents aux conséquents, des causes aux effets, la réflexion humaine étudiait cette liaison, elle constatait l'existence des lois naturelles et constituait la philosophie. L'astronomie, l'arithmétique, la géométrie étaient constituées en sciences indépendantes dôs le temps de Pythagore, tout le reste
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des connaissances humaines demeurait confondu sous la dénomination commune de philosophie. Ainsi la division du travail mental commença par l'astronomie, la géométrie et l'arithmétique. Puis, dans la philosophie même, Socrate distingua la morale, Platon et Aristote la métaphysique, Aristote la logique, toutes les autres connaissances de la nature demeurant, sous le nom de Physique et d'Histoire naturelle, vaguement attribuées à la Philosophie. Comment s'est opérée dans la Philosophie même la division des autres parties du travail mental, c'est ce que M. Ribot a parfaitement expliqué dans le développement qu'on va lire (1) :
Si Ton demande ce que la philosophie a été à Torigine, il est aisé do le dire : elle était la science universelle... A l'origine, elle a pour objet Tuniversalité des choses, le Tout ; et elle est une comme son objet. En dehors d'elle, nulle idée de sciences distinctes et indépendantes. Elle ressemble à ces organismes rudimentaires où la division physiologique du travail ne s'est pas encore opérée. Le travail lent et continu de la vie, une tendance naturelle vers le progrès, fera sortir de la philosophie les sciences, de Tembryon les organes...
Le premier rameau qui se soit détaché du tronc commun, pour vivre de sa vie propre, est la science
(l) Psychologie anglaise contemporaine. Introduction, i. — ln-8", Alcan.
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des nombres et des grandeurs : les malhémaliques. Encore confondue avec la philosophie dans TEcole pythagoricienne, deux siècles plus tard, elle en est nettement séparée. Platon n'admettait pas qu'on fût philosophe sans avoir été géomètre, mais la géométrie se passait dès lors de la philosophie. Gela s'explique par la nature des mathématiques. Entre toutes les sciences, il n'y en a pa^ qui ait moins à s'inquiéter des faits et de l'expérience. Si, à Torigine, elles furent empiriques, ce qui est très probable, du moins elles ne tardèrent pas à s'élever jusqu'aux notions abstraites qui leur servent de base et à trouver leur vraie méthode. Dès le m" siècle avant Jésus-Christ, il y avait donc en Grèce un ordre de sciences précises, rigoureuses, reconnues telles, et parfaitement distinctes des recherches p'.iilosophiques. C'est le premier exemple de celte émancipation des sciences particulières que nous allons voir continuer.
Il devait s'écouler bien des siècles avant qu'une science nouvelle revendiquât son autonomie. La philosophie ancienne, qui atteint son plus haut degré avec Platon et Aristole, reste encore ou à peu près la science universelle ; la métaphysique y fait suite à la physique, la politique à la morale, les essais de physiologie se mêlent aux essais de psychologie {'limée; — De anima) ; elle est encore la science de tout ce qui est ; elle étudie l'homme, la nalure et Dieu. Elle reste telle au moyen âge : en dehors d'elle, il n'y a que les mathématiques et ce qui s'y rattache ; et des arts, comme la médecioe et l'alchimie. Mais voici une science nouvelle qui grandit, aidée du calcul et de l'expérience, qui accumule des faits et cherche des lois, qui observe
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au lieu de raisonner, et qui, bientôt, se sent assez forte pour al'firmer son indépendance : c'est la physique. Celte émancipation fut lente et progressive. Ici les faits sont plus près de nous et mieux connus ; nous pou^vons les suivre, Galilée, en rompant avec Aristote, est encore un « philosophe ». Il se vantait d'avoir consacré « plus d'années à la philosophie que de mois aux mathématiques » ; sa doctrine, au jugement de l'Inquisition, est déclarée « absurde en philosophie ». Pour Descartes, la philosophie est un « arbre dont la mélaphysique est la racine et la physique le tronc ». Sa physique, comme celle de Newton, est exposée sous le litre de Principia philosophiœ. L'enseignement philosophique qui, par nature, ne peut suivre que de loin les travailleurs et inventeurs, comprit la physique jusqu'à la fin du xv!!!** siècle. La scission ne fut donc pas brusque; elle s'est accomplie cependant, parce qu'elle était inévitable. Quand le domaine d'une science est activement exploité, quand il n'y a pas en elle un coin qui n'ait été remué ou exploré, quand elle connaît son but et ses moyens, elle ne relève plus que d'elle-même ; elle a conquis ses droits à l'indépendance par le succès...
Une science toute humaine, cultivée d'abord par les philosophes, un peu au hasard, mais dont l'importance ne leur a jamais échappé, c'est la science du langage. Platon en donne une esquisse dans son Cralyle, On sait que les Épicuriens et les Stoïciens, deux écoles de décadence pourtant, avaient beaucoup écrit sur ce sujet. Chez les modernes, il suffit de rappeler les noms de Leibnitz, Locke, Condillac et leurs disciples. Il y a moins d'un siècle, la science en élait là, quand la
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découverte du sanscrit permit à la linguistique de trouver sa voie, sa méthode, de s'affirmer comme science indépendante. Depuis, elle a amassé des faits, constaté des lois, classé les langues, déterminé des racines ; elle avance toujours dans son analyse quasi chimique des mots; elle a son vocabulaire, ses parties distinctes, sa phojélique, sa morphologie, etc. Quant à son indépendance, elle s'en montre singulièrement jalouse. Elle ne veut rien avoir de commun avec la métaphysique; elle s'en défend comme d'un crime. Voilà donc cette fois une science purement humaine détachée du tronc commun...
Est-il nécessaire de faire remarquer que la physiologie est indépendante de la philosophie? D'abord elle n'y a jamais beaucoup tenu. Elle est née surtout de l'expérience. Elle a été moins une science particulière sortant de la science générale qu'une science naissant d'un art. La médecine, qui a existé partout et toujours, n'a pu se passer de l'étude du corps vivant. Aussi la physiologie a été un moyen d'abord, en attendant qu'elle devînt une science ayant son but en elle-même. Elle ressemble par là à la chimie, née de certaines inventions pratiques et des recherches mystérieuses du moyen âge sur la transmutation des métaux, mais qui ne restera pas non plus tout à fait étrangère à la philosophie, comme le prouve le nom de philosophie hermétique si souvent employé pour désigner ces recherches. L'imagination populaire, d'ailleurs, confond volontiers le philosophe avec l'alchimiste ; elle le plaçait au milieu des livres, des fourneaux et des cornues, dans un de ces réduits obscurs qu'a peints Rembrandt.
En résumé donc, toutes les sciences particulières qui existent aujourd'hui sont sorties d'une double source : de la philosophie et de Tart. Ces dernières, dont Torigine est la plus humble, ne sont ni les moins solides ni les moins fécondes. En comparant les faits accumulés par Texpérience, elles ont pu éliminer les accidents, dégager ce qui est vrai et permanent et en tirer des lois, c'est-à-dire arriver à la connaissance préôise et <c à ce caractère essentiel de la science qui est de prévoir ». Quant à l'indépendance des sciences qui sont sorties déjà ou tendent à sortir de la philosophie, nous l'avons vue se produire naturellement, par un travail continu et inconscient, et la scission résulter de la nature même des choses. Une science exacte et positive ne peut point se borner à des affirmations vagues ; elle doit prouver et vérifier ses assertions, c'est-à-dire peser les plus minutieux détails; un chimiste ne craint pas de consacrer plusieurs années à l'élude d'un corps simple et de ses composés, un zoologiste, à celle de quelque humble infusoire que le microscope seul découvre. Pour le progrès de la science, il faut, comme on dit de nos jours, se spécialiser. Mais, par suite de cette analyse infinie, toute science particulière devient un monde. En effet, la grandeur est chose relative. Si la chimie est peu dans la totalité des connaissances humaines, elle est immense, comparée à une simple étude de l'azote et de ses composés. Comment s'étonner alors qu'elle suffise à ces nombreux travailleurs et qu'ils ne cherchent rien au-delà de son horizon ? Et il en est de même partout. Il y a plus ; ce travail intérieur qui scinde ainsi la philosophie en sciences particulières, scinde aussi les sciences parti-
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culières en sous-sciences, la physique, par exemple, en thermologie, optique, acoustique; la biologie en physiologie, histologie, etc. Dans ce travail de décomposition qui n'a point de limites assignables, chaque pas dans l'analyse éloigne de plus en plus de Tunilé primitive.
Ainsi s'est peu à peu opérée la division du travail mental, la distinction des sciences et leur constitution à Tétat indépendant. On peut être électricien sans savoir l'hydrostatique, comme on peut étudier l'optique sans suivre de très près le mouvement des découvertes en électricité. Bien plus, la spécialisation est de rigueur dès que l'on veut faire progresser la science, arriver à des découvertes. La physiologie est, à cette heure, très différente de la médecine, et si la thérapeutique demeure soumise à la physiologie, elle n'en est pas moins quelque chose de spécial et très différent. Cependant, les médecins n'ont pas vu, sans quelque dépit, la physiologie s'édifier en dehors d'eux et môme s'imposer à eux. On sait les luttes que Pastour — un chimiste — eut h subir à l'Académie de médecine. La querelle que les philosophes n'ont guère cessé de faire aux sciences de la nature est" à peu près du même ordre. Parce qu'ils enseignaient jadis la physique et qu'ils en dissertaient a priori, ils se sont indignés quand les physiciens
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ont prétendu à Tindépendance de leurs méthodes, quand ils ont soutenu qu'on poavait faire de l'hydrostatique, de la thermologie, de l'optique sans s'inquiéter le moins du monde de métaphysique. Cependant, il est trop clair que ce sont les physiciens qui avaient raison. Comme Diogène, ils avaient prouvé le mouvement eii marchant. Sans faire de métaphysique ou môme avec une détestable métaphysique, ils avaient fait d'admirables découvertes et incontestables . Leur science a trouvé son objet et ses méthodes. Dans cette sphère, elle est souveraine. Si l'on veut en contredire ou en contester les résultats, il faut montrer ou que ces résultats sont extérieurs à ceux qu'elle peut donner, ou qu'ils sont infirmés par l'emploi môme de ses méthodes; de toute manière, qu'ils ne peuvent s'accorder avec l'idée même de la physique prise comme telle. C'est ainsi, par exemple, que l'on peut montrer que l'athéisme ne saurait ôtre un résultat de la physique, car la physique ne saurait faire porter ses investigations sur autre chose que sur le conditionnement des causes secondes qu'elle vérifie à l'aide d'expériences : la cause première, par définition, se trouve hors de son objet, en dehors de ses méthodes. Ce n'est donc pas tant de considérations métaphysiques que se tire l'impuissance de
la physique à établir l'athéisme ou, ce qui est la même chose, le matérialisme, que de la considération de l'objet propre de la physique, de sa définition même. C'est parce que la physique est indépendante dans sa sphère qu'elle est sans droit comme sans valeur, dès qu'on veut l'en faire sortir.
C'est pour cela que le savant positif devait un jour ou l'autre arriver, en vçrtu des lois mêmes de la division du travail, à la conscience de son autonomie, de même que le forgeron était arrivé à forger sans s'inquiéter de la façon dont autour de lui on travaillait le bois ou la pierre. Les appréhensions et les revendications des philosophes vis-à-vis des savants n'ont eu d'autre cause que la méconnaissance de la loi de la division du travail.
Et il en a été en grande partie de même des luttes des théologiens et des savants qui ont donné naissance à ce que l'on appelle les conflits de la science et de la religion. La théologie spéculative n'a véritablement existé que dans le christianisme. Dans le paganisme, les croyances sont des explications données après coup par la réflexion pour rendre compte des rites et des cérémonies ; dans le christianisme, au contraire, les rites ne font qu'exprimer le dogme, la foi intérieure. Comme nous l'avons remarqué plus haut, le christianisme est
une religion de Tesprit; par là même, il ne peut satisfaire tout à fait Fesprit que s'il est une doctrine. Mais la doctrine ne saurait se constituer sans une philosophie. Voilà pourquoi la théologie chrétienne élabore toute une métaphysique dont elle tire les éléments de la philosophie grecque, de Platon, d'Aristote, môme du stoïcisme; elle informe tous ces éléments à la suite d'un lent travail de réflexion et de discussion; peu à peu, les décisions conciliaires précisent des idées et consacrent des formules; la scolastique vient enfin achever de faire de la théologie et de la philosophie un même tout organique. Ainsi qu'il est juste d'ailleurs, c'est la théologie qui informe la philosophie. Mais, comme nous le disions il n'y a qu'un moment, la philosophie, à cette époque, contenait en elle, à l'exception des mathématiques, à peu près toutes les sciences. Toute métaphysique comprenait une cosmologie, une physique et une anthropologie, par conséquent une biologie. Dès lors, la lutte que les philosophes soutinrent vers le xvi'' siècle contre la science expérimentale, les théologiens furent amenés à la soutenir aussi. Les conceptions scientifiques, par la philosophie dont elles formaient partie intégrante, se trouvaient liées à l'exposition systématique du dogme. 11 parut d'autant plus difficile aux théologiens de
consentir à la division du travail scientifique, du travail philosophique et du travail théologique que les savants eux-mêmes^ ne consentaient pas à distinguer les attributions et qu'ils prétendaient bien que les découvertes nouvelles qu'ils faisaient devaient aboutir à des modilications du dogme. Tel fut le cas de Galilée qui ne sut pas se contenter d'affirmer le double mouvement de la terre et prétendit en déduire un erreur du texte sacré et, méconnaissant ainsi le premier la loi de la division du travail mental, excita et força presque les théologiens à méconnaître à leur tour cette môme loi, en condamnant non pas seulement la conception théologique du savant, mais sa conception scientifique. Rien de plus naturel, rien de plus humain que ces sortes de conflits. Rien non plus ne peut mieux les faire cesser que d'en mettre à nu les raisons et de faire voir leur cause dans la méconnaissance de cette loi universelle de toute l'activité sociale qui est la division du travail.
Et cotte loi nous explique bien un des phénomènes qui ont le plus attiré et retenu l'attention dans l'évolution des idées du monde moderne, à savoir la « laïcisation » progressive, pour nous servir d'un mot barbare mais expressif, des diverses branches de la science positive. S'il y a eu
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dans ce phénoniono, comme c'est incontestable, (les tendances à Tinsurrection et à la révolte, il y a eu aussi, comme nous allons le voir, quelque chose de progressif et véritablement rationnel.
Au moyen âge, toute science est « clergie » ; les moines et les clercs seuls s'occupent à lire, à étudier, à réfléchir, à raisonner ; la raison est simple : d'une part, seuls les clercs ont le loisir nécessaire et, d'autre part, toutes les sciences paraissent être des provinces de la théologie. Les inventions mécaniques n'étant guère qu'empiriques sont l'œuvre des artisans et des praticiens. Quand vient la Renaissance et la grande secousse intellectuelle de la fin du xv® siècle, suite de la prise de Constantinople en 1433 et de la découverte de l'Amérique en 1492, il y avait un nombre relativement considérable de laïques auxquels une fortune acquise dans l'industrie et le commerce, des chaires d'université ou des offices de judicature laissaient des loisirs. Ils employèrent ces loisirs à étudier et à réfléchir sur les choses de la nature ou les relations mathématiques. Il est tout naturel qu'ils s'occupent de ces questions qui touchent de très près aux intérêts de la vie temporelle. Les fontainiers de Florence font naître la question du vide, Pascal invente la brouette,
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Bacon et Descartes voient très nettement que chaque connaissance conquise sur la nature engendre pour l'homme une commodité de plus, une puissance nouvelle. Qui saurait tout pourrait tout. Mais ces recherches des commodités naturelles, des puissances matérielles de l'homme sur la nature ne pouvaient intéresser les hommes d'Eglise, du moins en tant que théologiens et hommes d'Eglise, et, par conséquent, s'ils pouvaient les suivre d'un œil attentif et parfois inquiet, il est très explicable qu'ils ne s'y soient pas adonnés et absorbés. Us laissaient la division du travail s'opérer d'elle-même : aux laïques, les sciences de la nature, les sciences profanes ; au clergé, les sciences divines. Mais par cela même que les sciences profanes sont cultivées principalement par des laïques, leur enseignement tend aussi à se laïciser et, par une pente naturelle, on arrive à concevoir l'instruction comme distincte de l'éducation et à soutenir que l'instruction d'abord doit être laïcisée ; l'éducation elle-même le sera après quand l'état social sera devenu, ce que nous avons constaté plus haut, incapable de se décider en faveur d'une croyance, l'éducation civique laïque se distinguera de l'éducation religieuse. Et c'est à ce point que l'on a le droit de se demander si l'éducation de l'enfant, œuvre
concrète, peut ainsi être abandonnée à des règles tout abstraites, si l'éducation n'est pas essentiellement œuvre d'harmonie et de synthèse au lieu d'un travail d'abstraction, de division, de morcellement et d'analyse. Car l'éducation est œuvre vivante et la vie repose bien sur une division du travail entre les organes, mais elle est constituée en réalité par leur harmonieuse coopé^ ration.
Que si cependant on s'étonne du petit nombre relatif de prêtres ou de moines qui, en nos temps, font œuvre de purs savants, il me semble qu'en bonne justice il faudrait plutôt s'étonner qu'ils fussent aussi nombreux. Un Jésuite astronome, comme le P. Secchi, sera toujours plus rare qu'un Jésuite missionnaire ou professeur de théologie, car si on se fait Jésuite, religieux ou prêtre, ce n'est pas, d'ordinaire, pour étudier ce qui se passe dans les étoiles, c'est pour embrasser un genre de vie supérieur où la science proprement dite n'entre guère que comme appoint. On pourrait peut-être s'étonner à meilleur droit que le clergé ne se soit pas appliqué davantage aux sciences annexes et complémentaires de la théologie, telles que la philologie, l'exégèse et l'histoire, et qu'il ait fallu l'excitation des attaques et des controverses pour l'amener à étudier ces sciences selon
la méthode intime qui est propre à chacune d'elles. Richard Simon avait essayé, jadis, le premier, et il n'eût pas seulement été honorable, il eût été utile au catholicisme que la voie qu'il avait ouverte, rectifiée ou complétée au besoin comme il aurait convenu, ne fût pas abandonnée. Malheureusement Bossuet n'aperçut dans l'œuvre de Richard Simon que des audaces et des dangers ; il la condamna et la poursuivit avec une vigueur telle que l'on ne s'avisa plus tard de la reprendre que lorsqu'on y fut forcé par la tactique défensive. De même, le jansénisme de Launoy porta tort à sa valeur scientifique comme historien, mais, du moins, Mabillon et les Bollandistes ont eu l'honneur d'introduire et de maintenir dans l'hagiographie les règles les plus objectives et les plus sûres de la critique historique.
Quel que soit, en effet, le fait que la science historique se propose de déterminer, quel que soit le livre que la science philologique se propose d'étudier, les conséquences du verdict scientifique peuvent être de valeurs diverses, de première importance ou tout à fait indifférentes, mais la procédure h suivre pour établir le verdict ne peut différer : on établit l'existence de Jésus-Christ de la môme façon que celle de Jules César et l'authenticité du
Pentateuque de la môme manière que celle de la Politique d'Aristote. En ce sens il y a, et il doit y avoir, en vertu de la division du travail mental, une juste indépendance, une autonomie des sciences, même de celles qui touchent de plus près à la dogmatique. Le philologue, par exemple, en face du Pentateuque se pose cette question : Quelles sont les certitudes que les méthodes philologiques me permettent d'atteindre sur l'authenticité, la composition et la date de cet ouvrage? Arrivé au bout de ces recherches, il dira : « Telle ou telle proposition est démontrée ; telles autres sont probables et telles autres douteuses. » S'il y a vraiment démonstration dans la première catégorie, on peut être assuré que rien dans le dogme ne viendra contredire une proposition démontrée vraie par la raison, car, comme dit le concile du Vatican, « Dieu ne peut se contredire » ; que s'il n'y a pas démonstration, s'il y a seulement des probabilités, — et il faut bien se souvenir que, au dire de Renan même, toutes les sciences historiques et philologiques ne sont guère que conjecturales, — c'est à d'autres certitudes qu'il faut demander la solution pour ces décisions importantes qui intéressent la pratique. Ainsi donc, là où il y a science, démonstration, certitude, il n'y a pas possibilité de conflit, et là où il n'y a pas
science, il y a possibilité de conflit, mais le conflit cesse d'ôtre dangereux parce qu'il ne se présente plus entre la science et la foi, mais seulement entre les conjectures faillibles d'un homme et les assurances infaillibles de la foi. Et le théologien a toujours le droit d'opposer au philologue les déductions théologiques pour lui faire voir que ses affirmations, étant contredites par le dogme, ne sauraient avoir le caractère scientifique et démonstratif qu'il leur attribue, mais le philologue peut aussi bien répliquer au théologien que sa déduction ne doit pas être exacte, puisqu'elle arriverait à mettre la révélation en contradiction avec la raison. Le seul moyen de faire cesser la contestation (1), c'est que le théologien montre au philologue où se trouve le point contestable de la prétendue démonstration scientifique, ou que le philologue fasse voir au théologien où se trouve le défaut de sa déduction, ce qui veut dire, en fin de compte, qu'on ne peut avoir raison que théologiquement du théologien et que philologiquement du philologue. Ce qui est la meilleure
(1) n est évident que nous ne parlons ici que du théologien raisonnant et non pas de Tautorité théologique. Celle-ci a toujours le droit de donner ses solutions et le devoir du philologue croyant consiste alors à chercher lui-même le point faible de sa théorie. Ce point doit exister et peut être découvert par des moyens d'ordre purement rationnel et philologique.
preuve de la valeur de la loi de la division du travail.
11 n'est pas interdit d'espérer que, grâce à la conscience de plus en plus grande que chacun prendra dans tous les ordres de travail social, des limites de son domaine, les conllits deviendront de plus en plus rares et de moins en moins violents. C'est en particulier un principe des sciences et de chaque science qu'on n'a pas le droit de mettre au compte d'une science des propositions qui ne sont pas démonstrativement établies ou que, si on les énonce, il est nécessaire de les faire suivre d'une note qui indique quel est le degré de probabilité que l'état de la science permet de leur attribuer. Si chaque savant était fidèle à cette règle si simple de n'affirmer et de nier que ce qu'il sait vrai ou ce qu'il sait faux et comme il le sait, grâce à cette critique intime exercée par le savant sur lui-même, on pourrait éviter les luttes les plus redoutables de la pensée. Le remède aux audaces de la pensée scientifique n'est pas hors de la science, il est dans la science même. Voulez-vous préserver la foi des attaques injustifiées qu'on lui porte trop souvent au nom de la science, sachez exiger que les règles de la science soient observées. Voilà le rôle des savants et des instituts catholiques ; acquérir une compétence
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ot une autorilo telles que leur critique scientifique soit redoutable à leurs pairs, qu'ils leur montrent le défaut scientifique de leurs négations et de leurs affirmations et que, sans aucune sorte d'appel à des autorités théologiques que les autres n'admettent pas et qui ne font que les exaspérer, ils leur montrent tout simplement qu'ils ont été infidèles à cette première règle de toute bonne méthode : « N'affirmer pour vrai que ce que l'on a reconnu évidemment être tel {i), »
Telles sont, si l'on veut bien y penser, les conséquences de la division du travail social. Ses lois, indiquant à chacun exactement ce qu'il a à faire, sont éminemment pacificatrices dans le domaine économique, politique ou mental. Mais il est très
(1) C'est un fait bien connu de quiconque se tient au courant du mouvement général de la pensée que, tandis qu'il y a encore une trentaine d'années les travaux des historiens paraissaient tourner en général au détriment de l'Église, ce sont maintenant les travaux les plus scientifiques, dans les recueils les moins catholiques, qui vengent l'Église d'injustes accusations. Et qu'a-t il fallu pour cela ? Qu'il se forme, grâce à l'École des Chartes, un assez grand nombre de savants calholiques qui, par leur autorité et leur compétence, ont obligé les autres à surveiller leurs travaux pour ne pas s'exposer à être disqualifiés. H n'est que juste de rappeler qu'une grande partie de ces résultats est due au groupe vaillant qui fonda la Revue des Questions historiques et ensuite aux Duchesne, aux Fabre, aux Imbart de la Tour, aux Batifi'ol, etc.
évident qu'à elles seules elles ne suffisent pas. La division du travail est un moyen de progrès social, mais cette division suppose h la fois une coopération et une organisation dominées par Tordre et par la hiérarchie des fins. Il y a donc un sommet synthétique où viennent converger les activités divisées, où elles s'ordonnent, se hiérarchisent et se subordonnent. Dans Tordre politique le gouvernement, dans Tordre mental la philosophie et la théologie auront toujours un rôle de direction, d'organisation que rien ne pourra leur enlever. Et le conflit de la nature et de la surnature, de la raison et de la révélation, de la science et de la foi, du Sacerdoce et de TEmpire, de TEglise et de TEtat ne sera pas nécessairement aboli. Il pourra môme, par instants, se révéler plus aigu. Il semble que nous soyons à un de ces moments. Mais il se pourrait aussi, si les lois de la raison scientifique étaient rigoureusement suivies en vertu môme des lois de la division du travail, et celles de la raison économique et celles de la raison politique, que le conflit fût par cela môme et par cela seul supprimé, car la foi n'est pas une suppression de la raison, mais une destination de la raison à un ordre surnaturel; Tordre rationnel de la nature n'est pas opposé à Tordre surnaturel, il lui est, au contraire, nécessaire
comme les fondements sont nécessaires à rédifice où s'élèvera l'autel ; l'autel est plus important, les fondements sont indispensables et le surnaturel enfin est le naturel, non pas détruit, mais pénétré, agrandi, transformé et surélevé par la grâce. L'homme divinisé par la grâce n'aura pas plus perdu son liumanité que le Fils de Dieu fait homme n a perdu sa divinité. C'est pourquoi, en travaillant en bons terrassiers à fouir la terre pour asseoir les fondements sans nous préoccuper d'autre chose que de faire notre tâche de terrassiers, nous avons confiance que notre œuvre est bonne et qu'elle servira un jour aux couvreurs hardis pour poser au faîte la croix.