LES LOIS DE L ORDONNANCE SOCIALE
Los lois.de la division du travail nous ont en effet appris quelque chose, c'est que la réserve imposée à chacun par ces lois mômes fournissait 5 Tentente entre les hommes une condition au moins négative. Dès que chacun fait ce qu'il a à faire sans empiéter sur le travail du voisin, dès que chacun ne se môle que de ce qui le regarde et ne cherche pas à étendre sa compétence audelà de sa fonction, les dangers de conflit sont écartés. La paix règne de façon au moins négative. On ne se bat pas. On ne risque môme pas de se battre. Ce n'est pas tout, mais c'est quelque chose. Quand on ne se déteste pas, on est tout près de s'aimer. Surtout quand on a la conscience que l'on coopère, qu'on travaille à la môme tâche, que l'on s'aide les uns les autres.
Par conséquent, les règles qui s'imposent à la division du travail sont éminemment conservatrices de la paix sociale. Or, ces règles ne sont nulle part plus évidentes que dans le travail matériel. Un ouvrier a à faire un fer à cheval ou un meuble sur un modèle donné : pour bien faire, il
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n'a qu'à exécuter le modèle en travaillant de son mieux le fer ou le bois pour assurer à son ouvrage le maximum de durée compatible avec la forme imposée par le modèle. Si l'ouvrier change quelque chose au modèle, il usurpe, il risque de faire un travail inutile et qu'on lui refusera, mais il a le droit, le devoir môme, d'employer les procédés de travail susceptibles à la fois d'économiser sa propre force et d'améliorer la qualité du produit. De même le maçon qui construit un mur doit le construire de son mieux et ne pas se mêler de modifier le plan que lui a donné l'architecte. L'architecte, à son tour, doit se pénétrer de la destination de l'édifice dont il a à dresser les plans, tenir compte de la somme que l'on veut dépenser pour cet édifice et, d'après la configuration du terrain, d'après le climat, l'hygiène et les ressources naturelles du pays, ordonner la disposition extérieure et intérieure de l'édifice et le choix des matériaux. Le constructeur fournit des données à l'architecte ; celui-ci, après, agit selon les lois de son art, et les charpentiers, les couvreurs, les tailleurs de pierres, les terrassiers, les maçons, les plâtriers, les menuisiers, les vitriers, les peintres agiront chacun selon les lois de leur art en se conformant au plan architectural. Si l'architecte voulait dépasser les crédits qu'il a reconnus suf-
fisants et qui lui ont été alloués, il risquerait de ruiner le constructeur, il entreprendrait sur ce qui ne le regarde pas et mettrait en péril toute l'entreprise ; de même, si les maçons ou les charpentiers ne voulaient pas suivre les plans, ou les tailleurs de pierres exécuter les épures stéréotomiques de l'architecte, ils risqueraient de compromettre la solidité de l'édilice.
On voit cependant par cet exemple môme qu'il y a entre les diverses tâches des points de contact et par conséquent des points où se trouve une possibilité de conllit. Car la division du travail n'est qu'une étape du travail social complet ; elle est un moyen de la coopération et on ne peut coopérer en restant chacun chez soi, tout à fait divisés et séparés les uns des autres ; il faut arrivera réunir les parties fabriquées séparément, à les ajuster et pour cela une double condition est nécessaire : d'abord, l'existence d'un plan ou dessin d'ensemble qui ait divisé les tâches et fixé à chacun la sienne ; en second lieu, Texistence d'une activité qui assemble et réunisse les tâches pour réaliser l'unité du plan primitif. Une montre est faite de diverses roues, de ressorts, de pivots et d'engrenages; pour que chaque ouvrier fasse sa partie, il faut que cette partie ait été dessinée d'avance par un horloger qui aura fait le plan
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d'ensemble du type de montre que ces parties doivent réaliser ; il faut ensuite qu'un ouvrier ajusteur et monteur réunisse les rouages, pour constituer la montre. Ainsi, une activité mentale organisatrice et directrice, distributrice des tâches au début, et à la (in une activité manuelle et synthétique chargée d'assurer l'unité de l'ensemble, voilà les deux conditions de la coopération dans la division du travail. La division du travail suppose donc une unité intime qui réunit les éléments divisés, une ordonnance sociale. C'est l'étude des lois de cette ordonnance qui peut nous permettre de découvrir les conditions de l'unité morale que nous cherchons.
Et on voit tout de suite que c'est la fin poursuivie qui détermine le plan d'ensemble, en même temps que c'est l'expérience et la science qui indiquent quelle est la division du travail à laquelle il faut s'arrêter. Il y a dans toute œuvre, si modeste ou si importante qu'elle puisse être, une hiérarchie des fins : l'architecte est soumis aux fins du constructeur, le charpentier et le maçon aux fins de l'architecte, mais le bûcheron à son tour ou le gâcheur de mortier et le manœuvre
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sont soumis aux fins du charpontior et du maçon. 11 n'y a guère que Toutil qui, en dernière analyse, exécute une tâche toujours la même, assez simple pour n'avoir point de parties coordonnées et subordonnées h une idée d'ensemble ou à une fin. La loi de la division du travail exige que la fin supérieure impose ses lois sans contrôle h toutes les fins inférieures : l'architecte n'a pas à dire au constructeur ce qu'il doit construire, une église, une école, un théâtre ou un château, c'est au constructeur à fixer lui-môme la destinati(m et par conséquent le genre de l'édifice. Ce n'est pas non plus à l'architecte à fixer le chiffre de la dépense, ni le lieu d'emplacement. L'emplacement, la somme à dépenser, la destination de l'édifice sont des données que le constructeur fournit à l'architecte et que celui-ci ne peut qu'accepter, de même que son plan architectural servira de données au tailleur de pierres, au maçon, au charpentier, etc. , et ceux-ci ne pourront que s'y soumettre. Mais à une condition, c'est que les données ne renferment aucune contradiction, que les conditions imposées ne s'opposent pas à la réalisation des fins. L'architecte a le droit de prévenir le constructeur ou que l'emplacement ne convient pas, ou que le crédit dont il dispose n'est pas suffisant. L'architecte ainsi ne sort pas de sa fonction,
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il tire au contraire des exigences de sa fonction la conséquence que , dans les conditions où on voudrait qu'elle s'exerce, elle ne peut s'exercer. Et le maçon agirait de même vis-à-vis de l'architecte si le plan de celui-ci était fait de telle sorte que les murs ne pourraient pas être édifiés soit à cause de leur coupe, ou de leur peu d'épaisseur, ou de la fragilité des matériaux. Ainsi la fin est dominatrice, mais le moyen à son tour peut réagir sur les fins en ce qu'étant nécessaire il impose à la fin ses propres conditions d'existence. L'architecture est nécessaire à la construction et la maçonnerie h l'architecture. Les fins ne sont donc pas absolument souveraines, elles doivent à leur tour se soumettre aux conditions d'existence des moyens.
Il suit de ces considérations plusieurs conséquences, c'est d'abord qu'il y a un ordre, une hiérarchie des fins, que les fins supérieures se subordonnent les fins inférieures et qu'en conséquence il appartient aux personnes dont c'est la fonction de déterminer les fins supérieures, d'ordonner à ces fins les fins inférieures, et de cela résulte la hiérarchie sociale ; c'est ensuite que les organes doivent être indépendants chacun dans l'exercice de sa fonction ; c'est enfin que si les fins supérieures déterminent les fins inférieures,
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collcs-ci ù leur lour iniposont î\ celles-là des conditions eu «leliors desquelles elles ne peuvent se n'^aliser, en sorte que l'ordonnance sociale se réalise par la hiérarchie des lins, par Tindépendance des fonctions, par la double détermination de l'inférieur par le supérieur, du supérieur par l'inférieur, l'inférieur ne pouvant aboutir sans le supérieur à sa perfection et à son accomplissement, le supérieur à son tour ne pouvant exister sans l'inférieur. Le supérieur est plus important, l'inférieur est plus nécessaire. Et quelques applications concrètes feront bien voir la valeur pratique de ces propositions abstraites.
De la hiérarchie des fins que nous venons de constater découle en effet une subordination correspondante dans les fonctions : l'architecte a pour lin tout Tédifice et par conséquent son but est plus important que celui du maçon et du charpentier, sa fonction est aussi plus importante, c'est pour cela qu'elle est directrice. De même, la fin suprême d'une armée c'est le combat et c'est la victoire, voilà pourquoi toutes les fonctions militaires doivent être subordonnées au commandement actif ; l'intendance, par exemple, et le service de santé n'ont d'autre rôle que de fournir au commandement le plus possible d'unités combattantes. L'armée à son tour n'est qu'un moyen au service des
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lins politiques qui sont d'entretenir, d'assurer, de développer la vie nationale. Il en est de même de la magistrature, du corps des ingénieurs. La magistrature a une double fonction, au civil et au criminel : au civil, elle résout les différends qui peuvent mettre aux prises les particuliers, elle substitue son arbitrage pacifique à la lutte à main armée ; au criminel, elle réprime les écarts des individus qui troublent l'ordre public ; des deux façons, elle assure et maintient la paix sociale. Le corps des ingénieurs a pour mission d'assurer les communications entre les diverses parties du pays. Ils doivent donc, selon les règles et lois de leur art, construire des ponts et des routes. Et de môme que dans l'armée les unités tactiques et les services auxiliaires sont soumis au commandement central, de môme, dans la magistrature, les diverses cours et les divers tribunaux ne s'occupent que des affaires de leur compétence et de leur ressort et sont mis en mouvement par l'action publique ou bien par l'action civile, selon le vœu de la loi ; de môme, dans le corps des ingénieurs, des chefs indiquent aux sous-ordres quelles sont les études que chacun d'eux devra faire ou les travaux qu'ils devront exécuter. Et les greffiers, les huissiers remplissent dans le corps judiciaire un rôle analogue à celui que remplissent dans
rarniéc les ofliciers siiballernos et les services auxiliaires, et vis-à-vis des ingénieurs les conducteurs, les agents-voyers et les cantonniers.
Ainsi l'importance de la iin la rend supérieure et confère à ceux qui ont mission de Tassurer un droit d'ordonnancement et par conséquent de commandement et de contrôle. La division des f(mctions n'empôche donc pas leur hiérarchie et c'est aux foncticms supérieures qu'inconvlic le rôle et de relier les unes aux autres les fonctions inférieures séparées et de les relier après à la fonction supérieure, (^est ainsi que l'ajusteur reprend les pièces d'une machine forgées et limées déjà par des spécialistes, il fait en sorte que les organes qui doivent être en rapports puissent s'ajuster, il revise les dents des engrenages, les pignons des roues et leurs moyeux, les écrous, les boulons et les pas de vis ; le monteur, à son tour, assemble les pièces déjà ajustées, il en fait vraiment la machine et l'ingénieur enfin vérifie si tout est en ordre, à sa place, concordant à son plan, à ses dessins et par conséquent à son but. Il y a des ouvriers d'analyse et des ouvriers de synthèse, mais il y a toujours une synthèse définitive et dernière, et c'est celle qui comprend le but, le but final et dernier dont tout le reste dépend et dont tout, par conséquent, se déduit, qui relie tout
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et ordonne tout. Mais chacun des subordonnés, étant responsable, doit ôtre laissé libre de réaliser la tâche qui lui est assignée par les moyens qu'il juge meilleurs, pourvu seulement que le contrôle n'ait rien à reprendre à la quantité ni à la qualité du travail. Ainsi le sous-ordre trouve un intérêt dans sa tâche propre, et s'il n'a ni à critiquer, ni à apprécier, ni môme, à la rigueur, à comprendre les fins supérieures poursuivies en dehors de lui, il doit cependant avertir quand ces fins lui paraissent irréalisables à l'aide des moyens dont il dispose. Le calculateur à qui un astronome donne des calculs à faire peut bien ignorer à quoi doivent servir ces calculs dans la pensée de l'astronome, mais il doit aussi avertir quand, par inadvertance ou autrement, on ne lui a pas fourni les données suffisantes pour que son calcul puisse aboutir à un résultat.
Nous arrivons ici à une des lois les plus importantes, si même ce n'est pas la loi dominatrice de toute l'ordonnance sociale, c'est la loi de la relation réciproque des moyens aux fins, de l'ensemble aux parties, de l'analyse à la synthèse, de la division du travail à tout l'ordonnancement social. Quiconque pose une fin pose par là même une idée d'ensemble qui se subordonne des parties. Ces parties sont des moyens qui servent à
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réaliser la lin. Vouloir faire un siège qui permette h l'homme de s'asseoir suppose l'idée d'un plan horizontal pour le séant, d'un support pour mettre ce plan à la hauteur convenable, d'un dossier pour appuyer la partie supérieure du corps. Le plan, les supports, le dossier sont les parties de l'ensemble qu'est le siège, des moyens pour la fin qui est s'asseoir. La conception d'une habitation humaine contient la conception des murs et de la toiture pour être à l'abri, des portes pour entrer et sortir, des croisées pour avoir de l'air et de la lumière, des foyers pour cuire les aliments et pour se chauffer, des meubles, lits, tables, sièges, pour dormir, manger, travailler ou se reposer. De même toute société, toute agglomération humaine suppose des subsistances et de la sécurité, ce qui est nécessaire pour ne pas souffrir des maux matériels et pour éviter la crainte, en deux mots, un ordre économique et une police, laquelle suppose nécessairement un ordre moraL C'est ici que nous avons vu intervenir la loi de la division du travail. Chaque tâche se divise et se spécialise et chacun n'a d'autre préoccupation que de faire de son mieux la tâche qu'il s'est ou qu'on lui a assignée. C'est à l'ordonnateur d'ensemble, spécialisé luimême, de voir et de contrôler si la tâche est faite comme il convient. Mais, comme nous l'avons fait
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voir, il est bien clair que, plus chacun des spécialistes s'enferme dans sa spécialité sans autre souci que de Tamener au point spécial de perfection qu'elle est capable d'atteindre, plus la partie sera parfaite en elle-même et plus, par conséquent, la lin de l'ensemble pourra l'utiliser et se l'approprier. Il est vrai que chaque spécialiste risque de déformer son travail s'il transforme lui-môme le moyen en fin et si dans sa spécialité il donne une place prépondérante à des conditions, comme si, parce que l'instruction est nécessaire, les instituteurs voulaient absorber la substance de l'état, ou si, parce que les bâtiments scolaires sont indispensables et conséquemment les architectes, ces derniers prétendaient construire des bâtiments inutilement coûteux. Mais il appartient à la science môme qui exige la division du travail de déterminer l'importance et la nature de chaque travail à fournir.
La fin supérieure ne règle le détail que lorsqu'elle sait de science certaine que ce détail est indispensable à la réalisation de l'ensemble, et qu'elle veut prévenir la faute ou l'oubli qui le feraient négliger; dans tous les autres cas, elle laisse le choix des détails à la liberté de l'exécutant. Môme dans un ouvrage d'ensemble, chacun des ouvriers ne se trouve pas forcé d'agir en tout
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ot pour tout absolument comme tous les autres. (Test ainsi que dans un ballet les mouvements, les pas et les attitudes doivent ^tre concordants sans, cependant, ^tre l'exacte reproduction les uns des autres, et chaque danseur jouit d'une certaine liberté dans l'allure, dans le geste et dans l'expression. Un ballet est une œuvre d'art et non pas simplement un exercice d'ensemble. Bien plus, alors mc^me qu'un auteur saurait de science certaine que telle altitude ou tel geste concordent mieux que tout autre à rendre sa pensée ou môme la rendent seuls, s'il n'arrive pas à convaincre le directeur du théâtre ou le metteur en scène de la nécessité de les imposer aux acteurs, il préférera laisser à ceux-ci la liberté plutôt que de risquer de ne pas voir paraître son œuvre. Et de môme un architecte, convaincu de la nécessité d'imposer aux maçons des procédés auxquels plusieurs, parmi eux, répugnent pour assurer la solidité d'un édifice indispensable, s'il ne peut parvenir à persuader les constructeurs elles entrepreneurs, soit à cause de leur ignorance, soit à cause môme de leur négligence et de leur mauvais vouloir, devra ne pas revenir sans cesse h la charge et risquer ainsi de se faire définitivement évincer. II laissera faire, attristé, sans doute, mais, en somme, préférant que Ton risque de mal faire que si l'on ne
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faisait rien du tout. Il vaut mieux, après tout, avoir une maison môme peu salubre et peu solide que de coucher à la belle étoile. Avec la maison mal construite, la mort n'est que problématique ; sans maison, la mort est sûre. L'architecte n'abdique pas pour cela ses droits : c'est bien toujours à sa science qu'il appartient de déterminer les procédés du travail des ouvriers d'ordre inférieur, mais l'ignorance ou la mauvaise volonté des chefs matériels de l'entreprise rendrait vaines ses revendications, il consent donc à les taire pour le bien dé* la paix et pour le succès, au moins relatif, de l'œuvre.
Ainsi affranchis de ces règles protectrices, les ouvriers sont donc libres, chacun d'eux doit respecter la liberté de son voisin et le laisser libre, en l'absence d'ordre des chefs, de conduire son travail comme il l'entend. Ce sont ceux qui réussiront le mieux qui , servant aux autres d'exemples, finiront sans doute par les gagner à leurs procédés, et ce succès n^ pouvant se rencontrer que là où se trouvent la science et la vérité, il arrivera en lin de compte, après beaucoup de tâtonnements, de perte de temps et d'argent, et d'expériences infructueuses, voire désastreuses, que les constructeurs et les entrepreneurs ouvriront les yeux et finiront par se ranger aux avis de l'architecte.
Ainsi donc les réglementations fixes se déduisent de la vérité certaine ; tout ce qui est incertain demeure libre pourvu que l'effet voulu soit produit, et alors même que la vérité serait certaine pour le directeur, il doit encore accepter la liberté s'il n'a aucun moyen de persuader de la vérité dont il est sûr ceux-là seuls dont dépend, en fait, la réglementation positive.
Que si maintenant le sous-ordre et le tâcheron sont capables de se représenter par la pensée l'ensemble de l'œuvre à laquelle ils collaborent, cela sans doute ne saurait nuire et leur valeur intellectuelle, personnelle, humaine sera par là même haussée, mais la valeur économique de leur travail n'augmentera pas, car cette valeur est limitée au but secondaire qu'ils doivent atteindre : le maçon n'en est pas meilleur maçon parce qu'il connaît et comprend tout le plan de l'architecte, et les opérations du calculateur ne sont pas plus justes parce qu'il connaît le but des recherches de l'astronome. Même parfois une volonté peu ferme dans un sous-ordre risque de se laisser troubler par la connaissance qu'il croit avoir du but général de l'œuvre : s'il n'est pas très modeste et très réservé, s'il n'a pas plus de confiance aux lumières de son chef qu'aux siennes propres, ou s'il n'a pas l'abnégation d'obéir à ce qu'il ne com-
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prend pas aussi bien qu'à ce qu'il comprend, de préférer pratiquement ce qu'il regarde comme une erreur dans la pensée de son chef à sa propre pensée qu'il croit plus juste, il risque par ses hésitations, ses critiques et son manque de discipline et d'obéissance de faire manquer tout l'ouvrage. Et sa valeur intellectuelle eniîn n'augmente pas sa valeur morale^ car, de toute manière, sa vertu consiste à réaliser de son mieux la tâche assignée en dehors de toute autre considération. Ainsi s'établissent par la division du travailet la hiérarchie des fonctions, dominée parla hiérarchie des fins, les règles de l'ordonnance sociale, chacun ayant sa sphère d'autorité, de responsabilité à la fois et de liberté au service du bien commun, tous solidaires d'ailleurs : les inférieurs ne sachant que faire si les supérieurs ne le disent pas et les supérieurs ne pouvant rien faire si les inférieurs ne les aident pas, de telle sorte que si les premiers sont plus importants, les seconds sont plus nécessaires ; ceux-là représentant la puissance de l'esprit, et ceux-ci les inéluctables conditions qu'impose à l'espèce humaine la matière à laquelle nous sommes liés. Et dans tout travail, dans toute tache sociale il y a une part d'esprit et une part de matière, une partie où la pensée combine et coordonne des moyens en vue d'une lin, une autre
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partie où les moyens matériels se réalisent Tmi après Tautre pour réaliser la fin. Tout travail humain enfin, si humble qu'il soit, si inférieur ou si matériel qu'il paraisse, peut être spiritualisé, moralisé et pour ainsi dire divinisé. Il suffit pour cela que l'homme qui l'exécute veuille, en le faisant, collaborer aux fins supérieures qu'il soupçonne sans cependant les connaître ni pouvoir les formuler, aux fins de l'esprit, aux fins divines, qu'il ait conscience de son effort pour associer sa volonté obscure à des volontés plus clairvoyantes, à la volonté suprême, et cela veut dire en somme qu'en faisant ce qui lui est assigné, il fait ce qu'il doit vouloir, ce que veut l'esprit et ce que veut Dieu. Ainsi par la bonne volonté morale la synthèse spirituelle s'établit, la communion du tâcheron obscur avec l'universelle pensée, qui est Dieu même, et un rayon de la majesté de Dieu luit sur les faces tannées parmi les gouttes de sueur.
LA DÉMOCRATIE ET LA CONCEPTION MODERNE DE l'état
La paix sociale sera assurée et l'unité morale réalisée le jour où l'édifice social sera agencé
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selon les lois de Tordonnance sociale telles que nous venons de les établir. Rien, ce semble, ne serait plus facile si seulement il existait en chaque société une autorité souveraine qui, placée elle-même et d'emblée au sommet de la hiérarchie, distribuerait ensuite à chacun sa tâche et veillerait à ce que tout Tordre essentiel fût maintenu. Et tel est ridéal de la monarchie. Mais l'ordonnance monarchique ne pouvait durer qu'autant qu'il demeurait évident que le monarque identiliait son propre bien au bien commun de son peuple et que chacun des membres supérieurs de la hiérarchie identiliait de môme son propre bien avec la réalisation de la fin dont il se trouvait chargé. Dès qu'il devint évident que des rois sacrifiaient à leurs plaisirs, à leur .ambition, à leur faste le bien de leurs peuples, qu3 des hommes occupant les rangs supérieurs de la hiérarchie sociale négligeaient leur fonction sociale pour ne penser qu'à leur bien propre, ou même se servaient de leur fonction pour eux-mêmes et non pour le bien social, l'ordonnance monarchique fut virtuellement renversée. Ayant négligé sa fonction et perdu par là môme sa raison d'être, elle avait abdiqué son droit. Dans tous les pays d'Europe, directement ou indirectement, le peuple tend de plus en plus à se gouverner. La démocratie
doit établir h son tour une ordonnance sociale* Cette ordonnance d'ailleurs, sauf son origine et riiérédité des charges, ne sera pas sensiblement différente de celle que pourrait instituer une monarchie. Elle devra toujours reposer sur la hiérarchie des iins et reconnaître, par suite, une hiérarchie sociale. Seulement ici, la hiérarchie, au lieu d'être personnelle, deviendra uniquement fonctionnelle (1). Tous les hommes, tous les citoyens en eux-mêmes demeurent égaux; c'est la fonction seule qui marque les rangs, d'autant plus élevée et d'autant plus noble qu'elle s'étend à plus de personnes et à plus d'objets. C'est ainsi qu'un ministre est plus élevé en dignité dans la hiérarchie sociale qu'un préfet, qu'un préfet est au-dessus d'un sous-préfet ou d'un commissaire de police. Mais un ministre ou un préfet démissionnaires sont des citoyens comme tous les autres. Leur valeur personnelle n'aura de prix dans la société qu'en tant qu'elle apparaîtra comme une valeur sociale ; ils n'auront de droits qu'en raison de cette valeur, et telle est bien l'idée fondamentale de la démocratie, celle de l'égalité des droits. Cette égalité n'est pas arithmétique et abstraite, elle est proportionnelle et concrète, la justice
(I) Pour le développement de ces idées et de celles rui vont suivre immédiatement, voir plus loin, c. IX, l'Idée démocratique.
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démocratique n'est pas une justice commutative, comme on Ta cru quelquefois, mais une justice distributive, et l'égalité sur laquelle elle se fonde n'est pas la chimère abstraite et destructive de tout lien social que l'on a imaginée trop souvent. 11 n'en reste pas moins que la démocratie, pour établir la hiérarchie fonctionnelle qui doit constituer l'ordonnance sociale, n'a pas à sa disposition l'autorité qui assure la paix en délimitant nettement les attributions et termine par là toute discussion. La démocratie ne peut avoir recours qu'à la liberté. Est-ce qu'on ne doit pas craindre que toute hiérarchie et toute ordonnance soit combattue par la liberté ? La liberté n'est-elle pas en elle-même une puissance anarchiquc ? — Oui, sans doute, si elle était seule. Mais on oublie que Tensemble des citoyens n'est pas seulement libre, qu'il est aussi intelligent, si peu qu'il le soit, que le seul fait d'être obligé de s'unir pour une action commune, ne serait-ce que pour faire une élection, suppose des idées et des principes communs. Et pour additionner et compter les voix il faut encore qu'une science au moins, à savoir l'arithmétique, soit communément admise. La démocratie donc, quoique sous le régime de la liberté, reconnaît quelques règles, quelques lois, et admet une autorité. Cette autorité, il est vrai,
est indéniable, étant celle de rinteliigence ou de la raison commune. Elle n'en est que plus écoutée.
11 faut donc, pour arriver à ce que la démocratie admette et respecte une ordonnance sociale, arriver à établir la nécessité de cette ordonnance, la hiérarchie de ces lins et de ces fonctions avec une évidence analogue à celle qui impose Tarithmélique. L'histoire, ici, les traditions nationales, le sens social conspirent avec l'intelligence scientifique. Le service militaire est le plus merveilleux instrument d'éducation démocratique, si on sait bien s'en servir. Car là mieux qu'ailleurs et avec la plus claire évidence on peut saisir sur le fait et montrer aux plus grossiers que le bien-ôtre du troupier, son vêtement et ses vivres sont nécessaires à la victoire du chef et que le troupier n'aura son bien-ôtre assuré que par la prévoyance du chef, que la valeur du chef fait la valeur de la troupe, qu'un général a plus de dignité qu'un troupier parce que précisément sa valeur a plus d'importance, et enfin que l'armée h son tour n'est qu'un instrument au service de fins plus hautes, du maintien et du développement de la vie de la patrie.
C'est dcmc aux savants, aux sociologues, aux économistes qu'il appartient de déterminer la hiérarchie des fins et des fonctions dans l'Etat; c'est à eux qu'il appartient de déterminer quelles sont
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les fonctions qui reviennent à TEtat, celles qui seront aussi bien et môme mieux accomplies si on les laisse aux mains des particuliers ; c'est aux maîtres de la jeunesse enfin, aux éducateurs du peuple qu'il appartient d'imprégner de ces lois la conscience des enfants et des jeunes hommes, de façon à ce qu'ils se persuadent qu'il y a des lois qui s'imposent à l'observation de tous, que ces lois sont découvertes par la science, que la liberté du bon citoyen consiste précisément à les rechercher tant qu'elles ne se sont pas encore révélées avec évidence, à s'y soumettre quand elles sont découvertes, que dès lors les élections ne doivent avoir pour but que de désigner les citoyens les plus instruits, les plus intègres, les plus amoureux du bien public, les plus capables par leur force d'âme de s'imposer à eux-mêmes et d'imposer par après aux autres l'observation des lois. C'est dans ce respect des lois sociales, dans cet amour du bien national que seules elles peuvent procurer, dans cette sorte d'enthousiasme pour la science et pour la vertu, pour la vérité et pour la justice, que doit consister principalement l'éducation civique de toute démocratie.
En vertu même des lois de la division du travail les savants qui se mettront h la recherche des lois sociologiques devront procéder à cette
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recherche avec une rigueur toute scientifique. Et pour cela ils devront faire abstraction de leurs préférences ou de leurs préjugés de toute nature. S'ils recherchent, par exemple, quelles sont les fonctions qu'il faut attribuer h l'Etat, ils devront oublier leurs tendances ou leurs préjugés en faveur de l'individualisme ou de l'étatisme, ils devront simplement par des méthodes purement objectives se demander si l'Etat, là où il a accompli telle fonction, l'a fait plus économiquement et mieux que n'ont fait les particuliers ou si c'est précisément le contraire. De même pour le protectionnisme et pour le libre échangisme. De même pour l'assistance privée et pour l'assistance publique. Avec les mêmes ressources l'Etat soulage-t-il plus ou moins d'indigents que les particuliers? C'est là toute la question. C'est une question de chiffres. Et il en est à peu prés de même de toutes les autres.
Mais à une condition, c'est qu'on n'attribue pas à l'Etat une fonction indéfinissable, inconnaissable et quasi mystique qui permettrait d'absorber en lui toutes les fins et de supprimer toutes les libertés. Il ne faut pas lui attribuer d'autre fonction spirituelle que celle qui résulte de sa fonction même : il a le droit, le devoir de maintenir l'esprit selon lequel il existe ; il n'a pas le
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droit, sous prétexte qu'il a un esprit, d'absorber en cet esprit toutes les affirmations ou toutes les négations. Et d'abord, par cela seul que l'Etat, au milieu de la diversité des croyances, avoue son incompétence et ne se reconnaît plus le droit d'en imposer aucune, quelle qu'elle soit, il reconnaît ainsi qu'il n'a pas le droit d'en proscrire ou d'en interdire aucune, à moins que par hasard il y en eût quelqu'une qui se mît par ses prescriptions en opposition avec les principes élémentaires de morale sur lesquels repose le Code pénal. L'Etat quand il se déclare incompétent en matière de religion ne peut donc aussi que se déclarer neutre entre les diverses religions. D'où il résulte, ainsi qu'il est apparu au chapitre précédent (1), qu'il ne peut poursuivre que des fins profanes, temporelles, matérielles, se ramenant toutes à la puissance et à la prospérité matérielles. Extension de territoire, progrès de la vie économique, voilà les fins essentielles de l'Etat par cela seul qu'il se proclame et neutre et laïque. Ces mots ne veulent pas nécessairement dire que l'Etat ne subventionnera pas telle ou telle religion, ni qu'il se privera nécessairement des services de quiconque fera profession de religion, mais que l'Etat,
(1) IL page 119.
en subventionnant une religion, le fera h titre de moyen utile h ses fins particulières, ou que, en agréant comme fonctionnaires des prêtres ou des religieux, il ne leur demandera que d'accomplir leur fonction tout comme s'ils n'étaient ni prêtres ni religieux. Rien ne s'oppose à ce qu'un prêtre soit préfet ou môme ministre : préfet, il devrait cependant administrer selon les lois de l'Etat, et s'il était juge, il devrait appliquer le Code civil et non pas le droit canon.
De même si l'État favorise l'instruction et le développement scientifique, c'est parce qu'il y voit des conditions de progrès économique. Faire la nation la plus puissante et la plus riche possible, rendre le peuple le plus heureux possible, tel est le but dernier de l'Etat moderne. 11 ne prescrit que ce qui favorise la puissance, la grandeur, la richesse, la prospérité nationale ; il n'interdit que ce qui nuit à cette môme puissance, à cette richesse, à cette grandeur, h cette prospérité. La science y sert, il aime et favorise la science. L'instruction y sert, il travaille à développer l'instruction publique. 11 travaille de môme à développer l'agriculture, le commerce et l'industrie. L'esprit qui anime l'Etat moderne est donc un esprit positif, réaliste, scientifique. Il fait passer dans la législation tout ce qui est établi de façon certaine
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par la science positive. Mais il s'interdit de rien nier au-delà des précises affirmations scientifiques reconnues pour telles par la quasi-unanimité des esprits compétents Tout ce qui est scientifique, en effet, est nettement et résolument positif ou affirmatif. Il n'y a pas de négation scientifique. Au-delà de l'affirmation scientifique l'Etat rationaliste est sans droit comme sans pouvoir. 11 ignore et ne peut qu'ignorer s'il y a quelque chose au-dessus de la raison et de la nature. De même qu'il s'interdit d'affirmer quoi que ce soit dans ce domaine, de môme il s'interdit de nier. Les limites de sa fonction lui interdisent donc de formuler aucune négation antireligieuse, il doit respecter et laisser libres les affirmations et les manifestations de la conscience. 11 a seulement le devoir d'empêcher les violences brutales. La religion échappe à l'Etat moderne, tel que l'histoire l'a fait, tel qu'il se définit lui-même, il ne s'occupe que de l'ordre et des intérêts matériels, elle appartient à l'ordre moral, elle est dans le domaine de l'esprit et de la liberté.
Mais si les choses de l'esprit, si le spirituel échappe à l'Etat moderne, si dans un tel Etat César voit son pouvoir strictement limité au temporel, le spirituel n'en garde pas moins son existence. Dans quels rapports va-t-il se trouver avec
17fi LA CRISE SOCIALE
le trmjîorol ? L'État fera-t-il nécessairement profi'ssinit il ignorer les choses de Tesprit et, laissant liliifs 1iHil(^s les aspirations, toutes les recherches, Inul^'s Ir^ manifestations de la pensée, ne s'impo- M'ra-Î il il*autre règle que d'interdire les actions {)iii lïnul»leraient trop évidemment la paix pulilicjuc'? Ou se verra-t-il contraint par sa fonction nir^mr d^^ntrer avec les choses de Tesprit en des ndaliuiis positives plus ou moins étroites? Et alors \U' iiiu*lli* nature devront être ces relations pour i[ur \a sMithèse sociale puisse s'opérer? Et enlin i|ui^ih* jM*ut être la position du catholicisme dans r\4al îirluol des choses?
|/(ilUKï>NANCE DU SPIRITUEL ET DU TEMPOREL
Lf lilit'ralisme, jadis, soutenait que l'Etat ne drvail ii\oir d'autre mission que de veiller aux inté- TiMs It^iijiorels et de maintenir l'ordre matériel. Les lilMManx acceptaient qu'il yiîût entre le spirituel ni iv lnM]iorel comme un divorce ou une séparalit iii. Kl cumme l'Eglise représentait à peu près la ^t'wiv forme organisée du spirituel, leur docli iiir ju'pconisait la séparation de l'Eglise et de t liliil. Leur formule était l'Eglise ou plutôt les
l'ordonnance SCHIIALi-: 177
Églises libres dans l'Etat libre. L'Etat n'avait (l'autre fonction que d'assurer h chacun de ses citoyens la liberté de croyance et de pensée, et par conséquent d'empôcher qu'une croyance ou une pensée quelconque fût opprimée par les autres. Dans un tel système, l'Etat regardant tous les dogmes moraux, métaphysiques ou religieux comme également en question, son scepticisme ne pouvait que les mettre tous sur le pied d'égalité, et il ne devait employer sa force qu'à empêcher que les uns fissent violence aux autres. 11 devait se déclarer neutre et il érigeait ainsi sa neutralité et finalement son scepticisme en doctrine.
Mais en môme temps que ce scepticisme doctrinal devait paraître outrageant à tous les esprits qui admettent avec l'existence de la vérité la possibilité d'y atteindre, la neutralité universelle apparut à l'user comme dangereuse et impraticable. Elle apparut d'abord comme dangereuse, car les croyances se traduisant infailliblement en actions et certaines croyances étant manifestement antisociales, destructrices de la notion même de l'Etat, il arriva que des actions reconnues comme criminelles par le Code pénal furent commises et que leur source avérée fut découverte dans certaines doctrines philosophiques. Il en résulta que les législations, en particulier la législation française, s'opposèrent à
la libre propagation d'un certain nombre de doctrines en interdisant l'apologie des faits qualifiés crimes. Mais cela niAme supposait de la part de l'Etat un minimum au moins de dogmatisme moral. Et ainsi il apparaissait combien la neutralité spirituelle totale était impraticable. Car la notion môme de l'Etat implique cette idée, ce dogme moral que les citoyens sont obligés de respecter les lois de l'Etat. Et ce dogme, à son tour, ne va pas sans d'autres. Ainsi l'Etat ne peut pas rester confiné dans le pur domaine du temporel. Régissant une association d'hommes qui sont des esprits et des consciences, il régit non seulement des corps mais aussi des âmes, et non pas sans doute Tâme tout entière, mais du moins quelque chose qui est de l'àme et qui donc appartient h l'esprit. L'Etat gouverne sans doute le corps et ne gouverne que lui, mais il le gouverne par l'àme. Si donc le temporel est distinct du spirituel, il n'en est pas séparé, il ne doit pas l'être, il ne peut pas l'être.
Comment le serait-il tout à fait? Dans les choses de l'esprit il n'y a pas seulement la croyance et la religion, il y a aussi la science. Or, si l'Etat peut, dans sa souveraineté, fixer lui-môme h la nation les fins temporelles qu'il estime les meilleures, et ôtrc ainsi le principe de la synthèse sociale, d'une part, il reste h savoir si les fins tem-
l/oRDONNA.NCE SOGIALL: 179
porelles sont les seules qui puissent et qui doivent exister; d'autre part, il faut reconnaître que c'est la science et par conséquent l'esprit qui doit enseigner à l'Etat par quels moyens sûrs il pourra réaliser les fins qu'il a établies.
Supposons en effet le Souverain, quel qu'il soit, monarque ou assemblée., issu du peuple ou peuple lui-môme, la Volonté nationale purement préoccupée de la durée, de la vitalité, de la prospérité temporelle de la nation, telle, en un mot, que l'histoire a constitué l'Etat moderne, cette Volonté, ce Souverain posera des fins, déterminera des directions politiques à l'intérieur et à l'extérieur, et, constituant par là même la synthèse et l'ordonnance sociales, ordonnera que tout s'harmonise à ces directions, que tout s'adresse à ces fins. Ces directions, cette législation, cet ordonnancement, inspirés par la conscience sociale d'après l'idée du bien national, seront eux-mêmes, étant œuvre de conscience, de bonté et de volonté, œuvre de l'esprit, et ainsi le spirituel se trouve dans la détermination du temporel même. C'est la volonté du monarque dans les monarchies, l'opinion publique, la volonté du peuple dans les démocraties, qui opèrent cette œuvre, et tel est le rôle des assemblées issues du suffrage, des chefs de peuples.
Mais en dehors de la position des fins, quand il s'agit de déterminer par quels moyens les fins doivent être réalisées, c'est non plus à des élus ou à des chefs qu'il faut s'adresser, mais à des savants et h des spécialistes. Ce ne sont plus des hommes soumis aux verdicts de l'opinion qui doivent calculer et préciser, animés par des sentiments et des volontés libres, ce sont des intelligences aussi pures que possible qui reçoivent des mains du législateur un problème à résoudre et qui le résolvent nécessairement, presque mécaniquement, d'après les données que leur fournissent leurs connaissances techniques. De môme que le constructeur dit à un architecte de lui faire un édifice qui réalise telle ou telle fin et que l'architecte bâtit selon les lois de son art, de môme le législateur demande aux spécialistes militaires, aux ingénieurs, aux économistes de lui fournir un système d'armement, un système de travaux publics et un système d'impôts susceptibles de répondre aux nécessités de sa politique. C'est là, à proprement parler, le rôle technique de l'exécutif. Il se déduit scientifiquement des actes législatifs. Mais ces actes, ainsi qu'on le voit, sont par leur nature très vagues, très généraux, et ne doivent pas descendre aux détails d'application. Et s'il arrivait que les fins votées par une assemblée
l'ordo.nnakce sociale 181
fussent pratiquement irréalisables, ce serait alors le rôle d'un pouvoir recteur, tel que devrait être notre Président de la République, d'annuler le vote législatif non pas pour mettre en échec la volonté nationale, mais pour la mettre à même de se mieux discerner elle-même et de se découvrir dans sa vérité.
Le rôle de la science et, par conséquent, de l'esprit, serait donc très grand, même dans l'Etat moderne, si grand qu'Auguste Comte a pu soutenir que le temporel, dans notre société, devait être soumis au spirituel, d'une soumission analogue à celle qu'il acceptait au moyen âge. Et, en effet, dans le système que nous exposons, très voisin de celui de Comte, c'est le savant et le technicien qui imposent la loi scientifique de l'esprit à la pratique sociale. Mais cependant et en fin de compte, c'est la souveraineté temporelle qui choisit les iins. La science et le spirituel ne font, dans les cas extrêmes, qu'opposer leur i^eto ; ils ne posent pas des fins, ils avertissent seulement que telles fins poursuivies sont impraticables. Et c'est bien ainsi au fond que, dans la chrétienté du moyen âge, le spirituel régissait le temporel. Il ex primait un veto, il indiquait le défendu, il imposait le nécessaire plutôt qu'il n'ordonnait le désirable
Mais dans l'Etat moderne même; au-dessus des
Uns temporelles édictées par la volonté souveraine, n'y a-t-il pas une certaine et nécessaire subordination de ces fins à une ordonnance supérieure et vraiment spirituelle ? L'idée que chaque nation se fait de son rôle dans le monde, de ce qu'elle peut faire ou de ce qu'elle ne peut pas faire à l'intérieur ou à l'extérieur, cette idce qui préside, en somme, à la détermination des fins par la volonté nationale peut-elle être une idée isolée du milieu spirituel de chaque nation, ou, au contraire, ne subit-elle pas, peut-elle ne pas subir l'inlluence des opinions philosophiques, des croyances morales, des doctrines religieuses ? (Juand, par exemple, la France, en 1780, envoyait La F'ayette au secours des Américains, quand TEurope, en 1827, allait au secours des Grecs, quand se sont faites les guerres constitutives des nationalités, n'y a-t-il pas eu une détermination de la politique, des fins nationales par des idées philosophiques, et ne voit-on pas là de clairs exemples de l'inlluence que le spirituel a exercée de tout temps et exercera toujours sur le temporel? Il est vrai que cette influence paraît décroître, que nulle idée autre que celle de la sécurité personnelle et de la crainte des coups ne semble plus capable d'émouvoir les politiques. L'écrasement de la France en 1871, les massacres armé-
l'ordonnance SOCrALE 183
niens en 1898, la guerre hispano-américaine en 1899, la guerre anglo-transvaalienne en 1900 paraissent prouver l'inertie politique croissante de tout principe spirituel. Mais c'est précisément cette inertie même qui apparaît effrayante à quiconque pense. Si l'esprit n'a plus de force, seuls donc décideront du droit les canons monstres, les gros bataillons et finalement les convoitises. C'est dans l'abdication de l'esprit que se comprend mieux la nécessité du gouvernement de l'esprit. C'est quand il n'y a plus de gouvernement moral qu'on sent mieux la nécessité d'une doctrine morale. Aussi voit-on les souverains, les financiers, les économistes, les humanitaires chercher les moyens d'établir des tribunaux d'arbitrage. La conférence de La Haye a échoué, l'idée subsiste qu'il est indispensable d'établir ou de reconnaître un pouvoir moral international chargé de dire aux nations le droit d'arrêter par un non licet efficace les brutales convoitises.
Et, de môme, dans la politique intérieure de chaque nation c'est par un principe spirituel, par un idéal qui parfois s'ignore que sont arrêtés beaucoup d'élans désordonnés qui, souvent, entrent en conflit. Est-ce que toute cette misérable affaire Dreyfus a été autre chose qu'un conflit entre ceux qui la voulaient considérer dans le pur
18i I,A CRISE SOCIALE
abstrait ot ceux qui no pouvaient la séparer des exigences sociales ? Et n'est-ce pas un principe spirituel différent qui animait toutes leurs querelles ? Quand Jes écrivains que nous citons plus loin (1), les maçons déclarent qu'il ne faut pas tolérer le catholicisme, quand on nous assure que la République comporte un dogmatisme anticatholique, que fait-on autre chose, sinon soumettre le temporel au spirituel et renouveler en sens inverse la thèse de Grégoire VII? Et ici encore, le spirituel n'est pas, à vrai dire, inspirateur ; il apparaît comme simple régulateur. Il indique ce qu'il regarde comme mauvais et qui doit être ou empoché ou détruit, il ne détermine pas les fins positives qu'il faut rechercher. On retrouve donc partout dans l'ordonnance sociale l'action du spirituel dans le temporel même, et si les intérêts économiques paraissent distincts et, en un sens, indépendants des idées spirituelles,* en un autre sens ils sont étroitement liés aux idées, car la richesse économique n'a de valeur qu'en tant qu'elle sert au l)onheur des citoyens et à la puissance nationale, et cette puissance et ce bonheur ne sont pas seulement fonction de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, ils dépendent
(1) Pages 194-198.
l'ordonnance sociale 18S
encore de la renommée intellectuelle et de la satisfaction des aspirations idéales.
C'est donc à la fois sous le contrôle et sous la domination des idées spirituelles que peut se faire la synth^se sociale même dans l'ordre temporel. Le spirituel prime le temporel et en contrôle l'ordonnance. Il n'y a rien jusque-là que les modernes veuillent contester, et Auguste Comte a parfaitement établi ces diverses thèses par une habile transposition des formules de la théologie catholique reprises par Joseph de Maistre.
l'église et l'état
Mais l'esprit s'exprime de deux manières : les fins qu'il pose appartiennent à deux ordres, h l'ordre naturel et humain, tel que le découvre la raison, h l'ordre divin et surnaturel, tel que les doctrines religieuses le révèlent. Dans le premier cas, c'est la philosophie qui est dépositaire du pouvoir, principe de toute ordonnance sociale, et dans le second ce doit ôtre la théologie. La concurrence entre le Pape et l'Empereur, entre l'Eglise et l'Etat, entre le spirituel et le temporel se transforme ici en une concurrence entre deux
esprits, l'esprit naturaliste et Tesprit religieux, entre la raison et la foi, entre la philosophie et la théologie, entre la société laïque et TÉglise (1). C'est cette concurrence des deux esprits qui a donné naissance aux conflits du cléricalisme et de ranticléricalisme et aux campagnes de neutralité et de laïcisation.
C'est qu'en effet on soutient qu'entre la société moderne et l'Eglise il ne saurait y avoir d'entente possihle. L'Eglise, nous dit-on, proscrit l'esprit moderne et, h son tour, l'esprit moderne, en face des intolérances du catholicisme, doit abandonner sa douceur et son universelle tolérance. Les catholiques proclament leur droit à proscrire tous ceux qui ne pensent pas comme eux, il est donc de bonne guerre, nous dit M. Renouvier, et nous avons incontestablement le droit, en vertu du droit de légitime défense, de prendre les devants et de les proscrire, s'il le faut, ou si cela n'est pas nécessaire, de les traiter en ilotes et de leur refuser une liberté dont ils se proclament prêts à user contre les libres penseurs, les juifs, les protestants ou les francs-maçons.
(1) En vertu du rationalisme qui a de plus en plus absorbé le protestantisme, devenu à celte heure à peu près complètement naturaliste , le conflit n'existe plus qu'entre le laïcisme et FÉglise catholique, qui se trouve ainsi avoir Thonneur mérité, étant demeurée seule vraiment une religion, de supporter seule le poids du combat.
l'ordonnance sociale 187
On voit rimportance et comme la hauteur tragique de la question. Je crois, pour ma part, qu'il y a en France au moins 6 à 800,000 catholiques résolus à aller jusqu'au bout de leurs croyances ; environ 7 à 8,000 francs-maçons, 80,000 protestants et quelques milliers de juifs également décidés à l'anticatholicisme, soit, en gros, deux armées de 600,000 hommes au moins d'un côté, de 100,000 hommes au plus de l'autre (1). La masse du pays est entre les deux, et, grâce à l'art avec lequel elle est conduite, forme l'appoint nécessaire à la victoire. Si Ton veut se livrer à une guerre d'extermination, elle peut être terrible, mais toutes les chances sont en faveur des catholiques. Alors môme qu'ils n'adopteraient que l'attitude de la résistance passive, leur nombre est tel que la persécution ouverte contre eux suffirait î\ ruiner la France. C'est une grosse aventure, à peu près sûrement mortelle pour notre pays, que d'essayer d'exterminer le catholicisme. L'aventure serait moins grave si les catholiques voulaient
(!) Il est bien entendu que ces chiffres ne prétendent pas même être approximatifs et ne sont là que pour donner une forme précise au raisonnement. On veut seulement dire que, môme en descendant à l'extrême limite inférieure des catholiques non pas uniquement pratiquants, mais capables de lutter sans défaillance, Textermination des catholiques serait une cause de ruine pour notre pays et que Tentreprendre c'est entreprendre une tâche à la fois impossible et criminelle.
188 LA CRISK SOCIALE
aussi bien exterminer tous leurs adversaires, ce qui est, d'ailleurs, aussi loin de leur pensée qu'audessus de leur entente et de leur vigueur. Elle n'en serait pas moins redoutable et malfaisante. Si la société française ne peut s'ordonner, si de quelque façon, tout à fait complète ou seulement supportable, l'entente ne peut s'établir, il faut ou que la France demeure divisée, livrée aux troubles et aux factions, sans élan comme sans ressort pour tenir sa place entre les nations, ou que par des menées terribles et probablement par des proscriptions sanglantes le catholicisme triomphe ou qu'il soit exterminé. Des trois hypothèses, quelle que soit celle qui se réalise, il semble bien que les destinées de la France seraient les mômes, infailliblement désastreuses. C'est donc pour notre pays une question de vie ou de mort.
Les catholiques, en bons citoyens, ont pratiquement accepté l'État moderne. Ils ont réalisé dans leurs actes l'unité sociale. En 1870, ils ont couru au drapeau. Ils y voleraient de môme dès que le danger paraîtrait visible. Ils ont accepté la République et la démocratie. Ils ne songent nullement h demander la proscription des juifs, des protestants ou des libres penseurs pour cause d'irréligion. Cependant ils sont en butte à la haine des sectes, à la suspicion d'un grand nombre de
l'ordonnance sociale 189
citoyens. Sous les noms de cléricalisme et d'anticléricalisme, c'est pour eux au fond ou contre eux que se font les élections. On les accuse de ne pouvoir vivre sous le régime moderne qu'à l'état de rébellion ouverte ou dissimulée. Par là même on les suspecte et on tend à les proscrire. Euxmêmes d'ailleurs ne savent pas toujours se défendre. Quelques-uns d'entre eux se sentant haïs haïssent, et se sachant désignés à la proscription répondent par des anathèmes. De là grande joie dans les rangs des sectaires leurs ennemis. Quelques autres, sans trop réfléchir, avaient adopté le terrain même de leurs adversaires. Ils parlèrent comme s'ils ne connaissaient pas ou s'ils dédaignaient la vérité. Ils adorèrent la liberté, comme si la liberté par elle seule engendrait le droit, oubliant ou négligeant le mot inspiré : C'est de la vérité que la liberté viendra, Veritas liberabit vos. On appela ces catholiques des « libéraux » et Rome les condamna. On en conclut que le catholicisme ne pouvait vivre dans les États modernes. Cependant les anticatholiques eux-mêmes recon" naissaient la vanité de la liberté comme seul principe du gouvernement et du droit civil, de leur côté les pontifes romains signaient des concordats avec des gouvernements infidèles ou libres penseurs, entretenaient avec eux pour les choses
religieuses des relations diplomatiques et recommandaient aux citoyens catholiques d'accomplir leurs devoirs civiques. Tel est le fait. Les catholiques vivent dans l'État moderne, l'Eglise consent à y vivre et ses œuvres n'y meurent pas. C'est donc, sans doute, que l'atmosphère n'y est pas nécessairement mortelle et qu'en tous cas elle est préférable à une persécution violente, à une proscription ouverte.
Rechercher quelles ont été les conditions de ce fait, comment pratiquement les catholiques ont pu entrer dans une ordonnance sociale d'où ils paraissaient d'abord s'exclure eux-mêmes et par là faire voir de quelle manière ils échappent au dilemme : Ou proscripteurs ou proscrits, c'est ce que je voudrais essayer ici en serrant d'aussi près que possible les divers termes de la question.
Et d'abord leurs adversaires leur ont fait la partie belle en critiquant eux-mêmes la thèse essentielle du libéralisme, en abandonnant ses positions glissantes et ruineuses, et en venant insensiblement à prendre contre le catholicisme la position même qu'ils lui reprochaient. On soutenait en effet que l'esprit moderne était essentiellement constitué par l'esprit de liberté. La liberté apparaissait comme le principe à la fois et le but de toute la vie de l'esprit. L'esprit a besoin de la
l'ordoiNance sociale 191
liberté pour vivre, liberté d'examen, liberté d'investigation et de recherche, liberté de pensée, liberté de parole et de croyance, et sa vie a atteint son maximum d'intensité ou de perfection lorsqu'il est entièrement libre, ne s'arrctant et ne se fixant à aucune formule, à aucune vérité prétendue immuable, sans cesse charmé par la variété infinie des perspectives mouvantes et des points de vue changeants. Vivre c'est se mouvoir, et l'enchaînement de l'esprit à une vérité fixe lui est aussi mortel, plus mortel même que l'erreur et que le mensonge. Ainsi donc, tout dogme fixe, toute doctrine est une prison où meurt l'esprit, la philosophie est essentiellement liberté et la raison ne fait qu'assurer les démarches de l'esprit dans l'infinie variété de ses pérégrinations. Toutes les doctrines se valent dès qu'elles donnent satisfaction au besoin de liberté de l'esprit, toutes les religions sont bonnes qui fournissent un tremplin aux ascensions de l'esprit. Une seule chose vaut par elle-même et c'est la liberté dans sa pureté intacte. Peut-être y a-t-il du mal et du bien, de la vérité et de l'erreur, mais au regard de l'esprit libre, est vrai tout ce qu'il croit vrai, bon tout ce qu'il croit bon, et s'il y a du mensonge et du mal, il n'y en a que pour l'esprit menteur et pervers qui veut se tromper et se déçoit lui-même, ou pour l'esprit
asservi qui s'abandonne aux chaînes extérieures et s'en laisse ainsi imposer. Mais tout est bon, tout est vrai de ce que veut et de ce que pense Tesprit dans sa liberté.
Par conséquent, tout dogmatisme et en particulier le dogmatisme rigide du catholicisme étant opposé h la liberté de Fesprit est en antinomie directe avec la liberté moderne revendiquée par Tesprit. Et c'est bien ce que les chefs du catholicisme ont eux-mêmes reconnu et proclamé. Le Stjllabus de Pie IX n'est que le catalogue des revendications de l'esprit moderne expressément condamnées par l'autorité catholique.
Donc, entre l'esprit moderne et l'esprit du catholicisme il n'y a pas seulement concurrence, il y a conflit, et le conflit est inévitable.
C'est pour cela, comme nous le disions tout à l'heure, qu'empruntant à Locke sa doctrine de la tolérance, M. Renouvier disait et qu'après lui les Burdeau, les Marion et bien d'autres répétaient : la liberté et la tolérance ne sont dues qu'aux tolérants et aux libéraux. Nous avons donc le droit et môme le devoir de proscrire les catholiques, qui ne sont ni l'un ni l'autre.
Mais bientôt on s'aperçut de la fragilité de cette logomachie. Si toutes les croyances ont le droit d'exister, le catholicisme qui est aussi bien une
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croyance a aussi le droit d'exister ; si l'cspril m Iv droit de prendre toutes les attitudes en vcrlii sf*iilement de sa liberté, il a par cela seul le droit de prendre l'attitude catholique. Si l'on veiil l'on empêcher ou lui contester ce droit, il faut Ijrmvrr une raison en dehors de la liberté.
Cette raison on a cru la découvrir ddii^^ Iîi supériorité de la doctrine de la liberté de l\*s](rrl . L'indépendance absolue de la raison vis-ii-vis \\c tout dogmatisme est une position supérieure h la stabilité de la raison dans un dogmatisme, l/osprit vivant vaut plus que l'esprit anesthésir» mi asphyxié. Ainsi la vie est un bien et l'aspliy vie t'^l un mal. 11 y a donc du bien et du mal et leurs droits ne sont pas égaux. Aussi ne pnrlo-l-iMi plus en nos temps le langage libéral de IS1U ni môme celui de M. Renouvier. L'égale HIhtI/'. (c droit égal reconnu jadis au supérieur et k rînlrrieur, au vrai et au faux, au bien et ou ninl, paraissent aujourd'hui insupportables. On reconnaît qu'il y a des doctrines sociales nui^ihlrsrl d'autres utiles, et qu'une société ne ]îen[ tjWomôme se mettre en question sous peine de mnrt et on en est ainsi peu à peu venu à Jn4j:i'rdeh doctrines d'après leur valeur au point dr vn^' Av l'esprit, d'après leur supériorité intellectu<db\ ^n, ce qui est la môme chose, d'après leurvûrilé.
194 LA CRISt: SOCIALE
11 n'est donc pas étonnant et on ne saurait se scandaliser si les petits-fils des vieux libéraux, ennemis comme eux du catholicisme, parlent maintenant de le proscrire au lieu de le respecter. Aussi voyons-nous les tout jeunes adopter férocement le rôle de proscripteurs. Ils aiguisent contre l'Église leurs dents longues de jeunes loups. Le catholique à leurs yeux est un être inférieur qui, à ce titre, doit être éliminé dans la lutte pour l'existence, au profit du protestant, du juif, de l'athée, du franc-maçon. Le catholicisme est une forme inférieure et périmée de la croyance qui doit disparaître comme a disparu le système de" Ptolémée devant le système de Copernic, comme la civilisation inférieure des Boers doit disparaître devant la civilisation supérieure des Anglais (1). L'inférieur dans tous les ordres doit être éliminé au profit du supérieur. Et voilà pourquoi les jeunes catholiques ne doivent plus être admis aux fonctions d'Etat.
Ecoutez ce que disent entre eux les jeunes émancipés, les discussions des cours de récréation des grandes Ecoles, de la Sorbonne, des étudiants, des artistes, vous entendrez des discours pareils, et dans un des derniers Bulletins de l'union pour
(l; On peut voir ces idées froidement exprimées dans un article de M. Julien Benda. — Revue blarrrhe, !•'' mars 1909.
l'ordonnance 80CIALE 1 9o
V action morale (1), je trouve écrite et signc^e d'un M. Charles Jacquard, nom inconnu, mais d'autant plus significatif parce qu'il symbolise la foule des anonymes qui pensent de môme, l'expression de cet état d'esprit :
Si on nous objecte que nous voulons, en défiuilive, enlever toute autorité dans la cité aux adeptes de telle religion et nous ériger ainsi en tyrans des consciences, nous répondrons : Ce n'est point contre Tesprit religieux que nous luttons; nous croyons fermement que la foi religieuse, dans ce qu'elle a de plus intime, n'est que la raison même, sentie et aimée; nous croyons aussi que les dogmes capitaux et les symboles des religions, en donnant à l'idée morale un appui solide dans la pensée et un attrait sensible qui lui permît, en captivant Timaginalion, de toucher plus sûrement les cœurs, n'ont pas aidé médiocrement à en assurer la conservation et le développement. Mais nous croyons aussi que dogmes et symboles n'ont plus droit h l'existence, qjand une fois la pensée s'est retirée d'eux, et qu'ils ne sont plus qu'entraves au libre essor de l'esprit, ou instruments d'intimidation et d'asservissement. Du jour 011 les affirmations de la raison ont laissé loin derrière elles les enseignements d'Églises vieillies et dégénérées, — de ce jour les hommes qui prétendent travailler au triomphe de la raison dans l'humanité ont eu le devoir de dénoncer la méchanceté de pareils enseignements. Ce n'est pas à la raison
(I) !••' février 1900.
qu'il faut s'en prendre, si la voix de TÉglise, qui s'éleva jadis claire et haute, ne sait plus, ne veut plus, ne peut plus prononcer les paroles qu'attendent, que réclament les consciences humaines, et s'il est malaisé, impossible même d'avoir l'esprit ouvert à toutes les vérités, l'âme à tous les dévouements, et de rester, pourtant, un catholique parfait.
Et h ceux qui s'étonnent de son intolérance, notre bon jeune homme répond avec la plus entière sincérité :
Quelqu'un, peut-être, nous dira encore : « Vous luttez, en effet, contre le mal. Mais pourquoi ne pas laisser, même aux hommes de ténèbres, leur liberté? Ce qui importe, c'est moins d'empêcher le mal que de faire le bien ; au reste, on n'empêche point le mal sans quelque violence, et toute violence est injustice et méchanceté. » Nous ne pensons pas qu'en effet toute violence soit injustice. Le mal n'a pas le droit de l'être. Faire le bien, c'est d'abord empêcher le mal, et quand la force est employée à empêcher le mal, elle est bonne. Croirions-nous avoir agi pour le mieux, si, voyant un homme en frapper un autre, nous nous contentions, la lutte terminée, de panser les blessures et de consoler les plaintes du vaincu (1)?
(1) Dans une revue d'ordre supérieur, la Revue de mêlaphysique et de morale (janvier 1900), on trouvera sous une forme plus abstraite les mêmes idées exprimées dans un article sur la Vie religieuse signé du nom de M. Brunsciiwicg : « Devant cette négation de l'esprit, la tolérance, qui est Taffirmation de
l/ORDONNANCE SOCIALE 197
Voilà donc où le libéralisme en est arrivé. On en est aujourd'hui à juger des doctrines d'après leur bonté et leur vérilé. Seuls ont le droit d'exister le vrai et le bien. Oserai-je dire que professant cette doctrine , nos contemporains professent exactement celle que leurs pères, celle qu'eux-mômes ont tant reprochée ou reprochent encore au Syllahus catholique ; que sur ce point, qui constituait, nous disait-on, tout l'esprit moderne, ils en sont venus exactement au point de vue du catholicisme qui juge de la liberté par la vérité et par la bonté, et n'a jamais dit rien d'autre?
Voilà donc maintenant le conllit bien clair : la philosophie soutient qu'elle ne peut se développer et vivre qu'à la condition de supprimer et de proscrire le catholicisme ; elle doit donc inspirer à l'État laïque de proscrire le catholicisme de l'ordonnance sociale ou, du moins, d'agencer de
l'esprit, se transforme : elle devient Tintolérance de Tintolérancc au-dessus des conceptions particulières auxquelles le? générations successives ont tour à tour adhéré ; -au-dessus des Tormules qui s'opposent à d'autres formules, elle élève cette vérité universelle (c'est nous qui soulignons) que la religion est l'œuvre de l'esprit vivant, et qu'elle est inséparable de la liberté , elle exclut, non pas ce qui est exclusif de telle ou telle religion déterminée, miis ce qui est exclusif de toute religion possible, c'est à-dire la lettre, le rite et le costume, l'extérieur qui est la part du corps et qui ne concerne point l'ùme. » Ce passage a élé reproduit dans le volume de M. Brukschwicg : Introduction à la vie de l'esprit, p. 171, in- 18, Alcan.
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toile manière cette ordonnance que l'esprit catholique y soit condamné à l'atrophie et à la destruction lente par la voie d'asphyxie et d'inanition. L'esprit laïque moderne doit dominer l'État de façon à supprimer l'esprit catholique, à « déchristianiser la France ». L'esprit catholique, à son tour, ne pourrait vivre et se développer qu'à la condition de supprimer l'esprit laïque, et je le crois bien si vraiment par esprit laïque, esprit philosophique, esprit moderne, il faut purement et simplement entendre, comme on nous le dit, esprit anticatholique.
Mais, malgré tous les efforts des sectaires d'un côté et des imprudents de l'autre, les deux termes sont bien loin de s'opposer avec cette netteté de contradiction. Et d'abord, il faut remarquer qu'au moment môme où ils paraissent le plus s'opposer, c'est à ce moment qu'ils se rapprochent, car ils sont au moins, h cette heure, l'un et l'autre d'accord en un point, c'est que l'on peut parler de la supériorité et de l'infériorité des doctrines, de leur utilité et de leur nocuité, et donc de leur vérité et de leur bonté, et que l'on s'accorde à reconnaître que les bonnes et les supérieures doivent être favorisées au détriment des inférieures et des mauvaises. L'indifférentisme est donc condamné. Les principes du Sijllabus sont