L'ORDONNANCE SOCIALE
La division du travail social est une condilioii du progrès, du progrès scientifique, aussi bien que du progrès économique, nous l'avons surabondamment montré dans le précédent chapitre. Est-elle aussi bien une condition du progrès de Tordre social? Doit-elle amener la discorde, la lutte, les rivalités d'influence ou acheminer, au contraire, les esprits à la pacification? Doit-elle, en un mot, engendrer dans la société la paix ou la guerre? C'est la question qui se pose inévitablement. Si la division du travail est la loi suprême, n'est-il pas à craindre que tout essai d'ordonnance sociale, que toute tentative pour constituer l'unité morale de la nation soient repoussés comme attentatoires à l'autonomie, à l'indépendance du travail divisé et séparé?
Jamais peut-être on n'a tant parlé d'Unité morale que depuis que cette unité parait irrémédiablement rompue. C'est qu'on apprécie d'autant
I ii> I.A CBISK SOCIALE
jiliis li's Ijiens ïJnnl mi esl [irivt^ l'I qiu* leur uLi.'^cïrc H^ fjut plus cniolli^mnit .sentir. VA r\eu, en eiïet, n'e^l plus de^iruhle, plus indispensable intime au développement st»cîal, que TuniLe morale dun peuple. Kii deliors dV'lle, sans eelte Cfmformité dVs prit qui fait ï]ne tous les eoneîtoyt-ns dans les TU laines cirennslanees graves se nient de nithne el réa^jçissent de mi>me, il ne peut y avoir que troubles inU'^rieurs, dissensiuns môme en face de Tennenu, désnrdres en temps de jiaix, en temps «le guerre ini'rlie eldivisinu. Autrefois runité morale nmïàis* tait (?n un eonfrirmisme pn'squi* nhsoliules actions et îles pensées sous la domination de runanimilé des croyane(^s religieuses. l>*un dogme positif reuooou vrai [jar runanimilt'' des eiloyens on déduisait toute la pratiijue. El cela est si vrai que quiconque u'adliérait pas au dtïgme national perdait par le fait même son statut sorial, sa qualité d(^ citoyen et devenait un êlranger sur le sol de sa patrie. Heureux même quaiul il n'était pas mis à mort, tjiumd il ne voyait pas ses biens conlîsqués, quand il n'était pas violemment expulsé lui exilé. En France, Tédit de Nantes fut une tentative pour <u*ganîser T uni té morale en dehors du conformisme religii^ux: prématurée, cette tejitative ne put durer. Elle avait contre clic toute la puissance des halïitudes et des moeurs, les protestants aurisî
l'ordonnance SOCIALK 147
bien que les catholiques ne virent dans Tédit qu'une trôve ou une suspension d'armes durant laquelle chacun d'eux avait le droit et peut-être le devoir de s^organiser, de se ravitailler, d'étendre ses avantages en vue des luttes futures. L'idéal de part et d'autre demeurait l'établissement (m le rétablissement de l'unité morale, du conformisme religieux. Calvin h Genève, Henri VIII à Londres avaient le môme idéal et poursuivaient le même but que Louis XIV à Paris. Il fallait pour que des hommes fussent véritablement des concitoyens qu'ils eussent le même credo. Et ce n'est que d'hier qu'en Suède, en Norvège et en Danemark, les protestants ont admis les catholiques à exercer les fonctions publiques.
Il faut bien avouer aujourd'hui que cette unité morale découlant de la vérité d'un dogme religieux reconnu comme dominateur de toute la vie individuelle et de toute la vie sociale est brisée. Nul n'a le droit de dire qu'elle ne se reconstituera jamais plus. Aux yeux de la raison, l'idéal demeure toujours la conformité des actions et des senti ments basée sur l'adhésion unanime à une vérité dominatrice. Mais nul non plus ne peut entrevoir le moment où cette unanimité complète pourra de nouveau se reconstituer. Tout, au contraire, fait prévoir que ces temps, si jamais ils doivent
i 18 r.A crisî: sociale
rovcnir, s'ils doivent sortir du domaine des espérances, sont réservés î\ un avenir lointain. Et cependant il faut vivre, cependant les peuples ont besoin d'unité morale : pour qu'une nation puisse vivre, durer, se maintenir contre ses rivaux, h plus forte raison pour se développer, elle a besoin d'avoir une àme commune. Et puisque cette âme ne peut plus être pour des temps très longs une croyance à un dogme identique unanimement accepté par tous, il faut ou désespérer de la vie de tous les peuples qui ont renoncé au conformisme religieux ou chercher quel pourrait être ce principe spirituel.
Nous pouvons déjà dire que ce principe idéal commun, cette âme commune, ne sera pas une simple négation. D'abord parce que la négation, si elle est totale, détruit toute pensée, tout esprit et par conséquent ne permet de rien édifier; ensuite, parce que si la négation est partielle, elle porte sur un dogme particulier et devient alors aussi dogmatique que ce dogme même. Nier un dogme c'est encore professer un dogme. Etre athée, c'est être aussi dogmatique que croire h l'existence de Dieu. Nier le catholicisme est d'un dogmatisme aussi absolu qu'affirmer la vérité du catholicisme. Et voilà pourquoi vouloir faire reposer l'unité morale d'un pays divisé par les
l/ORDONNANCE SOCIALE 149
croyances sur la négation d'une croyance ne peut aboutir qu'au sectarisme et à la persécution. Voilà pourquoi le jacobinisme maçonnique est intolérant et pourquoi aussi il est tout à fait inconséquent. Comme aux beaux temps de Calvin ou d'Henri VIII, il déduit d'une négation déterminée un conformisme spirituel et pratique, il est exactement dans l'état d'esprit de l'ancien temps, il chausse les petits souliers de Louis XIV. Le problème qui se pose aux peuples modernes consiste à chercher comment l'unité morale pourra s'établir en l'absence d'une autorité dogmatique unanimement reconnue, comment, à défaut d'une communauté systématique de croyances positives, il peut se constituer une conformité intérieure, une identité réciproque d'attitude des citoyens vis-à-vis les uns des autres et vis-à-vis de la chose publique qui, en l'absence d'un conformisme présentement impossible dans les actions et dans les paroles, révéleront au moins un lien des âmes entre elles, et, à défaut d'une unanimité de certitudes, une communauté d'aspirations et d'esprit. A quelles conditions cette conformité intérieure pourra s'établir, c'est ce que je voudrais rechercher ici en m appuyant sur les remarques que nous avons déjà faites à propos de la division du travail.
150 LA CRISE SOCTALE