CONCLUSIONS
Voilà donc en quoi consistent les règles de la synthèse sociale : c'est en tout et partout la ptinsée, l'esprit qui pose les fins, et ce sont ces fins qvû sont organisatrices. Dans Tindustrie, dans Tai^riculture, dans le commerce, dans la reclterchc
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scientifique, c'est la fin qui, une fois posée, exige ses moyens et assure leur convergence. La science, cVst-à-dire Tesprit encore, distingue les moyens, les sépare quand il y a lieu, de façon à aboutir à la fin avec le moins d'effort et le plus de perfection possible, et ainsi s'opère la division du travail h laquelle succède son ordonnance.
Dans les nations, l'Etat a pour unique préoccupation le maintien et le développement de la vie collective de la nation. Monarchique ou populaire, expression, dans tous les cas, de la conscience sociale, il est souverain, c'est-à-dire qu'il n'y a aucun pouvoir au-dessus de lui qui ait le droit de lui imposer de choisir tel ou tel but et, par conséquent, de préférer tel ou tel moyen. Sa politique sera-t-elle agricole ou industrielle, coloniale ou continentale, protectionniste ou libre échangiste, cela le regarde, et môme le regarde seul. Nul autre pouvoir n'a à entreprendre dans cette sphère sur ses décisions. Il a la charge de son peuple, de sa vie et de sa prospérité, il est libre d'y pourvoir. Ce n'est que si sa politique outrageait ouvertement dans son essence môme, dans ses fins ou dans ses moyens, la justice, la raison ou la conscience que le pouvoir temporel deviendrait justiciable du verdict idéal que porteraient sur lui les représentants de l'esprit.
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Ces représentants peuvent se trouver chez les philosophes ou chez les penseurs qui parlent au nom de la raison humaine ; pour les croyants^ils se trouvent aussi, et de façon plus autorisée encore, chez ceux qiii ont qualité pour parler au nom de rÉglise. Opinion publique ou philosophique, élans des poètes ou manifestes des orateurs, encycliques, bulles ou brefs des pontifes, décrets des conciles, avec des degrés de précision inégaux, avec une autorité inégale, tous ces actes divers émanent d'un pouvoir spirituel qui se reconnaît un droit de contrôle vis-à-vis du temporel. Bien que ce pouvoir n'ait plus à son service ni gendarmes ni armées, il n'en est pas moins redoutable, et il y a bien peu d'Etats qui puissent oser leur jeter comme un défi en prenant des décisions tout à fait en opposition avec ses verdicts. Ainsi, les Papes n'ont pas fait autre chose dans l'histoire que ce qu'a fait, par exemple, si souvent Victor Hugo, c'est-àdire prononcer un verdict spirituel sur une question morale, avec cette différence que les Papes parlaient en vertu d'une fonction de leur charge, et que s'ils émettaient hardiment leur jugement sur des questions qui touchaient aux droits de la conscience religieuse, ils ont, en général, évité soigneusement de s'immiscer dans le gouvernement intérieur et purement temporel des Etats.
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(Tost quo le pouvoir spirituel, ainsi que nous Favons remarqui\ ne saurait avoir qu'un droit do veto. Par sa nature, il est universel, humain,. « mondial », comme Tondit aujourd'hui; TÉtat est, au contraire, particulier, national ; le pouvoir spirituel peut dcmc juger de ce qui est inhumain et, par là, ne saurait (^tre vraiment national, puisque les nations sont des organes de rhumanité, mais il n'a pas qualité pour définir et déterminer ce qui est proprement national. C'est cela même qui o>i la propre fonction de TEtat et lui assure l'indépendance de sa souveraineté.
Quand donc l'Ktat a posé une fin nationale, c'est aux savants, aux techniciens spécialistes qu'il doit en confier l'exécution. L'esprit, ici, n'est plus h côté de l'Etat pour le contrôler, il se met à son service.
Ainsi s'assure le gouvernement des corps. Reste le gouvernement des âmes.
f ]e gouvernement ne saurait être que du domaine de l'esprit. Et il reste, ou que les âmes se gouvernent elles-mêmes par l'effort naturel de la raison, ou qu'elles se soumettent volontairement, pour assurer l'harmonie entre elles, à une autorité qu'elles reconnaîtront légitime et qui, supérieure aux esprits des hommes, ne pourra venir que de Dieu.
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Dans le premier cas, les sciences s^organisent elles-mêmes chacune selon ses lois propres ; chacune, en elle-même, est autonome et indépendante : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, dans lesquelles la morale se trouve comprise. Seule, la philosophie réunit et coordonne toutes les sciences en une double synthèse : synthèse de résultats, unité et de méthode et d'esprit. Auguste Comte a montré, d'une façon sans doute encore insuffisante, imparfaite et surtout incomplète, comment les résultats positifs des sciences pouvaient et devaient s'ordonner entre eux de façon h constituer un tout organique. De leur côté, à peu près tous les savants et les philosophes sont d'accord pour reconnaître qu'il y a entre tous les chercheurs et tous les savants une communauté d'esprit, une âme commune qui est la méthode, animée par la curiosité, soutenue par la croyance en la vérité et réglée par la critique.
Mais les savants et les philosophes mêmes sont les premiers à reconnaître que tous les résultats les mieux contrôlés de la science et de la philosophie ne suffisent pas pour régler de façon vraiment scientifique toutes les pensées, toutes les actions de l'homme. La raison se trouve fort en peine et fort à court pour justifier certaines
traditions morales que Thumanité, cependant, n'accepterait pas volontiers de voir transgresser. En particulier, les fins que la science et que la philosophie peuvent assigner avec certitude à l'individu humain sont bien étroites et demeurent bien en-deçà des aspirations humaines. Si loin que nous poussions les démarches de notre raison naturelle, nous nous sentons en présence d'un abîme obscur où, cependant, nous sentons bien que se trouve le mot de l'énigme que nous sommes à nous-mômes. Notre destinée est dans cet abîme.
C'est ici que se présente la religion. La religion nous donne le mot de l'énigme, elle éclaire assez l'abîme pour que nous sachions d'où nous venons, où nous devons aboutir et comment il faut diriger nos pas. La philosophie et la religion prétendent l'une et l'autre à assurer par leurs doctrines la vie de l'esprit. Mais tandis que les philosophies se disputent le domaine de la nature et l'aménagement de la vie humaine, les religions, et, seul entre toutes, le christianisme, plus spécialement le christianisme catholique, prétend s'élever encore à des fins plus hautes ; il ne tend, en effet, à rien moins qu'à surélever l'homme par un effet de la grâce divine jusqu'à le véritablement déifier. Par cette position inouïe, unique, le christianisme
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peut défier toutes les rivalités : quelle que soit la synthèse qui se forme, elle ne peut se former qu'au-dessous de lui, il peut toujours la considérer comme un moyen pour lui-môme. On ne peut le déloger de sa position supérieure qu'à la condition de lui emprunter ses idées et par conséquent de s'identifier à lui. C'est là ce qui en fait une religion incomparable, c'est aussi ce qui lui permet de se considérer comme la clef de voûte et le principe de toute ordonnance sociale. Il n'a donc rien à redouter de toutes les divisions du travail. Toutes les autres conceptions peuvent y perdre. Lui ne le peut pas. Son domaine est si élevé, sa fonction est d'ordre si haut que toutes les autres ne peuvent que lui être subordonnées, car elle va plus haut que la nature et la société, plus haut que l'esprit humain, elle va jusqu'à l'esprit universel qui est Dieu môme ; la société qu'elle fonde et organise n'est plus seulement une société d'êtres finis vivants ou pensants, c'est une société spirituelle d'êtres reliés en communion par la charité divine. Ce n'est plus une religion, c'est la Religion, c'est l'Église unique, et toute société, tout ordre, toute fonction en dépendent.
Et c'est par là que l'ordonnance sociale pourrai s'établir. Car l'Etat imposera tout le détail de ses
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ordres matériels à ceux dont la pensée ne montera pas au-dessus des préoccupations économiques et utilitaires, qui ignoreront le domaine des doctrines de l'esprit. Pour ceux qui, vraiment hommes, chercheront en ces doctrines la significati(m de leur vie, soit qu'ils se bornent à être des métaphysiciens, des philosophes, ne dépassant ni la nature ni la raison, soit qu'ils ne trouvent qu'au-dessus de Thomme et de la nature le mot (h* Fénigme de la nature et de l'homme, TEtat ne pourra en rien contredire leurs doctrines. Car l'Etat ne devra enseigner que l'incontestable et l'incontesté dans l'ordre moral et scientifique. Cela ne peut gêner que les doctrines qui admettent la contestation et se reconnaissent faillibles. Les doctrines philosophiques auxquelles manque toute garantie infaillible devront donc s'inquiéter de ce qu'enseigne la science pour s'y conformer et au besoin pour se réformer, il en sera de môme de toutes les doctrines que leur principe môme rend sujettes à Terreur, qui ne peuvent ôtre vraiment autonomes, obligées qu'elles sont de s'assurer contre l'erreur par des visées extérieures. Mais une doctrine vraiment autonome telle qu'est le catholicisme, assurée par ses moyens propres de sa vérité, est assurée par avance, sans avoir môme besoin de le vérifier, que sa doctrine est en harmo-
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nie avec toute vérité, avec toute loi sociale, avec toute constatation scientifique.
L'unique moyen qui s'offre d'arriver à l'unité spirituelle consiste dans la liberté. Le domaine des prêtres comme celui des philosophes est avant tout spirituel. Ils agissent par l'esprit et sur l'esprit. Car c'est par l'esprit seul que l'esprit peut être éclairé, convaincu et enfin conquis. La liberté n'est pas respectable en elle-même ni surtout lorsqu'elle abuse d'elle-même pour abandonner la vérité et le bien, il n'y a pas de droit ni à l'erreur ni au mal, mais comme moyen de reconquérir la vérité perdue, de refaire l'unité morale détruite, comme condition du développement intellectuel, de la dignité morale, du progrès de la pensée et de la vertu, elle a une valeur et elle a droit au respect. Nous devons respecter la liberté des autres, exiger que l'on respecte la nôtre. Ainsi pourrons-nous du moins nous accorder en cela, nous unir en ce mutuel respect et nous ordonner provisoirement par lui. La liberté, sans doute, expose l'individu à des périls, elle expose de môme la société à des dangers et elle l'exposerait à l'anarchie, qui est le pire de tous, si elle se regardait elle-même comme le but suprême, ainsi que le faisaient les libéraux. Mais quand on n'y voit, comme il faut n'y voir, qu'un moyen pour aller
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à la recherche de la vérité, qu'une condition ordonnée en vue du progrès moral, le risque social devient de moins en moins grand, bien que les risques individuels persistent toujours les mêmes, (lar un homme peut demeurer toujours aussi éloigné de la vérité, mais tous les hommes, à force do la chercher, par les tâtonnements successifs, par les expériences avortées, à travers les essais infructueux, finiront par s'en rapprocher, par l'atteindre même au moins partiellement et dans le domaine de la nature. C'est ainsi que se sont faites les sciences, c'est ainsi que se fera la science sociologique. A mesure qu'augmentera le patrimoine de la vérité, à mesure diminuera le domaine de la liberté. Mais la domination de l'esprit ne diminuera point pour cela, car si la liberté est l'outil de l'esprit, la vérité est son but. L'homme peut être lié à la vérité par une contrainte extérieure, ou par une habitude ou par une paresse qui le font appartenir h la vérité plus que la vérité ne lui appartient, comme alors il est esclave et que ses chaînes lui pèsent, l'esprit s'imagine qu'il s'aiTranchira en se déliant de la vérité, car il se sent comme limité en elle; mais quand une fois l'homme a fait le tour, camme faisaient jadis saint Thomas et tous les grands scolastiques, de toutes les solutions possibles d'une question, et
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qu'il se fixe immuablement à la seule qui soit vraie, son attachement à la vérité n'est pas seulement pour lui l'œuvre de la liberté, il est la liberté même; l'esprit possède la vérité autant au moins que la vérité le possède ; claire ou mystérieuse , adoptée par les raisons du cœur ou imposée par les raisons de la raison, la vérité devenue intérieure et comme organique ne fait qu'un avec l'esprit. Elle est l'esprit môme, l'esprit dominateur de la société comme de l'individu, l'esprit seul véritable organisateur des synthèses quelles qu'elles soient, l'esprit seul constructeur, seul mainteneur de toute Tordonnance sociale.
Cette ordonnance achevée devant laquelle abdiquent la philosophie et la science, l'Eglise s'affirme seule en mesure de la dessiner et de l'accomplir. Et pour l'accomplir elle ne demande à personne aucune sorte d'abdication : l'Etat peut rester et national et laïque, l'Eglise ne revendique aucune influence sur la détermination positive des fins temporelles; chaque science p<îut librement se constituer selon sa méthode et selon ses lois, la morale naturelle môme a le droit de proclamer son autonomie ; l'Eglise admet que la science dans les limites qui lui sont propres ne Tioit justiciable que de la raison. En effet, le Dieu qu'elle adore et dont elle garde les révélations surnaturelles
est le Dieu de la raison et des sciences; tout ce qui est démontré vrai ne peut qu'être vrai et Dieu ne saurait se contredire. Que chacun demeure dans sa spécialité selon les lois de la division du travail, jusqu'à ce que la synthèse soit mûre. Quand ce moment sera venu, la synthèse s'accomplira, de la seule façon dont elle peut s'accomplir, et sans que nous puissions jamais comprendre par l'intelligence les liens qui rattachent le naturel au surnaturel, la théologie à la philosophie, la religion à la science, la révélation h la raison, nous sentirons par le cœur, nous affirmerons par la foi la divine continuité, l'harmonie profonde des deux ordres et nous ne verrons dans notre âme, enfin pacifiée, qu'une majestueuse ordonnance en laquelle l'esprit de Dieu établira la conformité des esprits des hommes, où les nations collaboreront chacune à leur place et à leur rang à la perfection de l'œuvre de l'humanité, où le temporel fera ainsi en pleine liberté l'œuvre môme du spirituel, où les individus trouveront leur perfectionnement et leur joie dans leur collaboration à l'œuvre totale et divine, où la matière enfin et la passion seront au service de l'action et l'action au service de l'esprit.