‹ La crise socialeChapitre 17 sur 25 · ORDONNANCE SOCIALE · texte numérisé non relu

ORDONNANCE SOCIALE

admis par ceux qui s'en proclament les plus acharnés adversaires. Si Ton arrive à se proscrire, c'est au nom des mômes principes qu'on se proscrira. Et l'on est toujours au moins d'accord sur cela.

C'est un grand point de gagné, et cette enten<:e, en apparence toute négative et grosse d'orages, est grosse aussi de conséquences toutes pacifiques. Car, si l'on juge les doctrines d'après leur valeur interne et non plus seulement d'après la liberté de vagabondage qu'elles laissent à l'esprit, force sera bien de reconnaître que le catholicisme est une doctrine digne d'ôtre en elle-même et pour elle-même examinée et appréciée. Quelle que soit sa valeur, il en a quelqu'une, puisque toute doctrine doit en avoir une. Il n'est donc pas rejeté hors des préoccupations de la pensée moderne par une sorte de question préalable. 11 se propose à l'examen, il veut qu'on le juge et qu'on l'apprécie, et lui-môme revendique le droit et de juger et d'apprécier les autres doctrines et de les comparer entre elles et avec la sienne propre. L'esprit moderne, à l'audition seule de son nom de dogmatisme catholique professant une vérité stable, permanente, n'a plus le droit de lui tourner le dos sans l'examiner. Admettons que ce soit une question de savoir s'il y a une vérité permanente,

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stable, ou une vérité relative et toujours en mue, toujours est-il qu'il y a là une question et que l'esprit moderne dont c'est, nous dit-on, le propre de ^e poser toutes les questions, de n'en laisser aucune sans l'examiner, devra se poser cette question de la valeur formelle de la vérité catholique. Et ainsi, loin qu'il soit exclu de l'esprit moderne, le catholicisme y rentre à titre de question et de préoccupation. 11 ne s'agit pas en ce moment de savoir si, en soi, le catholicisme contient la vérité intégrale, si sa doctrine est la vérité, il s'agit tout simplement de se demander si cette doctrine est telle qu'elle ne puisse permettre à ses adeptes de vivre en bonne harmonie avec leurs concitoyens, de plier leur esprit aux exigences modernes de la pensée, leur volonté aux lois purement temporelles de l'État moderne.

SOLUTION D LN PREMIER CONFLIT I L AUTONOMIE T)E l'esprit MODERNE

11 y a de part et d'autre bien des préjugés.

Et, d'abord, on soutient que les catholiques ne pourront jamais se faire aux conditions de l'esprit moderne parce que leur Eglise anathématise et

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proscrit les formes les plus saillantes par où cet esprit se manifeste, h savoir, la liberté de l'examen et de la recherche, l'indépendance morale et la liberté politique, c'est-à-dire le droit pour chaque homme de n'adhérer qu'aux vérités acceptées par sa raison, de n'obéir qu'aux prescriptions de sa conscience, de ne se soumettre qu'au régime politique de son choix, ou, d'un mot, « l'autonomie » : autonomie intellectuelle, autonomie morale et autonomie civique. Ce sont là, en effet, nous dit-on, les libertés essentielles revendiquées par l'homme moderne, elles se ramènent toutes à l'indépendance et il est impossible que le catholicisme les admette, car il est tout entier basé sur la notion de l'autorité. Il abhorre l'indépendance et, loin d'admettre que l'homme ne doit obéir qu'aux lois qu'il a faites, loin de reconnaître et de respecter en lui un être autonome, l'Eglise lui fait un devoir d'incliner sa raison devant des mystères qu'il ne comprend pas, sa volonté devant des lois que Dieu lui impose, d'obéir enfin à des chefs qu'il n'a pas élus ; elle veut donc que l'homme soit essentiellement hétéronome, et c'est par là qu'irrémédiablement imbue de l'esprit du passé elle est condamnée à disparaître.

Que d'abord l'autonomie, sous ses trois formes, intellectuelle, morale et civique, soit bien la

caractc'^ristique dos revendications de Tesprit moderne, c'est ce qu'il est facile de faire voir si l'on se souvient que toute la révolution moderne, de Galilée à Descartes, a précisément consisté h substituer dans la pensée scientifique l'évidence à l'autorité : Nous ne devons admettre pour vrai que ce qui nous paraîtra évidemment être tel et par conséquent l'homme ne doit croire que ce que sa raison lui fait un devoir de reconnaître. Chaque homme est donc indépendant et ne doit compte de ses croyances qu'à sa propre et individuelle raison. Rousseau et Kant, plus tard, allèrent plus loin, et tandis que Rousseau insistait surtout sur la politique, Kant montrait dans l'indépendance morale la source de l'indépendance civique. Il soutenait, en effet, que l'obligation morale n'était engendrée que par la conscience qu'avait l'âme de poser elle-même une loi universelle, en sorte que l'origine du devoir ne se trouvait dans aucune idée métaphysique, dans le commandement d'aucune maîtrise, fût-elle divine, mais uniquement dans la conscience morale. De môme que Descaries disait : l'homme ne doit accepter pour vrai que ce qui lui paraît évidemment être tel, Kant dit : l'homme ne doit accepter comme bon que ce qu'il reconnaît évidemment être obligatoire. L'autonomie morale n'est que la face pratique de

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rautonomie intellectuelle, l'indépeniliinri^ riuirale est la suite de la liberté de penser.

Et la liberté politique résulte évidiMiimnit di* toutes les deux. Car, si Thomme n'est lié qu'î\ ce qu'il veut être vrai et à ce qu'il décide Ijnn, i-oniment pourrait-il être obligé d'obéi ]■ h tles W\^ sociales qu'il n'aurait pas acceptée^:!, <.'iichcimé h une forme de société qu'il ne pourrai l iippruiivcr? 11 doit donc être libre de se donner a lui-niénu* un état social, de choisir la consliliiHun qu'il préfère, de donner en se concertant a\ i^c ?4es semblables les lois qu'il voudra à la société que par un libre contrat il fonde avec eux. 11 est libre, il est souverain. Aucun homme n'a jvcu de iltoiL divin une autorité, une souveraineté sur les <uilre>. Tous sont libres et tous sont égaux. I.^ Jîépîïblique fondée sur la liberté est la seule euMslitiition digne de la liberté humaine, et la démo(*mfie est la seule forme républicaine qui s'udaple à l'égalité. Voilà l'essentiel de l'esprit niodenie, l'autonomie scientilique et l'autonruiiii^ nîfimlt* aboutissant à l'autonomie politique qui se réalise par la République démocratique, et cet esprit, à une heure de l'histoire, a produit la lîc'vnluliuiK Mais, continue-t-on, tout le monde ti;tit bieu ijue l'Eglise a constamment foudroyé de sesaualtièrneh la Révolution, qu'elle a également *'uu<lHUiiru^ h^

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mouvement d'émancipation des esclaves contre les maîtres., des peuples contre les rois, des ouvriers contre les patrons, et la souveraineté du peuple et l'indépendance de la morale et la liberté de la pensée. Si donc l'esprit moderne est essentiellement constitué par ces choses, l'Église ne peut vivre en face d'elles que sur le pied de guerre et non sur le pied de paix. L'Eglise proscrit la Révolution et la Révolution proscrit l'Église. Voilà qui est clair, simple et vrai à la fois. Et cela explique bien toutes les luttes du siècle. Entre l'indépendance de l'homme et l'autorité de l'Église, il y a une contradiction violente et par conséquent impossibilité d'accord. C'est ce que Pie IX luimôme reconnaissait en la proposition 80*' du Syllabus : « (Il est faux que) le Pontife romain doive se réconcilier avec la liberté, le progrès et la civilisation moderne. »

Voilà bien ce que l'on dit et ce qui paraît. Reste à savoir si c'est aussi bien ce qui est.

Si, en effet, l'esprit moderne contient et affirme tous les principes révolutionnaires, la souveraineté al)solue du peuple, l'indépendance absolue de la conscience individuelle, la liberté absolue

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de la pensée, si riiomme n'est obligé d'obéir qu'aux lois qu'il a faites, et de croire qu'aux pensées qu'il a constituées vraies, ce n'est pas au nom de l'Eglise seulement que la Révolution est condamnée, et qu'avec elle le serait l'esprit moderne, c'est au nom de la morale môme et de la raison et de tout l'ordre social. Dans la lutte, les catholiques auraient avec eux Herbert Spencer, Taine, Auguste Comte et Kant lui-môme et Descartes, voire Rousseau, et les sociologues, et les savants et les moralistes et les libres penseurs et môme les francs-maçons, en sorte que l'unité morale se ferait avec l'Eglise contre l'esprit moderne entendu ainsi.

Car il est bien clair que la souveraineté du peuple n'est pas absolue et qu'elle ne peut édicter des lois contraires à la nature de l'homme ou aux conditions d'existence des sociétés; et, puisqu'il y a une sociologie, ou une science sociale, il y a donc des lois, des conditions d'existence des sociétés auxquelles il n'est pas plus possible à la volonté populaire de se soustraire qu'il n'est possible à l'homme de vivre dans l'eau ou de respirer impunément de l'oxyde de carbone. Il y a donc des lois dominatrices de la volonté populaire auxquelles celle-ci doit se soumettre sous peine de maladie ou de mort sociale. La souveraineté

prétendue du peuple est donc toute relative. Auguste Comte là-dessus parle comme Joseph de Maistre et comme l'Eglise, et Jean-Jacques Rousseau lui-môme ne l'a pas nié. Car la « volonté générale », instinctive et infaillible, dont il parle à chaque instant, n'est pas autre chose que le sentiment profond des lois de la vie sociale.

Soutenir maintenant que chaque homme ne doit obéir qu'aux lois morales qu'il pose lui-môme comme il l'entend et que c'est cette absolue indépendance qui constitue l'indépendance et l'autonomie morale dont les modernes sont si fiers, c'est proprement soutenir que chaque homme à chaque instant est libre de faire ce qui lui plaît et qu'un acte devient moral par le fait seul qu'il est commandé parle « bon plaisir » de l'individu, et c'est là évidemment détruire toute morale. Car il n'y a plus alors ni loi ni devoir, mais simplement du caprice. Si l'autonomie consiste à poser à volonté la loi de mentir ou de dire vrai, de voler ou de respecter le bien d'autrui, on pourra être parfaitement autonome et conséquemment moral en mentant ou en volant et c'est bien alors qu'il n'y aura plus de morale. L'Eglise donc en condamnant cette indépendance souveraine de la conscience individuelle se rencontre avec quiconque admet une loi inviolable de moralité, avec Kant

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lui-môme, lorsqu'on l'entend comme il faut, puisque Kant ne parle jamais que d'une volonté libre et raisonnable qui pose et s'impose une loi tiniverselle, et si, en condamnant cela, l'Eglise condamne la Révolution ou l'esprit moderne, c'est tant pis pour la Révolution, tant pis pour l'esprit moderne qui ne sont pas défendables, et non pas tant pis pour l'Eglise qui ne fait que soutenir qu'une telle indépendance est destructive de toute moralité. Et enlin lorsque Descartes proclamait qu'il fallait dans les sciences ne s'en rapporter qu'à la raison, tout le monde sait bien que Descartes n'a jamais entendu par là que chaque raison individuelle serait libre de se faire à elle-môme sa vérité ainsi qu'elle le voudrait. Il a revendiqué L* droit à la liberté de l'examen et de la recherche, mais nulle part il n'a parlé d'une liberté de penser qui consisterait à soutenir à volonté que 2+2=4 ou = o, que les corps tombent ou bien qu'ils ne tombent pas. Si donc l'Eglise, en condamnant cette indépendance absolue de la raison individuelle, condamnait la Révolution et l'esprit moderne, elle aurait encore ici avec elle tous les savants, comme tout à l'heure elle avait tous les moralistes et, un peu avant, tous les sociologues.

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Mais il ost un sens très acceptable de ces diverses autonomies et c'est précisément le sens que leur ont donné les vrais penseurs de l'âge moderne, et il est vrai qu'en y insistant, ces penseurs ont créé un état d'esprit qui n'existait pas jadis tout à fait semblable, que la réflexion humaine en a pris conscience, y a tl'ouvé des caractères de grandeur et de dignité, que celte forme de la conscience humaine constitue bien véritablement un esprit, que cet esprit n'est ni méprisable, ni condamnable, qu'il mérite plutôt estime et respect. Mais nous pouvons aussi faire voir que cet esprit, rÉglise ne l'a ni méprisé, ni condamné, et que loin d'être antinomique à l'esprit de l'Evarlgile^ il lui est, au contraire, tellement conforme qu'on pourrait, sans paradoxe, soutenir qu'il eti est issu.

Il est, en eff'et, très acceptable de dire qu'il n'est pas digne de la réflexion humaine d'accepter des propositions pour vraies sans s'être rendu compte do leurs raisons. Puisque l'homme est un être raisonnable, il doit obéir à ses propres lois et donc n'admettre en sa créance aucune opinion sans des raisons suffisantes. Sans doute j ces raisons ne donneront pas toujours l'évidence absolue que voulait Descaries, mais du nioins elles devront être toujours assez claires pour que l'esprit en les recevant, en les acceptant, en les

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faisant siennes, ait conscience de n'obéir qu'à ses propres lois. Et nulle puissance au monde ne pourrait faire reconnaître à Tesprit une proposition comme vraie cjuand il ne la reconnaît pas; s'il ne voit pas directement cette vérité et que cependant il l'admette, ce sera encore en vertu de certaines raisons vraies dont il reconnaît la valeur, comme quand nous admettons l'existence d'un fait sut* un témoignage ou que, sur le vu d'un acte de naissance, nous reconnaissons telle ou telle filiation. Et ainsi de toute manière c'est la lumière intérieure de la vérité qui détermine l'assentiment de l'intelligence et peut seule le déterminer.

A leur tour, la conduite humaine, les décisions pratiques que nous prenons ne méritent le nom d'humaines et n'entrent dans le domaine moral que lorsqu'elles sont avouées par la conscience et par la raison. Une loi ne nous oblige que lorsque nous lui reconnaissons le caractère de l'obligation. C'est là une doctrine non seulement impliquée dans le caractère spirituel donné à la morale par l'Evangile, mais expressément enseignée par toute la théologie catholique. On ne pèche que si l'on veut pécher, que si l'on a l'intention de pécher et, pour avoir cette intention, il faut que la loi que l'on transgresse soit bien reconnue comme

une loi. Il est vrai que la conscience morale ne fait pas la loi, ne la crée pas plus que Tintelligence ne crée ou ne fait les siennes, mais elle la reconnaît et l'accepte ou la rejette volontairement. Si après l'avoir reconnue elle refuse de lui obéir elle est coupable, mais si, faute de lumière, elle n'arrive pas h la reconnaître, elle demeure moralement innocente, c'est donc bien la reconnaissance de l'obligation qui est la condition de l'obligation et par elle de la moralité. Ainsi la valeur morale des actes humains dépend d'une intention toute spirituelle qui peut bien se nommer une autonomie et qui distingue ces actes de toutes leurs conséquences matérielles et mécaniques, agréables ou désagréables, utiles ou nuisibles. C'est ainsi que l'esprit, sans être complètement affranchi de la matière, s'en distingue cependant et conçoit qu'il en puisse être libéré. L'ordre moral constitue par là un ordre h part qui ne peut se confondre avec l'ordre des biens et des maux sensibles. Et l'on peut bien dire que toute la dignité de l'homme consiste ainsi dans la pensée et dans la liberté de l'esprit. Il n'est ni une machine, ni même un esclave, il est un être intelligent qui ne collabore il l'ordre dont il fait partie qu'à la condition d'y donner son assentiment. Voilà le vrai sens de l'autonomie morale qui n'est, ainsi, qu'une

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