CHAPITRE VI
Le travail que je voudrais entreprendre ici consiste à exposer quelle serait la condition du travailleur si le socialisme venait à être réalisé. Il ne s'agit pas d'histoire ou d'expérience, il s'agit de déduction pure. Peu importe que tous les docteurs socialistes ne soient pas d'accord sur tous les points doctrinaux, l'essentiel, c'est que la condition du travailleur, telle que nous la décrirons, soit bien d'accord dans ses grandes lignes avec les doctrines fondamentales acceptées par tous les socialistes (1).
Le socialisme repose sur deux théories : l'une
(1) Pour vérifier on peut lire : le Capital, par Karl Marx; le Socialisme inlégraly par Benoît Malon; le Régime socialiste, par Georges Renard. — Voir aussi la très pénétrante étude de M. Faguet sur le Socialisme dans ses Questions politiques, in 12. Lecène, Oudin.
qui est avant tout d'ordre moral et dérive de ' ridée de justice ; Fautre qui est surtout d'ordre économique et prétend se fonder sur la science ; la première aboutit à la condamnation du capitalisme, la seconde à la constitution du collectivisme, et ainsi les deux théories se soudent étroitement Tune à Tautre, les prétentions scientifiques appuyant les revendications morales, les espérances de justice s'accordant avec les désirs de bien-être. Et c'est ce mélange intime des désirs économiques et des aspirations morales qui explique bien le caractère quasi religieux que prend pour des âmes simples le socialisme. Son triomphe leur apparaît comme une sorte d'avènement du règne de la justice et de la béatitude et leur enthousiasme témoigne de la quête perpétuelle où est l'âme humaine du royaume de Dieu.
La critique du capitalisme dérive de l'idée de justice. Qu'est-ce, en effet, qu'un capitaliste aux yeux du socialisme ? C'est un homme qui, parce qu'il a une fois acquis de l'argent ou de la terre, ou simplement parce qu'il s'est donné la peine de naître riche, tirera indéfiniment des rentes de cette fortune une fois acquise, en sorte que tandis que toutes les forces de la nature s'usent et se détruisent par la production, le capital, lui, ne s'use ni ne se détruit jamais. 11 conserve une force de
production parfois variable mais jamais tarie. Peut-on dire qu'il y ait là une justice quelconque? — Il est juste que le travail humain, que l'industrie, que le génie soient rétribués et rétribués proportionnellement à leur fécondité, rien de mieux ; que par conséquent un homme ait le droit de posséder les fruits de son travail, d'en disposer plus tard par donation ou par héritage, cela se conçoit et même cela est juste, car autrement il semble bien que le producteur serait frustré du prix de sa production, mais la richesse une fois produite par un travail, après tout, fini et limité, que cette richesse, par le fait seul qu'elle n'aura pas été consommée, qu'elle aura été épargnée, devienne par cela même indéfiniment et productive et féconde, c'est ce qu'aucune loi de justice ne saurait permettre, car un travail fini ne saurait justement produire une richesse infinie et il faut enfin que l'efi'et soit proportionnel à la cause. Qu'un homme donc dispose de sa fortune, qu'il fasse travailler son argent par son industrie propre, tant qu'il voudra, mais que, par le seul mécanisme de la capitalisation, son argent produise tout seul, pendant qu'il est à ses afi'aires ou à ses plaisirs, une suite indéfinie de coupons, cela ne peut être juste, et condamner cela, ce n'est pas vouloir abolir la propriété privée, c'est
au contraire veiller à ce que la propriété légitime ne soit pas spoliée, à ce que le salaire du travailleur, qui est bien, lui aussi, une propriété, ne soit pas diminué pour assurer le bien-être du capitaliste oisif.
C'est qu'en effet, puisque la vente des produits industriels ou agricoles sert à rémunérer les coupons des actionnaires ou les loyers du propriétaire, il y a une part du produit de cette vente qui ne revient pas aux producteurs du produit ; les salaires de tous les travailleurs sont diminués pour payer, de façon ou d'autre, Tintérêt du capital. Il y a des oisifs dont le luxe, le bien-être et la paresse sont entretenus par la sueur des travailleurs et ils peuvent l'être indéfiniment. Cela ne saurait être juste. La justice exige que le système capitaliste disparaisse pour que, le capital ayant cessé, non pas d'exister, mais de demeurer aux mains des particuliers, l'intégralité du prix des produits de toute nature soit réparlie entre tous les producteurs proportionnellement à leur production.
Pour cela le moyen est simple, et les progrès do l'industrialisme lui-même l'ont inventé et amené presque à son point de maturité. Est-ce que partout, à l'heure présente, on ne voit pas le capital collectif, la propriété collective substitués à la propriété individuelle ? Y a-t-il une
industrio, un commerco, une exploitation minière (le quelque importance qui appartienne à un seul homme? Ni le Creusot, ni Baccarat, ni Saint-Gobain, ni le Bon Marché, ni le Louvre, ni Carraaux, ni Anzin n*appartiennent à un seul. Toutes ces entreprises appartiennent à une collectivité d'actionnaires tout comme nos Compagnies de chemin de fer. 11 est vrai qu'elles appartiennent à une collectivité particulière qui les administre et les exploite pour son compte personnel. Qu'y aurait-il donc de si étrange et de si scandaleux à ce que rÉtat, moyennant sans doute quelque indemnité, se substituât aux actionnaires dans toutes ces entreprises et dans toutes les autres de quelque nature qu'elles puissent être ? Au lieu d'un groupe restreint d'actionnaires au profit desquels se faisait l'exploitation, il y aurait le groupe complet de toute la nation française. La propriété de la terre, des immeubles, des machines, de l'outillage, des matières premières et de la monnaie, bien qu'indivisible, inaliénable, permanente et collective, n'en resterait pas moins réelle pour chacun des membres de la collectivité. Ce serait une expropriation de quelques-uns au profit de tous, rien n'empêcherait que cette expropriation fût faite à titre onéreux, pour cause d'utilité publique, comme tant d'autres expropriations, et cela
épargnerait au collectivisme tout reproche d'injustice. Ce serait une évolution et non pas une révolution ; en tous cas, cette révolution ainsi entendue ne serait ni injuste ni violente : elle ne serait pas violente, car il suffirait d'une loi pour transformer ainsi le régime de la propriété ; elle ne serait pas injuste, puisque les précédents propriétaires recevraient une indemnité.
Une fois établie la propriété collective, tous lés produits seraient intégralement distribués aux producteurs. Chacun recevrait la part totale à laquelle il aurait droit, on ne prélèverait plus sur le salaire une prime destinée à entretenir le capitaliste oisif. Ce serait vraiment le règne de la justice.
Et ce serait aussi, continuent les socialistes, le règne d'une organisation scientifique et vraiment économique du travail.
Car, en même temps, et par le fait même que l'Etat serait seul dépositaire de la richesse nationale, seul agriculteur, seul mineur, seul convoyeur, seul industriel et seul commerçant, tous les intermédiaires inutiles se trouveraient supprimés entre le producteur et le consommateur, toute l'énergie nationale tournée à la production constituerait une immense coopérative à la fois de consommation et de production, et ainsi se
trouverait réalisé ce rêve des économies bourgeoises, Tachât direct du consommateur au producteur sans autres intermédiaires que Tindispen^ sahle convoyeur et l'indispensable entrepositaire. Kt ce nVst pas tout. Cet avantage économique du collectivisme est même presque insignifiant à côté de celui que nous allons maintenant faire connaître, qui, à lui seul, suffirait à assurer le bonheur social et qui, seul aussi, permet d'organiser le travail de façon vraiment scientifique.
Le plus grave défaut économique de la société capitaliste n'est pas dans son injustice. La raison se révolte contre l'injustice, mais on s'y résignerait encore si ce régime d'injustice était, du moins, un régime de sécurité. Le travailleur tolérerait peut-être que les oisifs lui prissent son beurre si, du moins, il était assuré, en se résignant, d'avoir constamment du pain. Or, c'est ce qui n'arrive pas. La condition de l'ouvrier dans le système capitaliste n'est pas seulement injuste, elle est précaire. Il y a dans la production des périodes d'activité extrême alternant avec des périodes de calme et même de stagnation ; à la surproduction succède l'arrêt de la production, en sorte que, pour l'ouvrier, le surmenage alterne avec le chômage. Et les deux lui sont presque aussi nuisibles l'un que l'autre. Car le surmenage, s'il augmente
quelque peu son gain journalier, use ses forces et, durant le chômage, les privations les usent encore. Tantôt il travaille trop, tantôt il ne travaille pas assez. Tandis que l'organisme humain ne se trouve bien que d'un travail à peu près régulier et d'une nourriture également régulière, le travail est si mal distribué et organisé que la production se fait par à-coups violents suivis de repos imprévus et calamiteux, si bien que les économistes ont vu dans cette alternance de la surproduction et de l'arrêt de la production une loi économique. Et eux-mêmes n'hésitent pas à en rapporter la cause aux cupidités du capital, à la spéculation. Qu'il y ait, en effet, une invention nouvelle ou qu'un nouveau débouché vienne à s'ouvrir, les gains s'accroîtront ; les intérêts augmentant, les capitaux afflueront, chacun s'efforcera de produire pour satisfaire les besoins nouveaux ; puis, tout d'un coup, quand la consommation sera saturée, les ventes s'arrêteront, le stock des marchandises arrêtera la production et le chômage commencera. Si les capitaux avaient moins afflué, si les concurrences eussent été moins âpres, on aurait proportionné la production aux besoins de la consommation, on aurait canalisé cette production de façon à ce qu'elle fût à la fois et régulière et durable. Mais, au contraire, les
concurrents, laissés aux libres appétits de leurs convoitises, n'ont su rien organiser, rien prévoir; ils n'ont songé qu'aux bénéfices de Theure présente, chacun s'efTorçant de devancer et d'évincer son voisin.
Le problème économique est, en vérité, au moins dans ses données générales, enfantin de simplicité. Il s'agit seulement de proportionner la production à la consommation et, pour cela, il est clair qu'il faut calculer et prévoir la consommation pour y adapter la production. Dans le système capitaliste, l'industrie produit toujours un peu au hasard sans avoir d'autre certitude que les divinations de son flair, de son sens commercial. Mais l'ère des devins doit être close aussi bien dans le domaine économique que dans les autres. Il faut substituer h cette divination incertaine les prévisions infaillibles de la science. Et c'est ce que fera et que peut seul faire un Etat collectiviste.
A l'aide donc des statistiques, d'après les données de l'hygiène et les tables de population, d'après les mouvements constatés par les statistiques, on calculera d'avance la quantité d'objets de consommation de toute nature, comme une usine ou une famille établissent et calculent la nature et la quantité de leurs approvisionnements.
Ce calcul une fois fait, on n'aura plus qu'à répartir la production totale des objets à consommer entre tous les producteurs. On fera faire chaque travail au meilleur moment, au meilleur endroit, de la meilleure manière. Ainsi le travail sera vraiment organisé selon les lois de la science économique. Le débit en sera réglé sur les besoins et les désirs de la consommation. Il n'y aura plus ni surproduction ni arrêt, ni surmenage ni chômage.
Qu'un Etat collectiviste puisse faire ces calculs et organiser ainsi le travail, cela est bien évident, grâce aux renseignements de toute nature que l'Etat peut centraliser — et que, seul, il puisse le faire, c'est ce qui est aussi clair, car c'est seulement dans un Etat de ce genre qu'il n'y a pas place pour la concurrence, pour la spéculation et, par conséquent, pour les possibilités de surproduction ou de disette.
Par là le travailleur serait assuré d'un travail continu et d'une rémunération régulière. Plus de disettes, plus de chômages, plus de surproduction, plus de surmenage. A la place de la production fiévreuse et de ses arrêts imprévus et capricieux, une canalisation savante de la production proportionnée à la consommation, le débit réglé d'une turbine à la place d'un torrent fougueux et
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dévastateur. Et que faut-il pour cela? Des observations, (lu raisonnement, des données et du calcul avec l'autorité suffisante pour soumettre l'activité nationale aux résultats scientifiques de ce calcul. Voilà ce que réalisera aisément un Etat collectiviste. Et, de la sorte, il fera régner le hien-étre en môme temps qu'il exorcisera l'injustice. La justice, l'abondance, la sécurité régneront enfin; ce sera l'âge d'or retrouvé, le paradis reconquis.
Quelle sera, dans un État ainsi organisé, à supposer qu'il puisse s'organiser ainsi sans encombre, la condition du travailleur manuel? — Tout d'abord, il aura son travail réglé, son existence assurée. Il ne risquera plus d'avoir un jour trop à faire et, le lendemain, pas assez ou rien du tout. Il lui est môme permis d'espérer que, grâce aux progrès du machinisme, le travail humain exigera de moins en moins d'effort musculaire pour finir par se borner à un simple travail de conduite, d'adaptation et de surveillance, la machine faisant tout ce qui exige une dépense de force et produit la peine physique, ne laissant à
l'homme que Findispensable application intellectuelle. Même, grâce à la vitesse et à la complexité des machines, le temps de travail matériel pourra s'abréger de plus en plus. A la journée de huit heures pourra peut-être succéder la journée de sept ou même de six heures, de cinq heures, de quatre heures. Arrivé à ce stade, le travail manuel, réduit, d'ailleurs, à son minimum d'effort, ne suffira plus à absorber l'homme qui deviendra libre d'employer le reste de son temps à développer ses facultés intellectuelles, artistiques, tout ce qu'il y a en lui de plus noble et de meilleur ; les forces brutes de la nature domptées par l'homme et efficacement aménagées feraient leur œuvre mécanique de forces et permettraient enfin à l'homme, à tout homme, de cultiver en lui son humanité. Ainsi s'ouvrent grandioses les perspectives que le socialisme découvre : le travail corporel réduit à peu près à rien devient, au lieu d'un labeur écrasant et déformateur de la beauté humaine, une sorte de délassement, de récréation. L'homme peut enfin, en toute liberté, se livrer à la culture de son être intellectuel et moral. Ce qui était, jadis, le privilège d'un petit nombre devient, grâce aux progrès de la science, de la bonne organisation sociale, le commun apanage de tous les hommes.
La valeur des produits sera d'abord établie et tarifée d'après le nombre d'heures de travail nécessaires à la production, en y comprenant, ainsi qu'il est juste, non seulement les heures de travail manuel direct de l'ouvrier, mais aussi la quantité dûment répartie des heures de réflexion, de calcul, de bureau, de surveillance sociale, de police, d'administration, de travaux d'utilité générale qui ont rendu possible la production agricole ou industrielle. Chaque objet de consommation aura ainsi sa valeur cotée d'après le travail que sa production a exigé. L'ouvrier à son tour — et par ouvrier il faut aussi bien entendre le juge, le gendarme, l'ingénieur de voirie, le mécanicien, que l'ouvrier producteur direct — sera rémunéré d'après le travail fourni, à l'aide de bons qu'il pourra échanger contre des objets de même valeur. Mais la valeur des bons qu'il touchera ne représentera pas tout à fait la valeur nette de sa production. Non seulement, en effet, il faudra déduire les frais généraux de l'exploitation sociale en attribuant une part de la production aux administrateurs, aux ingénieurs, en un mot aux fonctionnaires, ce qui n'est, à proprement parler, ainsi que nous venons de le remarquer, que reconnaître la part effective qu'ils prennent à toutes les productions par le service social qu'ils rendent, mais
encore il faudra réserver sur la somme totale des objets produits une part destinée à subvenir aux besoins des enfants, des vieillards, des malades, des infirmes, des impotents de toute nature. Il y aura donc un déchet et, pour subvenir aux besoins des non- valeurs, le travailleur devra voir la valeur de son heure de travail n'être pas tout à fait équivalente à la valeur de sa production. Si, par exemple, il y a un dixième de non-valeurs, de non- travailleurs, chaque travailleur ne recevra que les neuf dixièmes de la valeur de sa production. L'heure de travail vaudra neuf dixièmes de Tobjet produit en une heure. Il faudra, en un mot, travailler dix heures pour que les bons de travail puissent s'échanger avec un objet qui aurait coûté neuf heures à produire. L'heure de travail représentera donc avec une rigoureuse exactitude la part de consommation totale à laquelle Touvrier a droit d'après les évaluations antérieures. L'heure de travail, ainsi que le voulait Karl Marx, xlevient ainsi Tunité de la valeur et le bon de travail constitue la seule monnaie que doive connaître un état collectiviste.
Mais avec cette monnaie on peut se procurer tous les objets de consommation que Ton veut. L'ouvrier n'en est pas seulement dépositaire, il en est véritablement propriétaire. Il en dispose comme
31 i LA CRISE SOCIALE
il rentcnd; il la donne, s'il veut, à un autre, il rechange pour Tobjet quelconque qu'il désire consommer. 11 choisit ses habits et ses chaussures, son linge et ses aliments ; il choisit aussi son habitation et il la meuble selon ses goûts. S'il veut travailler à la place d'un autre compagnon qui préfère se reposer, il touchera à sa place le bon de travail et pourra choisir dès lors sa maison plus grande ou plus confortable, améliorer sa nourriture ou son logement.
Jusque-là tout va encore assez bien : tant que le dessin de la société collectiviste demeure schématique et abstrait, il est simple, cohérent et séduisant. Mais dès qu'on veut entrer dans le détail et se demander comment ce système pourra fonctionner dans le concret, les choses en se compliquant se gâtent, l'incohérence apparaît et les vices du système sautent aux yeux.
Et d'abord tout le système repose sur l'organisation de la production que l'on proportionne aux besoins présumés de la consommation. Plus la proportion est exacte, moins il y a de forces perdues, mieux le travail est organisé. Mais il est bien clair que de deux choses l'une : ou l'on laissera libre la consommation et alors les variations du désir, les soubresauts de la mode, les conséquences même de nouvelles inventions survenant
CONDITION Dr TRAYAILLEIR DANS LE SOCIALISME 315
en cours d'exercice échapperont à toute prévision, et la proportion ne pourra ôtre établie ; ou bien on sacrifiera à Texactitude des prévisions la satisfaction des variables désirs et alors les consommateurs, ne pouvant se procurer ce qui leur serait agréable, seront mécontents. Ainsi donc, dans le premier cas, il y aurait aussi bien que maintenant des objets périmés et démodés, des (( rossignols », en fin de compte, du travail perdu et, dans le second, une entrave, une gêne apportée à la libre satisfaction des désirs ; dans les deux cas, le mécontentement renaîtrait. Et sans doute les objets de première nécessité ne manqueraient pas, Textrême misère serait toujours évitée, mais toute tentative pour embellir la vie, pour en hausser le ton et Tagrémenter par des nouveautés utiles ou tout au moins agréables serait refrénée; la vie serait assurée mais médiocre.
C'est bien là le point douloureux du collectivisme et où se fait voir tout le faible du système. Sous prétexte d'organisation scientifique du travail, il subordonne tout à des prévisions et atrophie tout élan vers le mieux-vivre, décourage toute initiative et se condamne à traiter en ennemi tout inventeur. Car les prévisions ne peuvent reposer que sur les statistiques qui résument l.e passé, on ne prévoit que d'après ce qu'on a
di^jà VU, Tavenir est donc, et par cela même, condamne^ h répc^ter servilement le passé et tout espoir de progrès demeure aboli.
Il est aussi facile de prévoir que les heures de travail ne peuvent pas diminuer autant que le disent les socialistes : le but du machinisme est double, il permet à Thomme d'accroître les produits et de diminuer la peine ; jusqu'à présent, la machine a servi beaucoup moins à diminuer la peine qu'à augmenter la production et par conséquent à augmenter la consommation. Il se peut assurément que la consommation étant arrivée à un étiage où elle s'arrêtera, les progrès mécaniques ne servent plus qu'à diminuer le travail humain, mais ces progrès ne sont pas indéfinis, l'homme devra toujours travailler, ne fût-ce qu'à surveiller les machines, durant un temps fort notable qui dépassera toujours le temps des récréations. Que si l'on conteste le bien-fondé de nos prévisions, parce que l'expérience ne peut les prouver, nous sommes pour le moins aussi bien fondés à contester les prévisions des socialistes, car l'expérience non plus n'établit rien qui puisse les autoriser. Tout au plus peut-on admettre que la journée de huit heures pourra prochainement se réaliser. Mais la journée de huit heures est loin d'être une récréation, elle ne comblera pas le fossé qui sépare à
CONDITION DU TRAVAILLEUR DANS LE SOCL\LlSME 317
cette heure le travailleur de la main du travailleur de l'idée.
Que si le collectivisme veut chercher à progresser, il devra entretenir un corps d'inventeurs qui seront chargés de découvrir les nouveautés capables d'augmenter le plaisir ou de diminuer la peine. Mais alors encore, si l'on veut, comme on le dit, laisser le travailleur libre d'user comme il lui plaît de ses bons de travail, on ne peut pas savoir, on ne peut prévoir d'avance la faveur que rencontreront auprès du public les inventions officielles. Et qui donc pourra prévoir, quand un inventeur officiel proposera au public une nouvelle forme de sièges, ou une étoffe nouvelle, ou une couleur nouvelle, la quantité qu'il en faudra fabriquer d'après l'engouement ou la satisfaction du public? Le désir est chose mobile, libre, spirituelle, on ne peut scientifiquement le déterminer. Par conséquent, si on n'arrive pas à le réglementer, la prévision d'un grand nombre d'objets de consommation devient impossible et tout le système croule.
Le collectivisme n'est cohérent et ne peut se soutenir que s'il s'appuie sur une réglementation à la fois minutieuse et complète, qui s'étende à tout et h tous. Autrement, les désirs qui se porteraient à la fois sur des objets peu nombreux en-
troraiont on lutte, ot jo veux que le magasin public livn\t toujours Tobjet au prix exact de son évaluation, au premier qui le requerrait ; qui pourrait emp(^cber celui^i de le céder à un tiers moyennant un plus grand nombre de bons de travail? Et voilà le trafic qui revient et môme la spéculation. Si chacun a la libre disposition des bons représentatifs du travail, rien n'empêchera Touvrière coquette de sacrilier les besoins de son estomac au désir des fanfreluches ; rien n empochera l'ouvrier de négliger d'acheter du pain ou de la viande pour se procurer de l'alcool. Cette ouvrière et cet ouvrier peuvent gaspiller leur gain et leur condition sera pareille h celle qu'ils auraient eue en dehors du socialisme. De toutes façons, le socialisme, s'il veut aboutir, doit en venir à la réglementation ; il faut, s'il veut procurer avec certitude la sécurité, qu'il supprime la liberté. Collectivisme et liberté sont deux termes inconciliables.
Quelle sera maintenant la situation du travailleur dans sa famille sous le régime socialiste ? C'est ce qu'il est assez difficile de décider. Y aurat-il encore une famille et un foyer? La femme restera-t-elle h la maison pour soigner le ménage, préparer le repas, veiller au bon entretien du linge ou des vêtements, ou bien, travaillant de son côté, logera-t-elle simplement avec son mari.
comme en un garni, et paieront-ils en bons de travail l'hospitalité, les repas et les services de rÉtat? Les socialistes, sur ce point, ne sont pas d'accord. Si nous nous en tenons à ce que nous disent les plus libéraux d'entre eux, la femme resterait ce qu'elle est actuellement, tout son labeur consisterait à garder la maison, à préparer les aliments, à tenir enfin le ménage, selon les coutumes traditionnelles de notre race française. Le travail extérieur du mari devrait suffire à l'entretien de la famille ; tout le travail de la femme serait réservé à l'intérieur. Mais si la socialisation du travail est complète, comment y aurait -il encore un travail domestique quelconque? L'Etat, comme il est tailleur, cordonnier, boulanger, ne devra-t-il pas être aussi le seul maître d'hôtel et l'unique restaurateur? Ménage, cuisine, ravaudage, blanchissage, tout sera fait par la collectivité, et c'est le seul moyen de tout faire avec le moins de travail possible. La femme donc devra travailler aussi bien que l'homme ; comme son mari, elle recevra en salaire des bons de travail, et tant que leurs enfants seront incapables de travailler ils devront aussi toucher une part de bons proportionnelle à leur nombre et qui assure leur nourriture, leur logement et leur entretien. La question se complique si l'on se préoccupe
de IVducation des enfants. Ici, la doctrine socialiste est tr^s nette et unanime : on consent à laisser à rhomme sa femme, mais on lui prend ses enfants. Les enfants appartiennent à l'Etat avant d'appartenir à leur famille ; le père n'a sur eux que les droits que l'Etat lui laisse et celui-ci veut bien consentir à ce que le père et la mère les gardent sous leur toit et soient chargés de leur entretien et de leur nourriture jusqu'à ce que ces enfants soient en âge de se suffire, mais c'est une pure concession. L'Etat s'arroge le droit, s'il trouvait un mode d'élevage plus économique ou qui lui paraîtrait meilleur, de l'employer. Car l'État réclame pour lui seul le droit d'instruire l'enfant et de l'élever. Ce n'est pas le père de famille qui a la fonction de former l'enfant à sa propre image, c'est l'Etat qui doit former seul l'enfant, selon le type social qu'il a décrété. L'instituteur est chargé de dresser l'enfant à la discipline socialiste.
C'est aussi l'instituteur et non plus le père ou l'enfant lui-môme qui décidera, d'après les aptitudes de l'enfant, du métier que l'Etat lui attribuera. Car c'est là le nœud vital de l'Etat socialiste. 11 ne saurait être permis aux individus de choisir comme au hasard, d'après leurs ambitions, leurs velléités ou leurs désirs, les fonctions qu'ils doivent remplir. 11 en est ici tout à fait de môme que
pour la production et pour la consommation des objets matériels. L'Etat a besoin d'un certain nombre de savants, d'ingénieurs, de professeurs, de juges, de médecins, d'employés aux écritures, comme d'un certain nombre de tailleurs, de bottiers, de boulangers, de maçons, de charpentiers, de couvreurs, de forgerons ; il serait tout à fait inutile et nuisible même qu'il y eût plus d'aspirants à une fonction que la production sociale n'en exige, il y aurait ici pléthore et là-bas disette. Il faut donc que l'Etat distribue les enfants selon leur nombre et leurs aptitudes entre les divers emplois. L'Etat seul sait de combien d'hommes il a besoin dans chaque fonction. Seul donc il est apte h régler la production nationale. Ses instituteurs ou ses contremaîtres sont . qualifiés pour discerner les aptitudes des enfants et des jeunes gens. Ce seront donc les instituteurs et les contremaîtres qui détermineront l'emploi des énergies des jeunes gens. La famille n'a rien à y voir.
Cela évidemment suppose que^ tous les ans, il naît dans l'Etat une proportion d'enfants aux aptitudes diverses, telle que tous les ans on puisse avoir la quantité suffisante de bottiers, de tailleurs, de menuisiers, de savants, d'architectes, d'ingénieurs, de médecins, etc. Mais il est clair que cette proportion, si elle existe, ne dépend que
,*{22 l-V CRISK SOCIALK
chi hasard. Aussi Tidée socialisto poussée jusqu'au bout comnio, par exemple, Ta poussée Platon, eonduit-elle naturellement à ne pas laisser au hasard une production si importante, la plus importante de toutes, celle dont toutes les autres dépendent, puisque c'est la production des agents mêmes de la production, et, par conséquent, à constituer la République socialiste sur le type de nos haras. Car, pour produire des carrossiers, des chevaux de selle ou des limoniers dans la proportion même où il est besoin, on sait bien comment s'y prendre ; et pourquoi la prévoyance de TEtat, quand elle s'étend aux chevaux, ne pourrait-elle s'étendre aux hommes? C'est là le point décisif du socialisme, celui que l'on n'ose avouer, celui que Platon, au contraire, plus clairvoyant et plus audacieux, mettait à la base de toute sa République, si bien que lorsque « le nombre nuptial » venait à être oublié et la proportion des aptitudes humaines troublée, il devait forcément s'ensuivre la dislocation sociale (1).
Et qu'on le remarque bien, si le socialisme ne va pas jusqu'à ce point, s'il recule ou s'il hésite, il fait faillite à toutes ses promesses, car il nous avait promis l'organisation scientifique du travail
(1) hépublique, 1. îf.
CUNDITIO.N Di: TRAVAILLKLU DANS LK SOCiALISMK 323
en réglant la production sur la consommation ; or, si on ne connaît pas d'avance et, par com^pquent, si on n'arrôte pas, si on ne fixe pas, si un ne réglemente pas le nombre des futurs consommateurs, on s'enlève le moyen de faire iim- ihaluation sérieuse de la C(msommation ; et si, après cela, voulant régler la production sur la roiisommation, on ne s'attache pas d'abord k régler la production des producteurs, on fait encore failliLe, car, faute d'avoir déterminé la relation première entre les consommateurs et les producteurs, nn est condamné à ne pouvoir établir auLuiie proportion entre la consommation et la production. Pour répondre à cette critique, il ne sufliniil pus de dire que la consommation sera toujours propurtionnelle au nombre des naissances et qu<* cbaqur génération se suffit à elle-même, conteiuinL im proportion voulue les hommes nécessaires ï\ (nulci? ces productions, car il y a différentes voealinHs, et d'ici aux temps lointains... et problémalit|ues ou le machinisme appliqué à tout aura reiïdii éj^aux et uniformes tous les efforts dans n'imporl** r|uelIo branche de la production, il y aura des miiplois différents qui exigeront des aptitudes dilîVii^nfes : et comment le législateur collectivislr iptr se pique de ne rien laisser au hasard el qui nimiI, en toutes choses, proportionner la prodnriirnj a la
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consommation, abandonnerait-il sans la régler, sans y apporter la détermination et la prévision, la production des individus nécessaires pour remplir tous les emplois?
Ainsi, nous voyons se vérilier cette assertion, dès longtemps opposée aux socialistes, que la solution du problème social qu'ils proposent exige une réglementation minutieuse et poussée jusqu'à l'odieux. Us sont tellement préoccupés d'assurer la sécurité qu'ils suppriment tout à fait la liberté.
Et non seulement la liberté économique, mais toute liberté spirituelle, toute liberté de l'art, toute liberté de conscience. Comment dans une organi- •iation fondée sur la détermination de la production en vue d'une consommation scientifiquement prévue pourra-t-on autoriser la recherche souvent vaine et en tout cas toujours contestée de nouvelles formes d'art? Ne sera-t-on pas amené à considérer les artistes novateurs comme des bouches inutiles, comme d'incurables paresseux, perturbateurs des prévisions officielles, dignes par là môme d'être condamnés au travail forcé ? Et l'Etat pourra-t-il souffrir que des hommes, au lieu de produire des objets manufacturés, passent leur temps à des spéculations métaphysiques, à des contemplations ou à des prédications religieuses ?
Tout culte ne sera-t-il pas regardé comme une occupation antiéconomique et tout sacerdoce comme un parasite ?
Les écoles où seront instruits les enfants serontelles contraintes d'enseigner la même doctrine morale ? Ou bien chaque maître, selon ses convictions, pourra-t-il enseigner la doctrine de son choix? L'État professera-t-il, comme il professe un dogmatisme économique, un dogmatisme moral ? Imposera-t-il à tous les citoyens un conformisme de pensées religieuses, métaphysiques, morales, ou les contraindra-t-il au positivisme, à l'athéisme pratique? S'il n'ose pas s'y résoudre, il y aura donc dans la société des hommes dont le travail échappera aux prévisions économiques et qui, consommant sans produire, ne pourront être que difficilement tolérés, car ils ne devront paraître que des parasites, et s'il s'y résout, que devient cette liberté de conscience et de pensée dont le monde moderne paraît si fier?
Il est donc infiniment peu probable que l'État collectiviste laisse subsister la famille telle que nous la voyons. Il laissera, sans doute, durant quelque temps aux jeunes gens la liberté de leur choix, bien que toutes ses tendances, ainsi que nous venons de le voir, le poussent, là encore, à réglementer. Si dans une famille quelqu'un se
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l>losse, devient inlirme ou tombe malade, Tincapacité de travail dûment constatée donne immédiatement droit aux soins médicaux et à la quantité de bons de consommation nécessaire aux liesoins de Timpotent. Mais ici une question se pose encore : dans la plupart des cas Thospitalisation commune est infiniment plus économique et par conséquent moins onéreuse pour la collectivité que la cure à domicile, l'Etat collectiviste pourra-t-il souffrir, dès lors, que les malades se fassent soigner chez eux? N'est-il pas conforme à son programme de justice, d'égalité, d'économie, d'imposer à tous les salles communes et les soins en commun de l'hôpital ? A moins que par un sentiment d'humanité bien étrange, bien opposé à toutes les tendances de l'Etat collectiviste, on ne supprime les hôpitaux et que, par une libéralité aussi inattendue que peu scientifique, on ne réorganise le service médical à domicile pour chacun des citoyens.
11 semble bien que nous puissions maintenant nous rendre un compte exact de la condition du travailleur dans le socialisme. Il est assuré contre les risques du surmenage, du chômage, de la maladie, des infirmités et de la misère ; en revanche, il perd à peu près toute liberté. C'est à peine s'il est libre de se choisir une compagne et de dis-
CONDin ION DU ÏRAVAILLEIR DANS LE SOCIALISME 327
posor do la valeur de son travail. Et encore ne pout-il pas, pour troubler les prc'^visions, conserver trop longtemps les bons épargn(^s sans en consommer la valeur. Il ne peut donc pas consti-, tuer un patrimoine ni laisser d'autre héritage que quelques rares objets mobiliers. De plus, s'il ne court pas le risque de la misère extrême, en revanche il renonce à toute espèce de chances. 11 ne pourra jamais s'élever, ni améliorer sa conditioUi Telle elle a été au début, telle elle sera plus tard. Personne n'aura plus dans sa giberne le bâton de maréchal, parce qu'il n'y aura plus de maréchaux du travail, du commerce ou de l'industrie. Un Potin, un Boucicaut ne peuvent se produire dans l'État collectiviste. S'il y a encore des inégalités de conditions, elles viendront des hasards de la naissance qui font que celui-ci aura l'intelligence propre aux emplois élevés, tandis que celui-là ne pourra remplir que des fonctions subalternes.
Tout ainsi est sacrifié à cette assurance contre la misère qui paraît bien avoir été la préoccupation principale du socialisme. Et en un sens, le succès de ce système auprès des masses ouvrières est un terrible réquisitoire contre l'état économique actuel. Car n'est-il pas triste de penser que pour poussera la Révoluticm le peuple des travailleurs
il suflU OU à pou près de leur promettre un état social où personne ne risquerait plus de mourir de faim? Assurée, médiocre, stationnaire, minutieusement réfçlementée jusque dans les intimités les plus chères et aujourd'hui les mieux closes, telle serait donc la condition du travailleur dans cet Etat collectiviste. Mais évidemment à une condition, c'est qu'un tel Etat soit possible, que les promesses qu'il fait puissent véritablement être remplies. Le peuvent-elles? C'est ce que nous allons maintenant examiner.
N'oublions pas que le but final du collectivisniQ est de proportionner la production aux besoins de la consommation, de façon à éviter la surproduction aussi bien que la disette, le surmenage aussi bien que le chômage, d'un mot h organiser scientifiquement le travail, et de façon aussi h ce que, dans la distribution de la richesse, aucune partie de la richesse produite ne soit injustement détournée au profit de riches oisifs, au détriment des travailleurs. Or, ce but de bien-être et de justice peut-il être atteint? Les conditions qui le rendraient possible sont-elles réalisables? C'est
par là seulement que ron peut juger le collectivisme et le juger en lui-même, car si les travailleurs veulent préférer la sécurité à la liberté et s'ils aiment mieux renoncer aux chances pour ne pas courir de risques, on peut bien les blâmer, mais il n'y a guère moyen de les convertir. Car enfin ils sont les maîtres, et si les bourgeois et les écrivains sont vivement touchés de la perte de la liberté, il ne faut pas penser que l'ouvrier à l'étroit dans ses logements malsains, sans cesse soumis aux dures disciplines de l'usine ou de l'atelier, privé par le surmenage et par le travail de la femme de la jouissance de son foyer, soit effrayé de la perspective de loger dans les garnis de l'Etat, de manger dans ses restaurants. L'essentiel pour lui est d'être mieux logé, de manger mieux et surtout d'être bien sûr de manger. Ce qui afflige le bourgeois ne saurait l'affliger, il ne peut regretter des biens qu'il n'a pas connus. Aussi, la plupart des réfutations que l'on fait du socialisme manquent-elles leur but auprès des ouvriers. Les écrivains, les orateurs raisonnent en bourgeois, pour des bourgeois qui ont toujours eu un chez eux propre, avenant, sinon confortable et luxueux, qui ont vu toujours devant eux la table servie, la cheminée flambante en hiver, et qui connaissent les vacances et les loisirs. Ces réfutations et ces
critiques n'atteignent pas le public que prêchent et endoctrinent les socialistes. Mais si on arrivait h montrer avec une parfaite clarté que le collectivisme n'est qu'une utopie, qu'il ne se réalisera jamais parce qu'il ne peut pas se réaliser, que la nature des choses s'oppose à sa réalisation et que, par c<mséquent, toutes les promesses des collectivistes ne sont que chimères et billevesées, que l'expropriation des capitalistes et des propriétaires actuels n'empêchera ni l'injustice dans la répartition des richesses, ni le chômage, ni la misère, on aurait, je crois, une plate-forme plus large pour combattre le socialisme, grâce à laquelle on pourrait peut-être convaincre les ouvriers que la Révolution ne changera rien aux maux dont ils souffrent et que le soleil qui se lèvera au lendemain du « grand soir » éclairera les mêmes misères et les mêmes injustices.
Et je sais bien, en effet, que l'oisiveté et la paresse capitalistes ne participeront plus indûment à la distribution des richesses; dans l'Etat collectiviste n'y aura-t-il pas d'autres oisivetés ou d'autres paresses? Car, si on ne prélève plus sur les produits du travail la part du capital, on prélève la part des improductifs, la part des enfants, des vieillards, des malades, des infirmes, et... des paresseux. Oui, des paresseux. Car l'assistance
étant devenue obligatoire et tout homme qui n'a pas de quoi se vôtir ou de quoi manger devant ôtre vôtu et nourri aux frais de la société, il s'ensuit que tous les bons compagnons du poil dans la main feront le plus qu'ils pourront l'école buissonnière de l'atelier. Et je veux bien que tout un système de visites médicales, de privations et môme de pénalités diverses soit institué pour prévenir la paresse et pour la punir, les paresseux n'en existeront pas moins, assurés qu'ils seront de ne pas mourir de faim, et il faudra inventer h leur intention tout un corps de fonctionnaires surveillants et répresseurs qui absorbera sans rien produire une partie des produits du travail social. On paye en nos temps une prime au capital, on payera, si le socialisme vient à triompher, une prime à la paresse, à moins qu'on ne décrète la peine de mort pour les paresseux, et encore faudrait-il rémunérer le bourreau.
Que si l'on pense pouvoir corriger les paresseux par la perspective de la prison, il ne faut pas se faire d'illusions sur l'efficacité de la peine. Car la privation de la liberté, toute redoutable qu'elle soit, sera bien moins cruelle dans le régime socialiste que dans tout autre. C'est qu'en effet le travailleur sera tenu de fournir la quantité de travail qui lui sera prescrite au lieu même qui lui
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sora d<^signé. 11 no pourra ni prendre un congé ni ni^me se déplacer sans une autorisation sous peine de mettre en défaut l'équilibre de la production et de la consommation. Et, sans doute, dans les conditions actuelles de l'industrie, il en est à peu prés de môme, et le travailleur ne peut, sans de très gros risques, abandonner le pays ni même parfois l'atelier où il travaille. Mais, cependant, il le peut à ses risques et périls, il demeure son maître, il en a conscience, et il sait que s'il quitte son pays, sa ville ou son atelier, il risque peut-être la faim, mais sûrement pas le gendarme. Dans le régime socialiste, c'est le gendarme qu'il risquerait. Tout travail y est un travail forcé. La prison ne saurait être beaucoup plus dure. A moins qu'on ne revienne aux châtiments corporels. Mais que devient alors la douceur humanitaire ?
En dehors des travailleurs proprement dits et des invalides de toute nature, il faudrait encore rémunérer sur les produits du travail, et les gendarmes, et les médecins, et les professeurs et instituteurs, et les juges, et les fonctionnaires de tout ordre qui, de l'ingénieur et du statisticien au ministre, ordonneront, surveilleront le travail, le régleront, l'assureront, mais n'y participeront pas. Cette armée parasitaire des fonctionnaires qui, à
r.ONDlTlON DU TRAVAILLEUR DANS LE SOCIALLSME 333
cette heure, absorbe le plus clair de l'impôt, alors cependant qu'il y a tant de capitalistes tout h fait ind(^pendants qui pourraient, en surveillant remploi de rimpôt, défendre leur bien, comment ne s'augmenterait-elle pas au-dessus de toute mesure lorsque les travailleurs manuels seront les seuls à avoir intérêt à ce que diminue le nombre des budgétivores? Quels moyens auront-ils pour se rendre compte du nombre des parasites et de leur inutilité? D'une part, les candidats à toutes les élections leur promettront en public de diminuer le nombre des fonctionnaires, et, d'autre part, les mômes candidats promettront à leurs agents électoraux de créer en leur faveur d'agréables sinécures. Nous savons d'ores et déjà comment cela se pratique. La psychologie du candidat et celle de ses agents, pas plus que la psychologie de l'homme, ne changera parce que le régime sera changé.
Voilà donc, d'un côté, les paresseux et, de l'autre, les fonctionnaires inutiles qui, infailliblement, reconstitueront le parasitisme social. Et cela sans aucun profit pour personne. La situation de capitaliste excitait le désir et l'ambition ; beaucoup d'inventions, d'améliorations générales sont issues du désir d'arriver à se constituer une fortune, à s'assurer une rente et h l'assurer à ses
onfants. Do plus, lo corps des capitalistes consHtuo dans un Etat uno rif^sorvc de fonds qui peuvent Hvo très utiles aux moments do crise, au moment d'uno guorre, par oxomple, ou d'une catastrophe imprévue et, enfin, ce corps, par nature, est un corps tranquille, lourd à ébranler, capable d'enrayer, par sa résistance, non pas toute nouveauté, mais les changements trop fréquents et les nouveautés trop aventurées. Les capitalistes sont à la fois des excitateurs d'action, des entraîneurs pour l'économie, des coffres pleins de réserves utiles et des freins indispensables. Les paresseux, au contraire, ne servent à rien qu'à donner des exemples déplorables, ils excitent à ne rien faire, et les fonctionnaires inutiles donnent les mêmes exemples et, par surcroît, pour justifier l'existence de leur fonction, font souvent du mal. Rien n'est dangereux, dans une administration, comme un fonctionnaire qui n'a rien à faire.
L'injustice ne sera donc pas bannie de l'Etat collectiviste, les travailleurs travailleront encore pour des gens qui ne font rien. Et la proportion exacte entre la consommation et la production ne pourra pas être mieux établie que la justice.
Car, d'abord, les statistiques sur lesquelles tout repose ne seront ni faciles ni môme possibles à établir. Le collectivisme, dans ses déductions,
CONDITION DU TllAVAlLLELll DANS Lt! SOCIALISME *VM)
commence par les supposer établies et bien établies. Elles constituent, en effet, les données en dehors desquelles le problème de la production des richesses proportionnelles aux besoins de consommation, en un mot de l'organisation du travail, ne peut être résolu. Or, comment pourrat-on évaluer les besoins de consommation ? En se basant, sans doute, sur le nombre des habitants et sur la quantité de denrées agricoles et de produits industriels nécessaires à la nourriture, à l'habillement et au logement de ces habitants. On pourra aussi évaluer la quantité d'objets d'utilité un peu moins immédiate, d'agrément ou de luxe môme qui seront nécessaires pour donner satisfaction aux désirs. Et on saura ainsi à peu près ce que la production doit fournir à la consommation.
Mais c'est cette production qu'il faut maintenant et assurer et régler. Or, s'il est relativement facile d'assurer la production industrielle et de la régler comme on veut, il n'en est pas du tout de même des productions agricoles. La gelée, la sécheresse, les pluies peuvent faire manquer la récolte et bouleverse^ tous les calculs. Les laboureurs n'en auront pas moins travaillé, au contraire. Il faut tant de millions d'heclolitnîs de blé pour la consommation annuelle, on a donc emblavé, dans ce but, une quantité suflisante de
.'{.'{(i LA CRISE SOCIALE
tcTH'^ ; cirs pluies d*autonine pourrissent le grain, commeut suppléer à cette récolte qui manque? lue épi/ootie ravage les granges, comment retrouver la quantité de viande qui a disparu? Ce sont là évidemment des événements imprévus et imprévisibles ou, du moins, qu'on ne voit pas jusqu'ici comment on pourrait prévoir. Il n'en faudra pas moins distribuer leurs bons de travail aux agriculteurs.
Il n'y a, évidemment, qu'un seul remède, c'est que rÉtat ait constitué des réserves monétaires qui, en cas d'accidents semblables, lui permettront d'acheter à l'étranger les denrées agricoles qui pourraient manquer. Jusque-là encore tout va bien, car ces achats à l'étranger ne sont pas un accident extraordinaire, ils constituent, au contraire, l'état normal de la vie économique. Une foule d'objets de consommation, par exemple, le café, le thé, le poivre, la vanille, les bois de conslruclioii, nous viennent de l'étranger; c'est l'étranger qui nous fournit la matière première d'un grand nombre d'industries, par exemple le colon. A notre tour nous sommes exportateurs d'un grand nombre de produits. Si nos propres produits ne suflisent pas à établir la balance, noire monnaie fait l'appoint. 11 en sera tout à fait de même dans l'Etat collectiviste. Et comme la
France, pour prendre l'exemple qui nous touche de plus près, est un pays importateur de monnaie puisque nous n*avons pas de mines d'or ni d'argent, il faudra, en fin de compte, que nous produisions une quantité d'objets destinés à l'exportation suffisante pour équilibrer les objets à importer. Car, malgré toutes les théories des économistes, si l'on fait entrer la monnaie, comme il le faut faire, au nombre des marchandises, et si l'on arrive à établir la balance exacte des totaux d'importation et d'exportation, on verra qu'en fin de compte il y a équilibre entre les entrées et les sorties et que si cet équilibre est rompu, la nation importatrice mange son capital et penche vers la ruine (1 ).
Dans les échanges de l'Etat collectiviste avec les autres pays deux hypothèses sont possibles : ou les échanges s'équilibrent directement entre
(1) En écrivant ceci je ne veux pas dire que toute nation qui exporte plus qu'elle n'importe, selon le sens ordinairement donné à ces mots d'après les statistiques actuelles du commerce, se ruine; je suis en cela d'accord avec les économistes que l'augmentation ou la diminution de la richesse nationale ne peut s'évaluer par la balance entre l'exportation et l'importation, parce que, dans l'état actuel des choses, vu l'imprécision et les lacunes des statistiques, on ne peut s'en rapporter absolument à ces documents, mais il n'en reste pas moins, ce me semble, incontestable, que l'excédent lotal (s'il était connu) des importations sur les exportations constitue une diminution de la richesse nationale et vice versa
X\H LA CRISK SOCIALi:
marchandises ou ces échanges ne s'équilibrent pas, et Tintervention de la monnaie devient nécessaire.
Si les échanges s'équilibrent, que la France, par exemple, avec ses vins, ses articles de Paris, ses soies ouvrées, etc., arrive à payer son café, son thé, ses bois de construction, etc., la solution du problème est simple : TKltat collectiviste n'aura qu'à calculer la quantité de vins, d'articles de Paris, de pièces de soie, etc., nécessaire pour faire le troc. Cependant, ce troc s'effectuera toujours de façon désavantageuse pour l'Etat collectiviste. D'abord, si les objets qu'il demande à l'étranger sont de première nécessité, la spéculation libre de l'étranger élèvera ses prix, et alors il faudra doubler, tripler, décupler peut-être la quantité de pièces de soie nécessaire pour équilibrer la quantité, par exemple, de sacs de blé nécessaire à la consommation. Mais, comme la production a été prévue et réglée sur les besoins présumés, on ne pourra satisfaire les exigences des étrangers vendeurs de blé, et la disette menacera. Ou on devra, pour faire l'appoint, recourir à des réserves monétaires. Et nous venons ainsi au deuxième cas.
Mais la monnaie elle-même, l'or et l'argent, sont en France des articles d'importation ; on
CONDTTiON DV TRAVAILLE[R DANS hE SOCIALISME 339
pourra donc fournir l'appoint tant que dureront les réserves économisées par la société capitaliste, mais, une fois ces réserves dévorées, on ne pourra plus se procurer de métaux précieux qu'à Taide d'échanges contre des produits agricoles ou industriels. Dès lors, quand il y aura impossibilité d'acheter du blé, il y aura impossibilité tout aussi grande d'acheter de la monnaie. Il ne serait possible d'éviter non seulement la disette, mais la famine, que si on avait eu le soin de constituer de fortes réserves. Mais cela suppose toujours que l'Etat collectiviste exporte de temps en temps plus qu'il n'importe.
Et justement l'Etat collectiviste, dont la tendance constante est de réduire le plus possible sa production afin d'économiser la peine, sera à peu près infailliblement plutôt importateur qu'exportateur. Surtout s'il a besoin de produits de première nécessité, tels que le blé, ce qui, ne l'oublions pas, est le cas de la France au moins une année sur deux, il sera à la merci de l'importateur étranger. Et alors ce n'est plus seulement la misère qui menacerait, mais la famine générale. Le peuple collectiviste deviendrait un peuple de meurt-de-faim.
Après une crise de ce genre, l'Etat collectiviste sentirait certainement le besoin d'augmenter la
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production afin do ronstiluer dos réserves suffisantes pour on prévenir le retour oii do les reconstituer, et on aurait alors, comme sous lo réfjjimo capitaliste, une période de surproduction et de surmenage. FA rien ne prouve encore que l'étranger voulût se rendre acquéreur des produits ainsi accumulés. Un pays n'est sur d'écouler ses productions que lorsque ces productions sont indispensables aux pays voisins qui ne peuvent se les procurer nulle part ailleurs à aussi bon compte ; un pays, au contraire, qui importe des denrées indispensables telles que le blé, le bois ou lo cbarbon, est à la merci de ses vendeurs. L'Etat collectiviste étant, en effet, le seul acheteur et lo seul vendeur dans la nation tout entière, rien n'est plus facile que de lui imposer des prix. Isolé au milieu des autres peuples, il serait dans la situation d'une usine qui ne pourrait se procurer du charbon qu'en l'achetant à ses concurrents. Elle serait acculée à la faillite certaine ; celle de l'Etat collectiviste ne le serait pas moins. La loi de Toffre et de la demande, niée et supprimée à l'intérieur par un coup d'autorité, retrouverait toute sa force au dehors et ferait sentir tous ses effets. Le salaire de famine, supprimé à Tintérieur, serait remplacé par la vente de famine. Pour qu'un Etat collectiviste pût vivre au milieu
de concurrents étrangers, il faudrait qu'il fût en état de se suffire, de produire lui-même tout ce dont il a besoin. On reviendrait à l'idéal des temps anciens où, en prévision de la guerre, chaque nation devait travailler à se suffire. L'immense progrès apporté par la facilité des communications, pax la rapidité des échanges deviendrait nul. Avant tout il faudrait, au prix des plus grandes fatigues, arriver à pouvoir se passer de ses voisins, et ainsi toute l'économie de peine obtenue, par hypothèse, grâce à une meilleure organisation du travail, serait perdue par l'infériorité des conditions du travail collectiviste obligé de faire produire du blé, par exemple, à un sol ingrat, sous un climat défavorable. Ainsi, peu à peu, tous les avantages promis par le collectivisme s'évanouissent devant la critique. Il ne reste que la médiocrité du système et la médiocrité de la condition d(î tous. Un peuple collectiviste serait un peuple de pauvres gens, mal outillés, travaillant dans de mauvaises conditions, au rebours de tout progrès, exploités par une nuée de paresseux et de fonctionnaires. Hostile à toute innovation, rebelle à toute initiative, toutes les tètes y seraient courbées sous le joug de la discipline et de la réglementation.
Si le monde allait au collectivisme, il marche-
312 LA CRrSE SOCIALE
mit au rebours de tout progrès, il entraverait les (Vhanges entre les divers pays, il forcerait à produire et à travailler dans des conditions antiécononiiques. Au lieu de considérer le monde comme un vaste atelier de production où chaque contrée peut plus économiquement que les autres fournir tel ou tel produit et dans lequel les échanges servis par les merveilleuses facilités des communications permettent d'avoir, en tout lieu, chaque objet au meilleur compte possible, le collectivisme rétablirait les antiques barrières. Le télégraphe, les chemins de fer, les bateaux à vapeur ne serviraient plus au trafic international. A l'activité immense, encore qu'un peu fiévreuse, dont le monde nous fournit le spectacle admirable succéderait une atonie morne, la défiance des peuples entre eux.
Aussi les collectivistes ont-ils proclamé l'internationalisme de leur doctrine. Un sourd instinct peut-être autant que des raisonnements clairs les pousse au cosmopolitisme, à l'abolition des patries. Et ils pensent que si le collectivisme s'établissait dans l'humanité tout entière, ce serait alors véritablement l'âge d'or. Mais l'énormité même du rêve en montre toute la chimère. S'il faut attendre, pour que le collectivisme puisse s'établir, que tous les peuples y viennent, des siècles pourront
passer avant que rhumanité tout entière soit convertie. Et alors même que tous les peuples accepteraient la doctrine, que l'univers ne formerait qu'une immense coopérative, c'est alors que l'inégalité des races et des climats rétablirait les différences et ramènerait l'ère des injustices. Caries besoins, d'un peuple à l'autre, ne sont pas les mêmes, et la poignée de riz qui suffit à la nourriture d'un Hindou, d'un Japonais ou d'un Chinois ne saurait suffire h un Français ou à un Anglais. En Europe même, l'Italien et l'Espagnol ont, de par leur climat et leur constitution physique, moins de besoins qu'un Anglais ou un Belge. Comment répartir les bons de travail sans risquer des injustices et comment répartir le travail lui-même? Les bons seront-ils de moindre valeur pour le travail des Italiens que pour celui des Anglais, pour le travail des Asiatiques que pour celui des Européens? Un travail égal, fait par un homme jaune, sera-t-il moins rétribué que celui qu'aura fait un homme blanc? Pense-t-on que les jaunes citoyens de la République mondiale, et qui ne seront pas les moins nombreux, accepteront sans rien dire une telle inégalité? Cependant, si cette inégalité n'existe pas, c'en est fait de la race blanche, car elle sera dans la gêne quand les autres seront dans l'aisance, et si les autres se
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contentent de la gène, elle est condamnée à mourir de faim. A moins qu'on n'estime que la race blanche étant destinée à fournir les chefs supérieurs de la collectivité, la race jaune fournirait les chefs subalternes, et les noirs, sans doute, constitueraient l'armée des travailleurs. Ainsi l'esclavage, sous une autre forme, se trouverait rétabli et la doctrine d'égalité que prétendait être le collectivisme aboutirait à la plus monstrueuse des inégalités, à celle-là môme contre laquelle toute la civilisation a protesté, l'inégalité des races. Il y aurait des races, supérieures et des races inférieures, des races de chefs et des races de soldats. Cela ne serait sans doute pas pour déplaire aux intellectuels du socialisme, qui laissent transpirer partout, à travers leurs déclamations, la conviction qu'ils ont de leur suprématie et de leur noblesse natives par rapport h la masse des travailleurs, leur dédain du travail manuel, mais quelle plus sanglante contradiction avec leur point de départ et tous leurs principes ! Car si le collectivisme mondial venait à triompher, c'est alors qu'on pourrait redire :
Humanum paucis vivit genuSy
et qu'on en serait exactement au môme point vis-
CONDITION Dr TRAVAITXEl R DANS LE SOCIAUSME 845
à-vîs de la justice, mais avec un recul marqué du prog^^s, du bien-(>tre général mc^mo et de toute la civilisation.
Mais le collectivisme ne se réalisera ni dans le monde ni môme dans un Etat particulier. 11 constitue présentement un corps de doctrines et d'aspirations susceptibles d'ameuter les travailleurs contre Tordre social actuel et d'arriver ainsi par un coup de force, sous les apparences de la légalité ou môme sans ces apparences, à l'expropriation des gros capitalistes, des grands propriétaires. Mais une fois cette révolution opérée, la force des choses seule, l'instinct universel de la possession rétablirait, d'abord en contrebande, puis ouvertement, la propriété mobilière et môme rimmobilière, les biens-fonds et les capitaux. Môme ce seraient les capitaux mobiliers qui seraient d'abord reconstitués et tout le reste par eux. Ainsi finirait l'aventure ; après une expropriation viendrait une appropriation. C'est l'opération connue sous le nom de vol.
Fût-il réalisable et en le prenant en lui-môme, lo collectivisme ne paraît pas plus désirable. L'ouvrier n'y est assuré que d'une chose, de ne pas mourir de faim, il ne court plus de grands risques, mais aussi il n'a plus aucune chance, il voit autour de lui moins d'aisance et moins
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de prospérité, la condition de tous étant médiocre, il y a moins d'inégalités, mais Témulation est morte, morte l'ambition et avec elles le souci de l'action rénovatrice et les initiatives. La liberté n'existe plus, il n'y a que la pensée, que la religion ou l'athéisme — l'athéisme plutôt — , que les livres de l'Etat. Point de famille, ou si peu, et point de foyer ; des enfants qu'on voit naître, croître, grandir, mais dont l'âme ne vous appartient pas puisqu'on n'a pas le droit de leur inculquer autre chose que la doctrine de l'Etat. Horreur du travail regardé officiellement comme un mal, et qu'on doit par conséquent réduire le plus possible. Car la seule chose que le socialisme considère dans le travail, c'est la peine qu'il cause et que, par conséquent, il faut le plus possible diminuer. Le travail est traité tout à fait en ennemi, regardé comme une sorte de maladie que la bonne organisation économique de la société doit tendre à éliminer. De là vient que la condition du travailleur manuel est toujours regardée par les socialistes comme une condition inférieure. Si bien que pour rétablir l'égalité il faudrait, dans le système, obliger tout le monde à faire dans un atelier une tâche journalière. Dans le fond, ces doctrines qui se disent égalitaires sont imprégnées d'aristocratisme. Du hatit de leur cerveau les
intellectuels du socialisme se regardent comme supérieurs aux travailleurs de Toutil. En haut, il y a eux, les prêtres de Tidée, les missionnaires du verbe, et en bas il y a la foule, la foule qui, ainsi que l'expliquait récemment M. Jaurès, est incapable par elle-même de s'élever à comprendre le juste et le vrai, et qui a besoin de ces tnichenients intellectuels qui sont les orateurs ou les écrivains.
Il faut consommer tout ce que Ton gagne, car h quoi bon économiser puisque les bons de travail ne conservent pas indéfiniment leur valeur d'échange et que l'Etat se charge de veiller sur nos vieux jours? La plaie du parasitisme accroît encore la médiocrité générale : fonctionnaires et paresseux grèvent inutilement le budget et consomment sans produire. Les travailleurs peinent pour nourrir ces frelons et avec eux tous ceux que, sous prétexte d'art, de science, de littérature, d'intellectualité, l'Etat veut entretenir. L'ouvrier ne court plus de risques extrêmes, mais il n'a non plus aucune chance de s'élever au-dessus d'un étiage social sans liberté, partant sans noblesse et sans grandeur. Les horizons seraient limités de toutes parts. Pas de danger de misère, mais pas de trouée sur la fortune. Le travailleur serait attaché h son atelier, à la besogne fixée par
l'Ktat, comme l'était à la glèbe le serf du régime féodal. Nous n'avons pas, à dessein, parlé de toutes les injustices que renferme le système, nous n'avons voulu qu'en montrer les impossibilités pratiques, les médiocrités tristes. Le travailleur se plaint, aujourd'hui, de sa condition. 11 est vrai qu'elle est loin d'être ce qu'elle devrait être, ce qu'elle pourrait être. Mais, dans le socialisme, elle serait peut-être plus sure, mais à coup sûr plus médiocre. Sans craintes tragiques, mais sans aucune sorte d'espoir. Elle ressemblerait à la condition peu enviable du chien au cou pelé de La Fontaine content d'être sûr de manger tous les jours avec les autres la même soupe d'eau de vaisselle et de pain de son.