‹ La crise socialeChapitre 18 sur 25 · I/ORDONNANCE SOCIALE 2H · texte numérisé non relu

I/ORDONNANCE SOCIALE 2H

suite de la véritable autonomie intellectuelle. Et quant à l'autonomie civique, au mouvement démocratique qui semble devoir être le terme de l'évolution des sociétés, elle ne saurait non plus avoir rien de condamnable aux yeux d'une raison saine. Car il est de la dignité humaine, ainsi que nous venons de le voir, de donner son assentiment aux lois avant que d'y conformer ses actions ou, ce qui est la môme chose, d'obéir aux lois d'après les lumières de la raison. 11 est donc très naturel que dans toutes les matières où l'ordre naturel des choses n'a pas enchaîné étroitement la liberté humaine, ce soit cette liberté qui choisisse ellemême les règles ou les chefs auxquels elle devra obéir. Que tous les hommes aient un égal intérêt à être bien gouvernés, c'est ce qui n'est point douteux, et que le gouvernement ou l'ordre social n'ait d'autre but que de procurer le bien de tous, c'est ce qui l'est moins encore ; d'où il suit que dès que les hommes sont capables de réfléchir sur leurs intérêts et de donner à ce propos des indications utiles, ils ont le droit d'être consultés, le droit par conséquent de participer au gouvernement. Et qu'on tienne officiellement compte, pour élever aux plus hauts emplois, non plus de la naissance ou de la fortune — officiellementy car on sait bien que la naissance et la

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fi»rîuiir jouont toujours offkipu^ement leur rôle — lUiiir* iinif|uement des mérites, des talents et de la vtTl 11 , vy^ i[ui est le propre du régime démocratique, iml rn^ jïourra songer à s'en étonner ni môme à s\mi|ï1î» il idre, puisque c'est uniquement par les méril^'s, |i;i!^ les talents et par la vertu que les charges jmlilitpM'ft se trouvent convenablement remplies. Il l'sl l>ien aisé maintenant de voir que l'Eglise, f|ii(» \v ratholiclsme n'a rien qui contredise, cet v^\\v\\ ilr dignité, de liberté et de juste autonomie. {\x\v Ir jT^ime démocratique, fondé sur l'égale Hr(*r'i^silMlité de tous à tous les emplois, sur l'égalil<* pîV supposée entre tous les citoyens, est le ré^^iiiH- jin^medu gouvernement dans l'Eglise. En idoiii innyen âge, celui qui fut le pape Sixte-Quint A\\\\i l'h' dans sa jeunesse un gardeur de porcs. .Ni*llr [i;irt comme dans la cléricature, dans les iirJrrs nllgieux, l'égalité des hommes entre eux, l't'fiîitiir^ juridique des chrétiens n'a été reconnue vï prolissée. Tout le système hiérarchique de l'l*^l^li>t' repose sur l'élection et non sur l'hérédité v\, ilîiTis h^s ordres religieux, l'élection a un caracloH' pMj'lîculièrement démocratique. C'est que \\k\(*\' dr l'égalité des enfants de Dieu est une idée f'nnrîrf l'iiumt chrétienne, tout évangélique. Et la [Iii'nln;^ir catholique a constamment professé que \\\ visInriLé populaire plus ou moins cotlfusértient

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exprimée donnait au pouvoir son origine visible et en désignait le dépositaire. C'est encore dans l'enseignement Ihéologique que Ton trouverait établi le droit du peuple à résister aux lois manifestement injustes ou oppressives, à se refuser aux exactions, h renverser môme le prince qui mettrait son peuple en péril de mort (1).

Nous avons assez fait voir que Tautonomie morale, entendue au seîis raisonnable qui est implicitement le seul qiie la réflexion accepte, non seulement n'est pas en opposition avec l'enseignement de l'Eglise^ mais qu'elle en est plutôt Une conséquence et un développetnent. Il en est de môme de l'autonomie intellectuelle. En sorte que cette autonomie en laquelle on veut résumer tout l'esprit moderne et qu'on prétend opposet* au catholicisme se trouve, au contraire, identique h l'esprit môme du catholicisme, issu tout entier de l'Evangile, religion de l'esprit et non pas de la matière, qui voit dans l'homme, vis-à-vis de Dieu, par un effet de la condescendance du Pore, non pas un esclave, mais un fils et môme un ami. Jam non dicam vos servos ; vos atttem dixî amie os.

(i) Voir sur ce point la thèse récente et fort remarquable du P. DE LA Servière, S. J. *. De Jacobo I Angliae veqe ciim cardi^ nali R. Bellannino, S. /., supev polestate cum rerjia tum pontificia disputante (in-S'*, Paris, Oudin), en particulier pp. 95 102.

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SOIXTION D IN SIXOND CONFLIT t L INDEDENDANCE DE LA MORALE

Il n'est rien là que les catholiques n'admettent facilement et ils sont plutôt portés à sourire quand on veut les exclure de la cité, de Tordre social moderne sous le vain prétexte qu'ils n'en sauraient posséder Tesprit, quand ils sentent bien, au contraire, qu'ils le possèdent, et que môme tous ceux qui le possèdent épuré des germes de révolte et de mort que la sottise, la malice ou la confusion des pouvoirs y a môles le possèdent exactement semblable. La Révolution, c'est l'esprit moderne empoisonné d'anarchisme ou de tyrannie, gros de discordes et cause de mort ; l'esprit moderne vivant et viable, c'est Tesprit môme du catholicisme.

Mais comme conséquence de cet esprit les catholiques voient préconisés des systèmes de pensées ou des pratiques sociales qui leur paraissent à bon droit suspects et, par exemple, ce qu'on a appelé l'indépendance de la morale, la neutralité de l'école. 11 nous reste maintenant à examiner ces questions que l'on sent bien difficiles mais qui

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sont peut-ôtrc moins redoutables qu'on ne l'a dit ou qu'on n'a feint de le croire.

On nous dit que l'indépendance de la morale résulte nécessairement de l'autonomie intellectuelle telle que l'exige la pensée moderne et cependant nous savons bien que la « morale indépendante » a toujours été professée en opposition avec le catholicisme. On prétend aussi que l'Etat moderne ne peut soutenir qu'une école laïque et neutre, et cependant les catholiques savent bien que la laïcisation de l'école primaire, que la neutralité ont été entre les mains des ennemis de l'Eglise des machines de guerre contre le catholicisme, des masques destinés à produire l'atrophie religieuse, à asphyxier l'âme populaire.

Ces expressions ont donc pris dans la mêlée des partis des sens belliqueux et redoutables. Ceux qui s'en sont servi les premiers ont certainement voulu s'en servir comme de catapultes contre l'Eglise. Et les catholiques les ont par te fait môme anathématisées. Les anathèmes étaient légitimes portant sur les machines de guerre. Mais en dehors de l'usage que l'on en a fait ces mots se rapportent à des notions qu'il convient d'examiner en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Car, d'abord, il se pourrait que, selon l'idée qu'on s'en fait, elles fussent on non acceptables et, de plus,

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|»ar d«'*(inilion, la philosophie morale et l'école primaire poiirraienl se trouver, par un effet de la division du travail, situées non pas en dehors mais à coté de TEglise sans lui être directement (»t néci»ssairement opposées. Il se peut que, tout en demeurant distinctes des opérations proprement religieuses, la morale et l'école puissent cependant entrer dans une ordonnance sociale où rKglise aurait la faculté de développer toute sa puissance; il se peut aussi, comme on l'a cru et comme beaucoup le pensent encore, qu'il y ait vraiment une irréductible contradiction. Mais la question mérite d'être examinée de sang-froid. On voit rintérôt pratique de cette recherche pour les deux parties en cause. Il s'agit toujours de savoir si les catholiques n'ont d'autre parti à prendre que d'être proscripteurs ou d'être proscrits, s'ils peuvent, avec les autres, vivre, former une unité vraiment nationale, ou s'ils ne le peuvent pas. Nous savons bien que la nécessité de vivre oblige chacun à accepter ce qu'il ne peut éviter, et fait durer les uns à côté des autres des organismes qui se combattent d'une façon qui, pour être sourde, n'en est pas moins continue. Mais il peut aussi se faire que la lutte ne r<îpose que sur des haines d'une part, des malentendus de l'autre, et qu'elle n'ait h sa base aucune néces-

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site intellectuello, aucune exigence clogmati^jm^ Voici d'abord comment il nous semble que ! nu pourrait résoudre la question de l'indépendcuu'e de la morale.

En vertu mùme de l'autonomie intellectuel le, de la liberté de Texamen et de la rechenln-, il s'est constitué dans la pensée moderne des î^ystémes de morale. On peut ramener ces systèmes Il deux grandes classes : les uns cherchent dons l'observation, grâce à l'expérience et h l'induclitii*, les lois idéales de la conduite humaine, et on peut appeler ces systèmes des systèmes a posteriori , le mot « positivistes » leur conviendrait assez )ûen, si le positivisme ne constituait lui-môme pu nui tous ces systèmes un système particulier el i>riginal ; les autres font découler la moralité di* bi conformité des actes ayec un impératif moral, universel, absolu, catégorique, qui leur ap]K»niîl comme une révélation a priori de la conscienee : c'est Kant qui est le principal représentant de eetle conception de la morale. Dans les deux Cttï-, In morale est également indépendante de tout piiitcipe extérieur : dans le premier, c'est une sciein r expérimentale comme une autre, découvrant juir

induction les lois du bien et du mal dans la conduite humaine comme la physiologfe découvre par induction les lois du bon ou du mauvais fonctionnement de nos organes, de la maladie et de la santé ; dans le second, c'est une science déductive établissant a priori les propriétés de Facto moral, comme en mathématiques on déduit les propriétés du triangle ou du cercle de la définition de ces deux figures. Le « positiviste » s'interdit de remonter au-delà de la nature comme le <• kantien » au-delà de rimpératif catégorique, de même que le physicien s'interdit de remonter au-delà des phénomènes ou le géomètre au-delà des axiomes. Ils considèrent donc la morale comme une science indépendante au môme titre que les mathématiques ou la physique. Ils soutiennent que cette science ainsi constituée se suffit à ellemême, que, bien entendue, elle suffit à produire Tassentiment de Tintelligence et à assurer la docilité de la volonté. Il suffit de savoir qu'une action est bonne pour la considérer comme obligatoire, disent les « positivistes » ; il suffit de savoir qu'une action est obligatoire pour la considérer comme bonne, disent les kantiens.

Nous n'avons pas ici à juger des résultats de. ces deux méthodes, ni même à juger entre elles. Il se peut que dans leurs détails ces résultats

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soient conformes aux lois morales que forfiiuli^ le catholicisme, qu'ils ordonnent comme obli*iiitoires des pratiques que le catholicisme ordonna', ou bien que ce soit tout justement le contrains ce n'est pas ce que nous avons pour le motiirril h examiner. Nous n'avons qu'à considérer la nn'thode, à juger de son esprit. S'ensiiit-il de ce que l'on cherche à établir une morale scieiitifîqms on dehors des considérations religieuses, que ['i>ri est nécessairement antireligieux au point que l'Eglise doive proscrire une telle recherclie , el que, loin d'ôtre disposée à eti admettre tut iVsultat quel qu'il soit, elle ne puisse que la vundamner ?

Mais ne serait-ce pas dire alors que l'Eglise no reconnaît pets une sphère naturelle, et par (^inisoquetit scientilique et rationnelle j de la mimile? Car s'il y a une sphère naturelle de la mornlr, c'est par la raison que l'on peut y pénétt^er ; los lois que l'on y découvre, les propositions qui s'ensuivent constituent la science morale, et rr l(i> science, comme toutes les autres, relève do l;i raison. Alors môme que la révélation nous a donné des lumières sur les choses de la nature, ro:^ choses n'en restent pas moins naturelles, stmmises comme telles aux investigations de la liiison et susceptibles d'ôtre connues par ses lumières.

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Il y a uno moralo natiirollo ot, par conséquent, (listinrto do la morale révélée ou surnaturelle. Cette morale naturelle, comme telle, relève de la raison et peut donner lieu à une science qui, comme toutes les autres, a, avec son objet, ses méthodes, et, comme s'exprime le concile du Vatican, sa juste liberté. Par le fait seul que la théologie catholique distingue la morale naturelle de la morale révélée ou surnaturelle, elle admet une science morale distincte, et par là même indépendante de la théologie, au môme titre que la métaphysique, la psychologie et toutes les autres sciences anthropologiques.

11 est vrai que par « morale indépendante » on entend souvent une morale qui prétend pouvoir se constituer de toutes pièces sans faire appel à aucune observation, h aucune intuition, à aucun concept qui ne soit d'ordre exclusivement moral, ou même encore qui soutient que la loi morale n'a aucune partie transcendante, qu'elle n'a pas besoin de venir d'un être suprême, souverain législateur et souverain justicier, qu'elle vient de l'homme et régit l'homme sans avoir besoin de Dieu, et les conclusions doctrinales des morales de cette sorte ne peuvent être qu'anticatholiques.

Mais il est bien évident que ces conclusions doctrinales relèvent de la critique interne de la

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morale tout autant que du contrôle théoloj;;i([\ii^ La science, par sa force propre, a tout ce qu'r! f:nit, non pas peut-être pour aboutir à toutes les <'<>nclusions positives qui seraient utiles, mai^^ Au moins pour établir que les conclusions négalives, telles que celles que nous venons de rappolor, n'ont en elles-mômes rien de scientifique. f< Indr*pendance » ne veut pas nécessairement diro uv^^iytion doctrinale, ce mot ne doit, appliqué à la nmrale, signifier rien de plus qu'appliqur* h. la physique; or, quand on dit que la physique mi que les mathématiques sont des sciences indépendantes, on veut simplement dire qu'elles ne* relèvent que de leurs propres méthodes. [>'iiit!<'pendance n'est donc pas une doctrine, mais exprttno seulement une méthode. Or, l'autonomie n^vi'inlîquée par l'esprit moderne ne saurait imposer drs conclusions, mais exige seulement une méUinde, Nous pouvons accepter la méthode et rejotrr nii nom de la méthode môme certaines des cnjul lisions que l'on prétend obtenues par cett^ méthode. D'autant que, en dehors des pures doelrinvs de l'anarchisme moral telles que les onl, [^ar exemple, soutenues un Nietzcheouun Stijnrr nu qu'a essayé de les soutenir en France M. W l'In-r, toutes les doctrines morales positives son! Jrs unes avec les autres et avec le catholieisriit^

môme bien plus d'accord qu'on ne pense sur les choses les plus importantes.

Car quels sont les dogmes auxquels, nous disent les théologiens catholiques, il faut adhérer de façon suflisammeht explicite pour qu'on puisse avoir la foi implicite nécessaire au salut? Quel est le minimum, dit le P. Tournebize, condition indispensable, mais suffisante aux yeux de Dieu pour le salut d'une personne qui vit involontairement en dehors de la religion chrétienne? « 11 lui suffit, pensons-nous, de croire en un Dieu rémunérateur, c'est-à-dire qui se communique aux âmes par des moyens à lui connus, punit les méchants dans sa justice, pardonne au pécheur qui l'implore et se repent, et récompense les bons dans sa miséricorde. En parlant ainsi, nous exprimons un sentiment qui, à défaut de preuves incontestables, repose sur des raisons très sérieuses et dont l'orthodoxie est garantie par le suffrage de nombreux et éminenls théologiens (1). »

Or, que l'on prenne telle doctrine morale que l'on voudra, du moment qu'elle prétend être une doctrine et non pas la dissolution de toute doctrine, que ce soit l'altruisme positiviste, ou le kantisme, ou l'eudémonisme, ou l'utilitarisme, ou le stoï-

(1) La Foi est-elle possible à tous? — Études des PP. Jésuites, 15 avril 1896, p. 593. — Cf. LuGo : de Fide, disp. xii, q. 92.

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cisme, ou même l'épicuréisme, on verra que dans l'idée même de toute doctrine morale se trouve d'abord la notion d'utie législation dominatrice de rindividtl humain, supérieure, par conséquent, à nos actes et transcendante à chacun de nous, c'est-à-dire l'idée d'un législateur moral, puis l'idée que cette législation assure pour l'avenir personnel des conséquences bonnes ou mauvaises, telles que le bien est la conséquence du respect, et le mal, de la transgression de la loi, ce qui nous donne bien l'idée de sanction et de la justice de la sanction.

La loi morale est évidemment dominatrice de l'homme aux yeux du positivisme, et si Auguste Comte nous exhorte à nous sacrifier à la loi pour assurer le bonheur de l'humanité future, c'est bien parce qu'il est convaincu que la représentation de ce bonheur est capable de créer en nous aussi une satisfaction qui accompagne l'observation de la loi et par conséquent la sanctionne. 11 semble que dans la morale de Kant la loi inorale soit totalement indépendante d'un législateur et que toute sanction soit exclue, et cependant ce n'est là que l'apparence, car la loi morale est l'expression de la « volonté bonne et raisonnable », mais cette volonté bonne et raisonnable est tout autre que la volonté individuelle et phénoménale, elle est la

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volonté absolument raisonnable et bonne et par conséquent identique au fond à Dieu même ; de même toute conséquence heureuse ou malheureuse extérieure à la loi est exclue de la morale par Kant et il se croit obligé par là de suspecter toutes les sanctions, mais cependant il ne peut s'empêcher de reconnaître que la législation, qui mérite d'être appelée universelle et par conséquent est seule vraiment morale, ne peut manquer, si elle est observée, de contenir en elle le bonheur des êtres qui s'y soumettent, d'aboutir à ce qu'il appelle « le souverain bien », en sorte que la sanction n'est plus appliquée comme par accident et de l'extérieur, mais est comme l'épanouissement ou la fructification du bien accompli, de l'observation de la loi, et voilà bien sous une autre forme la sanction qui reparaît à la suite de la justice.

On pourrait donc soutenir qu'il n'est pas une morale positive qui n'affirme, expressément ou à son insu, la législation souveraine et la justice de Dieu. Et si quelqu'une veut expressément les nier, ce qu'elle nie n'est le plus souvent qu'un mot ou des sanctions extrinsèques qui n'atteignent ni la vraie législation, ni la véritable justice. Nous ne voudrions pas ici affirmer que ces croyances suffisent pour constituer la « foi impli-

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cite » des théologiens, cela dépend sans doute de la netteté des idées et des dispositions intimes de la volonté, et nous laissons à de plus instruits et de plus habiles le soin de le décider, mais on peut du moins convenir que quiconque croit à un ordre de la justice souverain des consciences et dominateur des âmes est dans l'esprit du christianisme et par conséquent, s'il demeure encore hors de l'Eglise, ne saurait lui être essentiellement hostile. C'est pour ceux-là, semble-t-il, qu'il a été dit : « Celui qui n'est pas contre vous est avec vous. »

Il est môme un autre point par où toutes les morales coïncident avec la morale catholique , c'est que la nature humaine n'est pas en ellemême essentiellement bonne, qu'elle a par conséquent besoin d'être amendée, rectifiée et épurée, et par suite qu'il y a en elle des désirs et des tendances qui ont besoin d'être ramenés à l'harmonie, des lors d'être arrêtés dans leur développement et finalement d'être mortifiés. C'est une des grandes querelles que l'on a faites au christianisme d'être une religion du retranchement, de la privation, de la mortification et de Tascèse,

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mais, pour peu que Ton y pense, on verra qu'il n'y a pas une seule morale, pas même une discipline, ou un entraînement qui ne nécessitent des privations, des retranchements et par conséquent de Tascèse et de la mortification (1). Quiconque se prive dans un but quelconque est une manière d'ascète. L'ascèse ne serait déraisonnable et conséquemment condamnable que si Ton se privait du mieux pour avoir le pire, ou si l'on visait simplement à éteindre ou à mortifier sa vie sans autre but que la mort même. Mais tout le monde sait bien que la contrainte et les privations que s'impose le chrétien, loin de viser à la mort, tendent au contraire au développement, à l'enrichissement, à l'élévation de la vie (2).

Il semble donc que dans l'effort pour constituer scientifiquement la morale d'après ses méthodes propres le catholicisme ne doit pas nécessairement voir un travail en contradiction avec ses propres doctrines. Pourvu que le savant ne dépasse pas les conclusions certaines que la raison pourra lui fournir, la science morale pas plus qu'aucune autre ne pourra contredire le catho-

(1, Cf. Saint Paul : Ad Cor., 1, ix, 23.

(2) Voir sur ce point notre ouvrage le Catholicisme et la Vie de Vesprit, en particulier c. vi, le Vouloir-vivre et le Catholicisnie, p. 279, in-12, Lecoffre, 4899.

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licisme. Nous sommes ici encore en pivsjMiro des résultats pacificateurs de la méthode do division du travail. Bien plus, il y a dans cet el!nil môme de la raison pour chercher les lois \\\y'\ doivent s'imposer à la volonté, dans cet élan do l'intelligence vers la justice, dans cette aspînïUnn vers le souverain bon ordre, quelque chtïso h quoi doit être profondément sympathique t<nilr àme chrétienne.

SOLUTION dVx troisième CONFLIT l l'ÉCOLE LAHjii;

La question de la neutralité et même de hi Iîjï* cité de l'école serait aussi simple et plus sîmplf encore peut-être, si la mauvaise foi et l'hypocri^i*' de l'esprit sectaire n'avaient mis en œuvre ioiii< les artifices du langage et toutes les brutalili'^s de l'action pour épouvanter les catholiques cL L's forcer à réprouver avec éclat des mesures qui Imu' apparaissaient comme dirigées contre leur Un. Quand les autres estimaient que ces mesun*^^ ne pouvaient qu'anéantir le catholicisme, déchrisliiiniser la France, quand ils refusaient de fairr I*' départ et de s'en tenir à ce que pouvaient ivrhimer les différences de croyances religieuses euiiv

22S LA CRISK SOCIALE

citoyens, comment les catholiques ne seraient-ils pas excusables dVHre tombés dans le piège qu'on leur tendait et d'avoir fait quelques confusions ? Mais cela môme, ils ne Tout pas fait, ils ne se sont jamais opposés à ce que la volonté des pères de famille décidât du régime de Técole, congréganiste ou laïque, neutre ou confessionnel? Car là où ils ont pu faire une législation à leur gré, en Belgique, par exemple, les catholiques ont accordé aux libres penseurs toutes les libertés et les garanties que ceux-ci leur ont refusées en France. Estce qu'en Angleterre, est-ce qu'aux Etats-Unis, malgré le non-confessionnalisme de l'école, les catholiques ont protesté? Ils ont seulement réclamé dans ce dernier pays contre le paiement des taxes scolaires qu'ils trouvent injustes quand euxmêmes entretiennent de leurs deniers des écoles que le gouvernement ne rétribue pas et qu'ils sont ainsi obligés de payer deux fois. Mais nulle part ils n'exigent que l'Etat entretienne partout des écoles congréganistes et catholiques, ils ont parfaitement admis que l'Etat dans sa surintendance scolaire agisse comme état laïque et neutre entre les diverses confessions. Mais il y a une grande dillerence entre la laïcité et la neutralité de l'Etat et la laïcité et la neutralité de l'école. Et là peul- (Mre est le nœud de la question.

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L'État moderne est laïque et neutre, c'est un fait admis et contre lequel nul ne songe à s'insurger. Donc, que l'Etat, qui a la charge de veiller à ce que l'ensemble des citoyens soit convenablement instruit de façon à pouvoir remplir son rôle civique et social, assure à chaque père de famille dans la mesure du possible des écoles ou les enfants seront instruits sans que leur conscience soit offensée dans son intimité religieuse, que, par suite, il exige seulement des écoles un certain consensus moral et civique et qu'après il laisse aux familles le soin de compléter cet enseignement moral selon leurs vues propres, personne en fait n'y peut trouver à redire, du moment qu'on accepte l'Etat tel qu'il est. Par le fait seul que l'Etat veille à ce qu'aucun maître n'entreprenne sur la conscience de l'enfant telle que le père de famille veut que cette conscience soit conservée, l'Etat remplit essentiellement sa fonction de neutralité. Il ne pourrait faire autrement sans être oppressif. Depuis la Révolution, aucun gouvernement en France, en réalité, ne Ta essayé, du moins au profit du catholicisme. Les Frères mômes des Écoles chrétiennes, quand ils ont eu sur leurs bancs des enfants de protestants, n'ont jamais fait auprès d'eux de prosélytisme; M^"* Favier, évoque de Pékin, écrivait récemment que dans les écoles

230 LA CRISK SOCIALE

(le Chine dirigées par des missionnaires où les païens sont reçus, il ne s'était pas opéré une seule conversion et il s'en félicitait. Ces prêtres, ces congréganistes se sont montrés respectueux des consciences et ont ainsi montré ce qu'est et ce que doit être la véritable neutralité, qui est peutêtre d'autant plus respectueuse vis-à-vis des autres qu'elle est individuellement moins neutre et plus décidée. A défaut de la prudence d'ailleurs, la théologie catholique aurait rappelé à ces ecclésiastiques que l'enfant appartient d'abord à sa famille et que l'Eglise ne reconnaît à personne le droit d'entreprendre sur sa personne, avant qu'il soit parvenu à l'âge de l'émancipation morale.

Donc si l'on avait posé aux catholiques le problème comme les conditions de l'Etat moderne exigeaient qu'il fût posé, sans en altérer ou en aggraver les conséquences, pas un catholique n'aurait refusé d'accepter les conséquences pratiques du fait accompli. Si l'on s'était contenté de dire : « L'école primaire d'Etat étant ouverte à tous ne peut prendre parti sur les questions controversées entre citoyens, donc l'instituteur n'y enseignera que les choses incontestées, ce qui est primaire, scientifique et relève exclusivement de la raison. L'Etat n'a ni lumières, ni qualité, ni mission pour décider et prendre parti dans les

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controverses religieuses. Il laisse à chaque père de famille le soin de compléter, par l'instruction religieuse, l'instruction scientifique, l'instruction morale données à l'école. Il lui accorde d'ailleurs pour cela toutes les facilités. Le ministre du culte pourra disposer des enfants de la façon la plus commode et la plus efficace en vue du double but poursuivi, l'instruction profane, l'instruction religieuse. S'il y a conflit, les autorités compétentes, le préfet et l'évoque, l'apaiseront ou mieux le préviendront. Moi, État, je ne fais pas dans l'école la guerre à la religion dont j'entretiens le culte à l'église, je divise seulement le travail entre l'instituteur et le curé : au premier le scientifique et lo naturel; au second le religieux et le surnaturel. Je ne veux pas de conflits. C'est pour les éviter que je divise les tâches. A chaque spécialiste sa spécialité. La religion n'est pas déshonorée pour cela, reléguée au rang des matières accessoires. Non, on lui fait au contraire l'honneur d'un maître spécial et sans doute sur le temps scolaire on lui réserve, soit à l'église, soit à l'école, une heure spéciale. D'ailleurs quand je dis que l'école est neutre, je veux simplement dire, d'après l'étymologie, qu'elle ne prend pas parti. Mes instituteurs affirmeront ce sur quoi ils sont compétents, je leur interdirai de nier rien d'autre. »

2*i2 T. A CRISE SOCIALE

Si Ton avait parlo do la sorte avec un sincère désir d'arriver aux solutions équitables, personne n'aurait contesté et ^'auraient été peut-être les catholiques qui auraient découvert et proposé les nuances les plus propres à assurer le respect des consciences — de toutes les consciences. Ils auraient seulement fait observer qu'il s'en fallait de bien peu dans les pratiques mômes pour que la neutralité de l'Ktat fût entière. Jamais un catholique ne contestera que des laïques puissent être compétents h enseigner la lecture, l'écriture, l'arithmétique, l'histoire et en général toutes les sciences profanes. Car les sciences profanes, en y comprenant la morale naturelle qui contient la morale civique, peuvent être constituées et enseignées d'après leurs méthodes propres, sans qu'il en résulte une contradiction nécessaire avec les dogmes du catholicisme.

Nous avons déjà vu les raisons : le dogme catholique révélé a pour but d'élever l'homme à une vie surnaturelle, non de lui apprendre à connaître l'univers matériel et ses ressources pour l'entretien et le développement de la vie naturelle humaine, (^est à la raison qu'il appartient d'étudier l'univers et de découvrir les lois de la nature parmi lesquelles se trouvent celles de la vie, de la vie humaine, comme de toutes les autres. Les

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sciences et la raison ont donc leurs méthodes particulières, leurs recherches se font sans préoccupation du dogme. Bien conduites, assurées par les règles de la critique de la nature, de la valeur et de la portée de leurs résultats, elles aboutissent à la vérité. Cette vérité, aux yeux des catholiques, ne peut en rien contredire la vérité dogmatique révélée, enseignée par Tautorité religieuse. Quand les deux ordres de vérité doivent coïncider en un point, comme il arrive parfois en morale, elles se rencontrent et coïncident comme se rencontrent au milieu d'un tunnel les deux équipes qui ont attaqué toutes les deux à la fois la montagne par les deux versants opposés. De même que pour ces deux équipés ce sont les mômes calculs, les mêmes données géographiques, les mômes lois mathématiques et les mêmes instruments géodésiques qui ont dirigé les deux marches convergentes quoiqu'en sens contraire, de môme c'est le môme Dieu qui a constitué la nature et la surnature, la révélation et la raison ; ce Dieu est la Vérité môme et ne peut se contredire, et par conséquent le catholicisme ne peut pas admettre qu'il y ait une contradiction entre la raison et la révélation, entre la morale scientifique et la morale révélée. Plus la science sera science, plus la raison sera raison et moins est possible la

23 i LA CRISE SOCIALE

contradiction. On peut donc constituer les sciences et môme la science morale par la voie rationnelle. Rien plus : aux yeux du christianisme Tordre surnaturel ne se produit pas comme un changement, moins encore comme un renversement de Tordre naturel, mais hien plutôt comme un transposition, une suri^lévation. On pourrait à peu près dire que c'est le mc^me thème mélodique, mais enrichi et prolongé d'harmonies infinies, de résonances éternelles, de consonances divines. Le point de vue de la grâce est le point de vue de la destination suprême de Thomme, mais cette destination ne peut être atteinte qu'à la condition préalable que Thomme existe et que les lois de son existence naturelle soient observées. Qu'est-ce qu'un parfait chrétien ? C'est un homme baptisé, conlirmé par le Saint-Esprit, tout imprégné et comme baigné dans l'océan divin de la grâce, mais, tout d'abord, c'est un homme. S'il n'avait pas la figure physiologique de Thomme, on ne le baptiserait pas, on ne le confirmerait pas. De môme, pour qu'il soit en état de grâce, dès qu'il a du moins l'âge de raison, il faut qu'il soit moralement homme, qu'il ait la vertu morale humaine, la volonté de ne pas faire ce qu'il connaît comme mal, de faire l'essentiel de ce qu'il connaît comme bien. La vertu morale naturelle

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est donc une condition nécessaire de la vertu surnaturelle, théoriquement, elle s'en distingue : de façon concrète, il y a compénétration, amélioration de rhomme par le chrétien, de la nature par la grâce ; de façon abstraite, l'homme naturel est en quelque sorte la matière que la grâce informe pour constituer le chrétien.

C'est à ce point qu'il convient de se rappeler les lois de la division du travail et de la synthèse sociale établies dans les précédents chapitres. Dès qu'une science par l'abstraction arrive à prendre conscience de son objet et est en possession de ses méthodes, elle constitue une science distincte, indépendante en son genre, et elle se remet aux mains d'un spécialiste. Ce n'est pas la science qui peut être usurpatrice, puisqu'elle reproduit les rapports naturels des choses, et qu'elle ne divise qu'autant que les choses mômes lui en fournissent le motif ou la raison, et qu'elle n'assemble ou n'organise que selon les modèles ou les nécessités que les choses mômes lui imposent.

Le spécialiste, du moment qu'il se maintient dans sa spécialité, ne peut être suspect à personne et concourt môme à l'œuvre d'ensemble. La synthèse s'opère par un spécialiste et môme, quand elle ne se ferait pas à l'aide d'un spécialiste, elle s'opérerait encore d'elle-môme dans chaque esprit

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informé. Mais il faut que cet esprit soit informé et capable d'opérer celte synthèse. Ou alors s'en tenir î\ l'analyse et h la spécialisation, ce serait vouer l'esprit encore débile à la division contre soi-même, à l'anarchie ou à l'incompréhension.

Ce sont ces règles mômes qu'il convient d'appliquer à l'œuvre pédagogique. Le maître de lecture ou d'écriture apprend à reconnaître ou à former les lettres; son but est atteint dès qu'il â appris îi l'élève à lire ou à écrire couramment, quoi que ce soit d'ailleurs que l'élève ait lu ou écrit, quoi que ce soit qu'il veuille lire ou qu'il veuille écrire. Mais les livres que lit l'élève quand il commence à apprendre à lire, les exemples d'écriture qu'il copie ont un sens. Le maître de lecture ou le maître d'écriture, s'ils voulaient être vraiment et purement spécialistes, devraient ne faire lire et écrire que des assemblages de lettres et de sons sans signification. Ce serait pure sottise. Et c'est ici que l'on voit bien qu'il n'y a pas au début de l'instruction d'enseignement spécialisé qui ne doive être soumis au but synthétique de l'éducation. Il faut donc que les exercices de lecture et d'écriture aient un sens. Ce sens doit satisfaire l'esprit, pour ne pas risquer de le déformer et de créer en lui de mauvaises habitudes. Le choix des exercices de lecture et des modèles

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d'i^criturc doit donc être soumis à rœiivro génc^ralc de la formation de Tesprit et du caractère de Tenfant, à la science, à la pratique morale. Car avant môme de connaître Tarithmétique, la géographie, ou l'histoire, ou la grammaire, Tenfant doit agir, observer des relations avec ses parents, ses maîtres, ses camarades. Il est donc urgent, et dès le début, de l'avertir de ce qu'il faut faire, de lui montrer les bonnes façons de faire comme bonnes et comme mauvaises les mauvaises. Le maître de lecture et le maître d'écriture ne peuvent observer la neutralité morale, ni le maître de grammaire, ni le maître d'orthographe, car ceux-ci aussi sont forcés de recourir à des exemples ou à des dictées et ces exemples et ces dictées doivent avoir un sens, sous peine d'abêtir l'enfant, doivent pousser au bien, éloigner du mal. L'histoire, de môme, ne peut qu'ôtre dominée parla morale. Il faut que le maître apprécie et juge sous peine de déformer la conscience de l'enfant. Il a besoin aussi de l'idée civique pour ne pas laisser informe le sens social. Seules donc la géographie et les notions scientifiques, l'arithmétique peuvent ôtre enseignées sans faire appel aux notions morales. Voilà pourquoi l'école primaire ne peut ôtre moralement neutre, pourquoi elle doit, au contraire, ôtre tout imprégnée de

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morale ot do civisme. En dehors de la morale, l'école primaire est une pépinière d'égoïstes ; en dehors du civisme, l'école primaire est une pépinière dé sans-patrie.

Faut-il ajouter : En dehors de l'idée religieuse, du cath(dicisme expressément enseigné, l'école primaire est une pépinière d'athées?

Soutenir que l'enfant doit être élevé durant toute son enfance comme l'Emile de Rousseau sans entendre parler de la religion, c'est évidemment inculquer nécessairement dans son âme un préjugé d'athéisme et nul esprit religieux ne peut y souscrire. Il y a donc un droit incontestable pour les cath(diques de revendiquer pour eux au nom même des nécessités pédagogiques, partout où cela sera possible, des écoles où toute l'éducation sera inspirée par la religion. La neutralité des enseignements spécialisés peut se soutenir mais non pas la neutralité de toute l'éducation. Mais dans les cas où il n'est pas possible d'obtenir une école catholique, les catholiques peuvent-ils pratiquement ne pas accepter l'école non-confessionnelle? Car on ne peut absolument soutenir que la neutralité de l'école, où l'enfant ne passe que trente heures par semaine sur quatre-vingt-dix-huit de veille, doit nécessairement entraîner la neutralité de toute l'éducation.

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Les catholiques n'auraient donc le devoir de s'insurger que si l'école primaire était le seul lieu où l'on pût parler à l'enfant de la religion et de Dieu, comme aussi bien c'est le seul où on puisse lui parler delà loi, de l'obéissance qu'il lui doit, de ses devoirs et de ses droits comme citoyen futur. Ce n'est pas dans sa famille qu'on pourrait lui enseigner toute la morale et tout le civisme, tout au plus peut-on lui en inspirer l'esprit ; ce n'est pas non plus à l'église, pour toutes sortes de raisons, qu'il convient que cet enseignement soit donné dans le détail. Puisque le père ne peut pas, puisque le curé ne doit pas donner l'enseignement civique, il reste que cet enseignement incombe à l'instituteur. 11 est d'ailleurs tout à fait à sa place à l'école où l'enfant s'instruit, se munit de connaissances qui pourront lui être utiles plus tard pour sa prospérité matérielle. L'instituteur, laïque ou non, a pour spéciale fonction d'enseigner les sciences profanes et il est de l'essence de l'enseignement primaire de les enseigner dans des vues purement utilitaires. Ce n'est pas tant une formation intellectuelle que le lils de paysan ou d'ouvrier va chercher chez l'instituteur que des outils pour la vie. Or, le civisme et les éléments de la morale tels que l'instituteur peut les enseigner sont aussi des outils qui assurent

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une supériorité morale, un ascendant idéal et par conséquent réel h ceux qui auront su s'en servir.

Pour ce qui est de la morale intérieure, de la morale qui atteint jusqu'au fond deTâme, la seule efficace et la seule vraie, pour ce qui est de Tidée de Dieu, de la religion, Fenfant peut l'apprendre ailleurs qu'à Técole, et à l'école publique il ne peut l'apprendre, allons plus loin, il ne l'y a presque jamais appris depuis le commencement du siècle et quelque temps déjà avant les dernières lois il ne l'y apprenait plus du tout. Mais hors de l'école, il y a la famille, il y a le curé. C'est à eux nommément, spécialement, qu'incombe la formation morale intérieure et religieuse de l'enfant.

On n'a le droit d'exiger de l'instituteur public, dans l'état présent des choses, que le respect des limites où l'enferme sa fonction. Qu'il enseigne la vérité grammaticale, orthographique, arithmétique, géographique, historique, morale et civique, c'est tout ce qu'on est en droit de lui demander. Si quelque chose dans son enseignement venait à contredire l'enseignement religieux, c'est ou bien parce qu'il entrerait dans un domaine qui n'est pas le sien : dans ce cas, on aurait le droit de se plaindre d'une usurpation ; ou bien parce que son enseignement ne serait pas conforme à la vérité : dans ce cas, on aurait le droit

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de se plaindre au nom de la science qu'il outragerait. Si, par exemple, enseignant l'histoire, il voulait regarder comme authentique l'histoire de la papesse Jeanne, on le ferait rappeler à Tordre an nom de l'histoire, et si, dans une leçon de choses, il venait à affirmer le matérialisme, on le ferait rappeler à l'ordre au nom de la critique scientifique qui fait voir que la science positive est impuissante à établir des solutions de ce genre. Ainsi, ce ne serait pas au nom de la religion ou de la théologie que Ton obligerait Tinstituteur à se tenir dans son rôle et dans sa fonction, mais au nom même de cette fonction et de ce rôle. Gambetta disait un jour en parlant des catholiques : « Nous leur appliquerons la légalité jusqu'à ce qu'ils en crèvent. » On pourrait dire à peu près de môme : Il faut exiger de la neutralité qu'elle soit si stricte et si correctement appliquée qu'elle devienne tout à fait inoffensive.

Et elle le sera, en effet, et ne s'opposera plus h la bonne ordonnance sociale, à l'édification de l'éducation religieuse, si on a soin de la maintenir à sa place et dans ses limites. Car les sciences profanes, en tout ce en quoi elles demeurent dans la vérité, ne sauraient contredire la religion et cela même est un dogme ; l'application que l'esprit y porte, les qualités d'attention, de travail, d'effort,

do lutte contre la paresse et l'inattention naturelle de l'esprit créent en l'âme des dispositions morales qui s'accordent à merveille avec l'esprit religieux ; et le désir d'apprendre, la curiosité, l'amour de la vérité, le respect que l'on professe pour elle sont des formes inférieures delà religion. D'autre part, ainsi que nous l'avons vu, la morale rationnelle ou naturelle forme l'infrastructure indispensable de la morale religieuse ou surnaturelle, et l'instituteur, en apprenant à ses élèves la probité, la franchise, le courage, la tempérance, la justice, le respect des parents et des maîtres, l'obéissance à la loi, alors même qu'il n'aurait basé ses préceptes que sur l'observation de la nature humaine, sur l'utilité générale, non seulement n'aura rien dit de contraire à ce que par après viendra dire le prôtre, mais il aura posé des bases sur lesquelles ce dernier viendra mettre le couronnement. Il y a une hiérarchie des sciences, où les inférieures sont des conditions nécessaires des supérieures, ainsi que la chimie, par exemple, est une condition nécessaire de la biologie, mais les conditions scientifiquement établies ne sauraient contredire ce qui leur est supérieur et dont elles sont les conditions. Et par là la morale rationnelle, naturelle ou scientifique ne peut que s'accorder avec la morale religieuse vraie. Il n'y aurait

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plus alors lutte, antagonisme, rivalité, mais distinction dans les fonctions, division du travail : il pourrait y avoir ordonnance communo ot linalement synergie. C'est au prêtre qu'il appartient de montrer à l'enfant de quelle façon tout conspire à la religion et comment l'école Torionte vers l'église. Plus la morale scolaire sera th'^niuléo et décharnée, manquant de base solide ol aussi d'élévation, plus le rôle du prêtre sera facilo, mieux il pourra faire voir, faire sentir aux jeunes consciences que tout ce travail de la science et de la raison fait à l'école n'est que la préparation du travail définitif qui se fait à l'église, car c'est \h et là seulement que l'on peut montrer on l'autorité de Dieu, dans l'immortalité de l'âme, tous le.s tenants et tous les aboutissants des grands préceptes moraux.

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