CHAPITRE VII
Dans le précédent chapitre nous nous sommes efforcé de chercher quelle pourrait être la condition du travailleur dans le socialisme, et nous avons montré que rétablissement du régime collectiviste était impossible, que le socialisme appartenait aux domaines nuageux du rêve et de l'utopie, et que si, par impossible, il venait à se réaliser, il n'empêcherait pas le parasitisme social de s'exercer au profit des fonctionnaires et des paresseux ; il assurerait l'ouvrier contre les risques de la misère, mais il lui enlèverait toute chance d'élévation, condamnerait tous les citoyens à une vie médiocre, et procurerait enfin la sécurité au détriment de la liberté et de la noblesse de la vie. Le socialisme, d'ailleurs, ne voit dans le travail manuel qu'une peine et un pis aller, et ainsi la condition du travailleur manuel se trouve dans le socialisme à la fois assurée, enchaînée, dédaignée
vl médiocre. En face de ces effets du socialisme, nous voudrions chercher maintenant quelle pourrait ôtre ou devrait être la condition du travailleur dans un Ktat où les lois du catholicisme seraient à la fois régulatrices et inspiratrices de tout le régime social.
11 semble d'abord que cette recherche soit en elle-même paradoxale, puisque, tandis que le socialisme ne se propose pour fm que Tamélioration de la vie terrestre, la lin dernière du christianisme ne se trouve que dans la vie étemelle. 11 ne serait cependant pas impossible, si vraiment, comme Taffirme le catholicisme, cette vie éternelle est la lin dernière, la destination suprême de l'homme, que la considération de cette destination, que la poursuite de cette fm fussent seules capables d'ordonner comme il faut la vie terrestre présente et, par conséquent, rétablissant dans sa véritable condition, de lui faire produire le maximum de bonheur. En sorte que s'il venait à ressortir de nos recherches que l'atmosphère chrétienne, et spécialement catholique, est favorable au bonheur humain, et s'il était vrai de dire, ainsi qu'il a été dit, que la religion chrétienne n'assure pas seulement le bonheur des hommes dans l'autre monde, mais qu'elle le fait encore dans celui-ci, il en résulterait, en faveur de la vérité des doctrines du
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christianisme, sinon une preuve tout à fait complote, du moins une forte présomption. Car, lorsque par le fait seul que l'on s'attache à poursuivre une fin, on réussit d'autant mieux en certains objets secondaires adressés à cette fin, c'est une preuve que ces objets avaient bien véritablement leur condition d'existence dans la subordination h la fin, comme lorsque, voulant éviter la lourdeur de tète qui résulte d'une trop grande ingestion de nourriture, nous nous levons de table sur notre appétit, et que nous constatons par après que, par le fait seul que nous avons proportionné notre nutrition aux exigences de notre cerveau, nous avons amélioré par là même notre estomac, nous expérimentons que l'estomac a sa fin dans l'équilibre et le bon étal du cerveau. Et ainsi, si la vie terrestre est heureuse et l'est d'autant plus qu'elle se préoccupe davantage et même se soucie uniquement de la vie future, cela prouve bien que c'est la vie future qui est la vraie fin de la vie présente, et que cette vie n'a de sens que par l'autre, et trouve en cette autre sa condition.
On parle beaucoup des doctrines sociales du catholicisme, môme parfois de ses doctrines éco-
3r)2 I.A CRISE SOCIALE
nomiquos, ot il semble bien que la question do la condition du travailleur doive ressortir à ces doctrines économiques ou sociales. Cependant à le regarder de bien près, on s'aperçoit que le catholicisme, comme tel, s'il a incontestablement des principes sociaux, n'a, à proprement parler, ni doctrine sociale, ni doctrine économique, au moins précisées et détaillées (1). Tout au plus, peut-on déduire quelques conséquences immédiates de sa dogmatique morale, et Ton peut après appliquer ces conséquences à un certain nombre de faits économiques et sociaux, de façon à en tirer une doctrine du droit. C'est ce qu'ont fait beaucoup de théologiens et quelques sociologues, ce que nous ferons nous-méme plus loin. Les systèmes ainsi formés constituent bien des doctrines, et mc'^me des doctrines catholiques, puisqu'elles sont professées par des catholiques, Réduites avec plus ou moins de rigueur des principes du catholicisme, mais on n'a pas le droit de les appeler les doctrines du catholicisme. Car elles sont multiples — et cela seul suffirait à établir notre thèse — et le catholicisme, en toute matière, n'a qu'une doctrine unique.
(4) On verra par le développement ultérieur en quel sens et avec quelles restrictions il faut prendre celte formule qui, ainsi présentée, peut surprendre et paraître trop absolue.
Si, en effet, Ton entend par doctrine économique un système d'organisation de la richesse, c'est à peine si Ton trouvera dans la morale catholique quelques préceptes qui se rapportent à l'acquisition des richesses et à leur usage. Il ne faut pas voler, dit le Décalogue, il ne faut pas s'approprier injustement le bien d'autrui, il ne faut donc pas acquérir injustement la richesse en dépouillant celui qui possède. La propriété existe donc, elle est légitime. Mais comment s'acquiert-elle? Est-ce par le travail direct, par héritage familial, en vertu d'une ordonnance de la loi sociale? Sur tous ces points — si importants, cependant, que selon qu'on les résout en tel ou tel sens on appartient à des écoles économiques contradictoires, — le Décalogue est muet. Jusqu'où s'étend le droit de propriété? Doit-il aller jusqu'à immobiliser le sol aux mains du premier occupant, ou bien y a-t-il pour les nouveaux venus un droit de partage? Le régime de la propriété terrienne doit-il être la propriété privée ou la propriété collective? Le christianisme, en lui-môme et par lui-même, ne fournit aucune réponse absolue et définitive. Jusqu'où s'étend le droit, pour le fils, de succéder h son père, d'hériter de lui? A-t-il le droit absolu de lui succéder dans ses charges et dans ses commandements comme dans ses propriétés mobi-
.*]5i LA CRISE SOCIALE
lioros ou immobilières? — Vous ne trouverez non plus à aucune de ces questions une réponse véritahlement dogmalique et unanime, par conséquent catholique. Aucun théologien ne se croirait le droit de condamner le mir russe, ni d'inquiéter la conscience des Tartares chez lesquels règne Tindivision des prairies de la steppe ; le système du jubilé biblique ne serait condamné par personne, et, cependant, il est tout à fait opposé à notre conception de la propriété. Les Jésuites établirent au Paraguay un état collectiviste ; (1) les catholiques, en général, les ont loués; on ne voit pas ('jue personne les ait dogmatiquement blâmés, et si on les a accusés d'hérésie économique, personne, que je sache, ne les a accusés d'hérésie religieuse et dogmatique. Voilà pour le domaine purement économique : l'Eglise n'a pas un système particulier qu'elle déclare découler absolument du dogme touchant le régime de la propriété. Et sans doctrine sur ce point, il ne saurait y avoir de doctrine économique.
L'Eglise n'intervient pas davantage pour régler dogmatiquement le statut social, et, par consé-
(1j Sur la constitution communiste des « Réductions », un jeune docteur en droit vient d'écrire une étude fort intéressante et très bien documentée : Le Communisme au Nouveau-Mojide, par François Sagot, gr. in 8", Larose.
CONDITION DU TRAVAILLEUR DANS LE CATHOLICISME tiOO
quent, on ne peut dire qu'elle ait une doctrine sociale. L'Eglise n'a pas condamné l'esclavage, elle a dit aux esclaves d'être soumis à leurs maîtres, aux maîtres de traiter humainement leurs esclaves, elle n'a pas excommunié les propriétaires d'esclaves. Elle n'a pas excommunié davantage les propriétaires de serfs. L'esprit du christianisme était favorable à la libération des esclaves, à l'émancipation des serfs, mais le dogme, sur ces deux points, n'a rien édicté, rien imposé. S'il y avait eu une doctrine, il y aurait eu des décisions sur ces points, et, comme conséquence, des anathèmes et des excommunications. Or, comment pourrait-on dire qu'il y a une doctrine sociale là où l'esclavage et le servage ne sont ni ordonnés ni défendus? L'Eglise ne commande ni ne défend l'esclavage, le servage ou l'égalité civique, pas plus qu'elle n'a de préférence pour une forme quelconque de gouvernement. Monarchie, aristocratie, démocratie, l'Eglise n'en condamne aucune, n'en prescrit aucune. L'Eglise ne demande qu'une chose en politique, en sociologie, en économique : c'est à savoir que les droits ne soient point lésés, que la justice soit respectée. Elle a une doctrine juridique, une doctrine morale, et, par voie de conséquence, elle étend sa juridiction sur les relations économiques, sociales et
politiques des hommes; elle dit ce qui, dans ces relations, pourrait léser la justice ; elle prêche en toutes choses la charité ; mais si elle interdit l'injuste, elle ne fixe pas et ne cherche pas à fixer quelles sont, parmi les variétés du juste, ou plutôt du non-injuste, celles qu'il convient à un moment donné de choisir et d'ordonner. C'est aux économistes à fixer les lois des relations purement économiques : si Ton travaille de telle façon, il en résultera telle ou telle variation dans la production ; si l'fm répartit de telle manière la richesse produite, voilà ce qui résultera de cette distribution ; telles sont les lois que la science économique formule. Dans sa partie vraiment scientifique et positive, elle énonce simplement le rapport d'un antécédent à un conséquent, elle n'est ni morale ni immorale, ni juste ni injuste, pas plus que la physiologie n'est bienfaisante ou malfaisante quand elle dit : si vous faites une injection de curare, vous paralyserez les nerfs moteurs, ou, si vous faites respirer du chloroforme, vous enlèverez la sensibilité. Et, ce disant, elle peut servir à l'empoisonneur aussi bien qu'au médecin, mais elle n'en est pas responsable. La science véritable constate des relations, et ne fait que cela.
Mais, dès que l'on s'empare des antécédents pour produire les conséquents, on se sert alors
CONDITION m: TRAVAILLEUR DANS LE CATHOLICISME 357
dos lois scientifiques comme de moyens pour des fins, on sort alors de la science pure et, de façon ou d'autre, on entre dans le domaine de lu iim^ raie. Or, les économistes, môme ceux qui se pir* tendent le plus rigoureusement scientifiques^ n'ont pu jamais se tenir strictement dans le domaine des lois, ils ont eu toujours des pn^ort upations de fins, et par là, n'observant pas assi-/ soigneusement eux-mêmes les lois de la divisiivn du travail, ils sont entrés dans le domaino di^s sociologues et des moralistes. Car si tout dans un livre d'économie politique converge vers irLIc idée que le but de l'activité humaine est le ninvimum de production, ou le maximum de consninmalion, ou le minimum de peine, ou rétablis>('ment de l'égalité, ou toute autre idée analogm^ ( I ), que l'auteur le veuille ou non, toutes ses nfmnrvalions s'en ressentiront, toutes ses formul^'s i*n seront et déviées et faussées. C'est pour cela i|nnii a pu dire qu'il y a une économie politique mumle
{\) U suffit de lire la plupart des économistes à prêtent ions scientifiques, tels que Ricardo, Stanley Jevons et nos » lili(>raux » ou « orthodoxes » français pour s'apercevoir qiip sariis m^»me qu'ils paraissent s'en douter, ils donnent pour but i\ lontc l'économique le maximum de production, par conséquenl le maximum de consonunation, par suite encore le maxîniutn iJc jouissance. Au contraire, la plupart des écrivains scm luMstcr^ sont hantés d'une double idée, c'est que la richesse a suiloiil pour but de diminuer la peine et que son organi«^ali<in doîl
X'yH î.\ CRISE SOCIAI.K
<*l (rautrcs qui ne le sont pas, une économie politique ehnHienne. Je ne connais pas, pour ma pari, ile livre créconomie politique purement et strictement positif et scientifique ne s'inquiétant que de constater et de mesurer les diverses relations d'ordre économique, laissant aux moralistes, aux sociologues le soin d'utiliser pour des buts sociaux la connaissance des lois ; mais cela prouve simplement qu'il n'y a pas d'économistes purement économistes, cela ne prouve pas que Téconomie politique purement scientifique ne puisse pas et même ne doive pas exister. L'économie politique véritable ne doit être ni morale ni immorale, ni chrétienne ni athée, elle doit être la science économique et rien de plus.
Et, par conséquent, l'Eglise, la théologie n'a pas à intervenir dans la constatation et la formule des lois économiques. Elle n'intervient même pas pour fixer les fins immédiates auxquelles on peut faire servir la connaissance des lois. Elle interdit
tendre à rroduire l'égalité parmi les hommes. De là une multitude de confusions. Il est aisé de suivre à la trace ces confusions dans un livre qui a la prétention d'organiser socialement la richesse sans tomber dans le socialisme tout en donnant pour but à l'économique rétablissement de Fégalité. C'est le livre du protestant Ott : Trailé d'économie sociale, 2 vol. in-l2. FiscHBACHER ; livcc fort remarquable, d'ailleurs, et très digne de l'estime que l'on professe pour lui, à la condition d'en surveiller de près les formules et d'en critiquer les déductions.
COMJITÎON Dl TRAVAILUail DA.\S I.E CATHOLICISME 351)
de se servir des lois économiques dans un but d'injustice et d'expoliation de la faiblesse par la force, mais elle ne décide pas si le but social dernier doit être de réduire le plus possible la peine, ou d'augmenter le plus possible la jouissance, ou de supprimer le plus possible l'inégalité des hommes. L'Église sait que, si diminuée que soit la peine extérieure, il y aura toujours pour les hommes des peines à supporter, que, si accrue que puisse être la jouissance, le désir peut la dépasser encore, que, si réduite que soit l'inégalité, elle existera toujours, en sorte que tous les préceptes et tous les conseils chrétiens de résignation, de tempérance, d'acceptation de son sort auront toujours lieu de s'exercer. Elle laisse donc aux autorités sociales le soin de fixer le but social, de déterminer l'utilité qu'en fin de compte elles veulent faire produire aux moyens économiques : si elles veulent surtout que la peine soit diminuée, il faut adopter un régime de protection et de tutelle vis-à-vis des faibles, frapper toutes les dépenses de luxe de lourds impôts, édicter des lois somptuaires ; si elles veulent, avant tout, que la jouissance et par conséquent la production augmentent, il faut adopter un régime de liberté, favoriser la concurrence et la spéculation, pousser au luxe et à la consommation ; si Ton veut
onliu diminuer l'inégalité, il faudra que rimpot frappe la richesse acquise, et permette au pauv^re d'acquérir à son tour, que la loi favorise le groupement des prolétaires et au besoin entrave le groupement des capitalistes. Ce sont autant de systèmes, mais de systèmes sociaux. Je ne crois pas qu'aucun d'eux mérite d'être appelé plus spécialement catholique. De façon plus ou moins consciente, chacun d'eux inspire ou a inspiré telle ou telle législation, l'Eglise n'en a condamné, n'en condamne aucune. L'Eglise n'a pas condamné le protectionisme, elle n'a pas condamné le libre échangisme, elle n'a pas interdit les corporations, elle ne s'est pas élevée non plus contre leur suppression, elle ne condamne ni l'impôt sur le revenu, ni l'impôt progressif, elle ne condamnait pas davantage la taille ou la capitation. Pourvu que, dans le système donné, la justice ne soit point lésée, que les moyens de vivre chrétiennement et moralement ne soient enlevés à personne, l'Eglise ne proteste pas. On est donc fondé à dire, dans le sens que nous venons d'expliquer, qu'elle n'a pas plus une doctrine sociale complète et détaillée (ju'elle n'a une doctrine économique. Ce n'est pas elle, ainsi que nous l'avons montré plus haut (1),
(l) C. IV, ^Ordonnance sociale, m, iv.
CONDITION DC TRAVAILLELR DÀiNS LE CATHOLICISME 361
qvii doit fixer Tordonnance temporelle de la société, elle se contente de surveiller de haut la moralité, la justice intérieure de cette ordonnance. Or, si la science économique purement science jouit comme telle d'une autonomie parfaite, la science sociale, bien que liée de plus près à la morale et dès lors au dogme chrétien, puisqu'elle ordonne des fins, reste aussi indépendante dans Tordre et la détermination de ces fins. La doctrine catholique demeure en dehors et au dessus.
Et cela, cependant, ne veut pas dire que le catholicisme, comme tel, bien qu'il admette les divers systèmes, n'ait pas dans son dogme môme quelque chose qui l'incline à des préférences et qui lui permette de les justifier, que tous les systèmes à ses yeux aient exactement la même valeur et méritent le môme respect. Car le catholicisme a non seulement des dogmes précis sur la justice et sur la morale, il a encore un esprit. Or, nous allons voir d'abord quel est cet esprit et quelles peuvent être ses conséquences sur la condition économique et sociale du travailleur.
l\(\2 LA CRISE SOCIALE
Sociale» d'ahord. Quelle doit être dans la société aux yeux du catholicisme la situation et la dignité du travailleur manuel? C'est ce que quelques considérations très simples nous rappelleront.
Et, d'abord, tandis que dans le collectivisme comme dans le paganisme, comme dans toute doctrine naturaliste, on ne considère dans le travail manuel que la peine qu'il occasionne e( Tassujettissement auquel il condamne rhomme, qu'en conséquence on le regarde à la fois comme pénible et ignoble, étant un ravalement de l'homme à n'être plus qu'un outil ou un instrument au service de la matière, par conséquent comme un mal dont il faut le plus possible se libérer, qui [)ar lui-même et en dehors de ses fins utiles ne mérite que dédain, dégradant l'homme, œuvre d'esclave et non de citoyen libre, incomparablement au-dessous du travail de la pensée ou môme de l'activité guerrière, le catholicisme voit dans le travail manuel en même temps que la peine qu'il donne et l'humiliation qu'il engendre une dignité incomparable, car cette peine et cette humiliation mêmes remplissent dans
l'économie religieuse une fonction expiatoire qui suffit à relever la dignité du travail des mains et par suite du travailleur. C'est, en effet, au lendemain de la chute qu'a été prononcée sur Fhumaiiité cette sentence : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front. » Avant la chute, le travail était une occupation ou un jeu, il n'était ni asservissant ni pénible ; après la chute, il devient l'un et l'autre, la terre rebelle, la matière endurcie exigent que l'homme les travaille et les façonne pour avoir de quoi manger. De môme que le Prométhée de la Fable, Adam pour avoir voulu dérober le feu céleste est enchaîné au rocher, c'est-à-dire que le soin de sa vie corporelle l'absorbe à tel point qu'il ne peut qu'à grand'peine et par la continuité des efforts successifs de générations nombreuses se libérer et pour quelque temps relever son esprit et sa pensée. Mais parle fait même que le catholique professe le dogme de la chute, par-delà la peine et l'ignominie que tout homme doit constater dans le travail, il doit voir dans la peine l'expiation, et dans l'ignominie l'humiliation rédemptrice. Le travailleur n'est donc plus seulement un esclave ignominieux, sa fonction est noble, c'est une fonction religieuse, expiatoire ; nul homme n'a le droit de la rejeter pour son propre compte sans en fournir au moins
*i6i Ï.A CRISE SOCIALE
un équivalent; ceux qui peinent, ceux qui souffrent, qui courbent vers la terre leurs fronts pleins de sueur sont des victimes propitiatoires : si par remploi que la société fait de nous ces durs travaux nous sont épargnés, ce n'est pas parce que nous sommes censés valoir plus, c'est aussi bien peut-être parce que nos épaules n'eussent pas été capables de supporter ce fardeau, nos courages d'exercer ce sacerdoce ; leur fonction, du point de vue de l'esprit vraiment religieux, est supérieure à la nôtre, fussions-nous le plus noble des poètes ou le plus grand des savants. D'autant que quelque labeur manuel et quelque fatigue physique assujettissante se môle à peu près à tous les travaux.
Voyez, d'ailleurs, comme c'est vraiment bien là l'esprit du christianisme. Jésus naît sous le toit d'un charpentier, charpentier lui-même, faber, fahri filius, dit l'Evangile. Jusqu'à l'âge de trente ans, il travaille de ses mains avec Joseph ; sur ses trente-trois années de vie humaine, il en consacre trois environ à la prédication, tout le reste du temps en dehors de l'enfance, c'est-à-dire à peu près seize ou dix-sept ans, est employé au travail des mains ; la quantité de ce travail dans la vie de l'Homme-Dieu, par rapport au labeur de l'enseignement, est dans le rapport d'un peu
plus de cinq à un. Qu'est-ce à dire si Ton interprète l'Evangile au pied de la lettre ? C'est que Jésus a donné dans sa vie à ce travail obscur, pénible et humilié, une place bien plus grande qu'aux travaux de la parole et de la thaumaturgie. Jésus, résumé de l'humanité, type de la condition humaine, a œuvré de ses mains bien plus longtemps qu'il n'a enseigné, de même que le nombre des heures de travail manuel est bien plus grand dans l'humanité que le nombre des heures de l'activité pensante. Et aux yeux de tout chrétien, le Dieu Jésus a ainsi divinisé le travail corporel tout aussi bien que le travail spirituel, il a mis le premier avec l'autre au moins sur le pied d'égalité. Avant Jésus, le travail corporel, pour les païens, n'était qu'une œuvre d'esclave ; pour les vrais croyants, c'était une fonction noble et expiatoire ; après Jésus, le travail des mains est encore expiatoire, mais il devient incomparablement plus noble encore qu'auparavant, puisque, en s'y livrant, on fait plus qu'œuvre royale, mais vraiment œuvre divine.
Et les disciples de Jésus l'entendirent bien ainsi. Ils avaient chacun un métier qui les faisait vivre dans le temps que leur laissaient libre leurs œuvres apostoliques : saint Pierre était pécheur, saint Paul fabriquait des tentes ; ce dernier exhorte les
(idMos à se procurer par le travail, non seulement (le quoi subvenir à leurs besoins, mais encore de quoi soulager les pauvres (1); il va jusqu'à dire que celui qui ne travaille pas ne doit pas manger (2). Dès les premiers temps, TEglise, dans les canons TH et 52 du quatrième concile de Car- Ihagc (3), ordonne aux clercs d'apprendre un métier pour subsister honnêtement. Le travail des mains fut sévèrement commandé aux moines et aux cénobites, et la règle de saint Bernard le leur ordonne expressément. Cassien et d'autres auteurs attestent que les solitaires de la ïhébaïde étaient très laborieux, qu'ils se procuraient par leur travail non seulement de quoi subsister, mais encore de quoi faire Taumônc. 11 suffit de parcovirir les Moines iVOccident de Montalembert pour s'apercevoir du labeur énorme des moines. Ce sont eux qui ont défriché à peu près toute l'immense forêt gauloise; de nos jours encore, les Trappistes défrichent le désert comme àStaouéli ou dessèchent les marais comme dans les Dombes ou dans la Double. Les règles monastiques les plus anciennes, comme colles des Chartreux, consacrent une partie de la journée au travail des mains. Dans presque
{\)Èph., IV, 28.
(2) U Ihess,, m, 10.
(3j Cité par Beroibr. Diciionnaire de théologie, article Oisiveté.
tous les ordres religieux, les besognes domestiques journalières sont accomplies par les religieux : le Jésuite, tous les matins, balaie sa cellule et fait son lit. Les Frères coadjuteurs ou conversqui, dans beaucoup de Congrégations consacrées h la prière, à Fétude, h renseignement ou h la prédication, doivent faire les grosses et absorbantes besognes, ne sont pas traités avec moins d'égards et de déférence que les profès. Quelques-uns se sont élevés aux plus hauts degrés de la sainteté, hautement vénérés par tous, consultés souvent par les supérieurs, tel le P. Rodriguez de la Compagnie de Jésus , récemment béatifié . Telle est donc, aux yeux du catholicisme, Téminente dignité du travailleur manuel. Cette dignité eut son rayonnement jadis jusque dans la société civile. Les corporations de métiers, les sociétés d'artisans occupèrent au moyen âge un rang social important. Un roi de France, de passage à Montauban, logea chez un maître gantier de la ville et ne crut pas ainsi déroger. L'ouvrier manuel, sous l'ancien régime, n'était pas toujours au service de quiconque voulait l'employer. 11 travaillait volontiers pour ses clients, mais encore fallait-il qu'ils prissent rang et attendissent leur tour. Et si l'ouvrier, tailleur, cordonnier, maçon ou charpentier voulait s'accorder à lui-même quelque
rt^pit, il fallait bien que les pratiques prissent patience jusqu'à ce qu'il eût marié sa fille, enterré son oncle ou tout simplement tué son porc gras. Kn quelques villages de France où la main-d'œuvre est rare, où chaque corps d'état a à peine un représentant, on peut encore se faire une idée de l'honorabilité de la condition d'ouvrier dans l'ancienne France. Ajoutez que l'ouvrier s'appelait « le compagnon », qu'il mangeait à la table du patron, lequel traitait d'égal à égal avec tous les gros bonnets et parfois même avec les seigneurs, comme dans les fermes les garçons de pâturé ou de labour mangeaient à la table du fermier. A proportion que l'esprit chrétien s'est retiré de nos mœurs, à proportion aussi a baissé l'estime oii l'on tenait la condition du travailleur.
11 est vrai, sans doute, que les nobles firent profession de mépriser le travail des mains, ce qui fut la cause que les clercs, une fois prêtres, durent plus ou moins se Tinterdire, de crainte d'avilir le sacerdoce ; mais ce que l'esprit féodal, faussé par l'idée chevaleresque et militariste, méprisait ainsi, c'était bien moins le travail lui-même que le fait d'en retirer un salaire, car les dames besognaient dans leurs châteaux à des travaux de quenouille, de broderie, de dentelle, de tissage, de tricot ou de couture. Et ainsi, ce à quoi la féo-
CONDITION or TRAVAILLEUR DANS LE CATHOLICISME 369
dalité portait du mépris, c'était bien au travail manuel masculin, mais bien plus encore au salaire et à Targent.
Le travailleur est donc estimable aux yeux du catholicisme et sa condition véritablement honorable. Quels sont maintenant ses droits? Par le fait seul qu'il est homme et par là môme fils de Dieu au même titre que tous les autres, il a droit à vivre et à vivre en homme. Il fait, par sa naissance, partie d'une société à laquelle il doit ses services, mais qui aussi doit prendre charge de lui. Il lui faut quelques biens matériels pour assurer sa subsistance physique et il y a au-dessus encore un minimum de biens sans lesquels il ne pourrait pas être moral. Car si l'homme, depuis sa naissance, ne pouvait se procurer que le strict nécessaire, il devrait consacrer tout son labeur à chercher sa nourriture, à se mettre à l'abri du besoin immédiat, de la mort par inanition et, dès lors, quel temps lui resterait-il pour s'élever audessus de la condition bestiale, pour s'instruire de ses devoirs d'homme et, par suite, pour les pratiquer? De là l'enseignement de saint Thomas,
:nO I.A <.niSK SOCIALK
que Léon XIII a repris ot proclame^ (1), qu il faut un minimum do hîmis naturels pour pratiquer la vertu. Kt cela ne veut pas dire seulement, ainsi que récemment Ta prétendu un commentateur bizarre, que Hiomme a besoin de ne pas mourir de faim pour pratiquer la vertu, car il est trop clair qu'un homme mort ne peut plus être vertueux et il est très peu probable que saint Thomas et Léon XIII aient voulu écrire pour pn>clamer stilennellement une si évidente naïveté, mais cela veut dire qu'il faut au-dessus du strict nécessaire quelque chose encore qui permette h l'homme de relever la tête et d'apercevoir le ciel.
Il résulte de ces principes que par lui-même le travail de l'homme a une valeur au-dessous de laquelle il ne peut être apprécié sans injustice, et celte valeur correspond à ce minimum de bienci sans lesquels sa subsistance physique et morale n'est plus possible ; par conséquent, le travail humain ne peut pas sans injustice être mis sur le pied d'une marchandise matérielle et son acheteur n'a pas le droit de l'avilir de façon à le rémunérer le plus faiblement possible sans tenir compte des besoins du travailleur. Les dogmes moraux du
(1) Dans PEncycliquo nertim fwvnmm.
CONDITION DL* mAVAlLLtlLn DANS LK CATIIOLICISMI-: 371
ciitholicismc nous amènent donc à reconnaître à lu base de l'économique le principe du salaire minimum et il établir ce minimum un peu au-dessus (le ce qui est strictement nécessaire à la subsistance physique. Le dogme moral ne va pas plus loin, c'est maintenant à la science économique d'en déterminer les applications et d'en tirer les conséquences. Mais quel que soit le but que Ton assigne au labeur économique, diminution de peine, augmentation de jouissance, progrès vers Fégalité, on devra de toute façon, au moment d'établir les prix, tenir compte inflexiblement des exigences de la justice par rapport au salaire du travailleur et, par conséquent, organiser autour du salaire minimum comme autour d'un axe fixe la détermination des salaires. Et ce minimum encore une fois ne doit pns être un salaire de misère, un salaire de famine, mais un salaire suffisant et par conséquent un salaire d'homme rassasié. On peut discuter sur les conséquences à tirer de ces principes, sur le salaire familial, sur le taux du salaire minimum, mais sur le principe même de ce salaire on peut dire que, pour les catholiques, la question est tranchée. Léon XIII a condamné, de hi fa(,'on la plus nette, le libéralisme économique et le principe du marchandage. 11 y a une limite morale au-dessous de laquelle le salaire ne doit
pas descendre et cette limite demeure au-dessus de la limite incompressible au-dessous de laquelle il n'y a plus qu'un salaire de famine.
Il n'est pas difficile de comprendre que tous les prix se trouvent relevés par là et comme il faut bien que si le travailleur reçoit une part plus grande dans la distribution de la richesse, la part du capital et de la rente soit diminuée d'autant, la doctrine catholique apparaît comme diminuant la part des capitalistes dans la distribution de la richesse produite, pour augmenter d'autant celle qui revient justement aux travailleurs. Par rapport au libéralisme qui favorise les forts et les riches, le catholicisme paraît se ranger du côté des pauvres et des faibles et cependant il ne fait que rétablir l'équilibre et revenir à la justice. On peut donc dire en ce sens non pas qu'il y a une économie politique chrétienne, ce qui, ainsi que nous l'avons vu, n'a aucun sens, mais qu'il y a une économie sociale chrétienne qui soumet toutes les opérations économiques aux principes du christianisme et fait dépendre des besoins légitimes de l'ouvrier le minimum de salaire et influence par là l'échelle entière des valeurs.
Je ne crois pas que, par ailleurs, le catholicisme professe des doctrines économiques. Les théologiens ont, il est vrai, condamné au moyen âge le
prêt à intérêt, mais depuis, se basant sur ce qu'ils ont appelé les motifs extrinsèques, ils ont permis que le capitaliste reçoive une indemnité en faveur du risque ou du dommage qu'il a encouru en mettant son argent à la disposition des tiers. Et qu'on le motive comme on l'entendra, le fait demeure le même, c'est à savoir que le capitaliste reçoit un prix en échange de son prêt. D'autant que les raisons mêmes sur lesquelles s'appuyaient les théologiens n'ont par elles-mêmes rien de dogmatique, empruntées qu'elles sont à Aristote, tirées de la raison et de ce que l'on regardait au temps d' Aristote comme scientifique, de ce qui représentait alors la vérité économique, mais sont aujourd'hui très contestables pour ne pas dire fausses purement et simplement. Car la raison principale de l'interdiction de l'intérêt de l'argent, c'est que l'argent n'a pas par lui-même une force produc tive ; si donc le prêteur l'avait gardé, son argent n'eût rien produit, il n'a donc droit à aucune rémunération, pas plus que s'il avait prêté un objet quelconque improductif et qu'on lui rend en même quantité et de même qualité (1). Mais il ne faut pas y penser beaucoup pour s'apercevoir que toutes ces raisons ont été inventées pour justifier
(1) Saint Thomas, 11* li«î, q. LXXVUI, art. i, cite Uii-même Aristote, Êlhic , lib. V, c v, et Politic, lib. I, c. v et vi.
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la pratique et les idées communes parmi les hommes estimés des cités grecques. Dans ces petites agglomérations, de même que dans nos villages, on eût regardé comme indigne et vil quiconque aurait exigé une rémunération du prêt d'une mesure de blé, de farine, d'huile ou de vin, et nous-mêmes nous ne songerions, en aucune manière, à réclamer le prix d'un service rendu qui ne risque en rien de nous appauvrir et nous occasionne à peine un dérangement. Tel est le prêt à commodat du droit romain et celui dont parlent les théologiens. Durant de longues périodes économiques, tout le temps où l'argent monnayé ne put trouver d'autre emploi que celui de demeurer dans un coffre à la disposition de son possesseur, on comprend que l'on ait assimilé l'argent au blé, à la farine, à l'huile et au vin destinés à la consommation et qui ne produisent rien. Mais, des que l'organisation économique des temps modernes a eu créé le crédit, on s'est aperçu que l'argent ne devait pas être assimilé à une denrée de consommation, mais à un instrument de production, tel qu'un outil ou une machine quelconques. Car l'argent monnayé est un instrument qui aide à la circulation des richesses, un outil économique, il représente de la force accumulée, il a en lui-même et par lui-même une valeur, il
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enferme donc en lui une force latente qui, employée, peut produire des valeurs nouvelles. Une génisse à Tétable peut rester improductive tout comme l'argent dans un coffre; si cependant on la loue, on peut à bon droit retirer un prix de sa location parce que celui qui Ta louée peut la conduire au taureau et en avoir un veau et du lait. L'argent ne s'use pas, il est vrai, comme les autres outils, il n'en a pas moins une force productive qui, comme telle, mérite d'être rémunérée. Ce sont ces idées qui amenèrent les théologiens, tout en continuant à condamner le prêt à intérêt, à admettre des motifs extrinsèques qui autorisaient la conscience du prêteur à retirer de son prêt non pas une rémunération, mais une indemnité pour le manque à gagner, pour le risque encouru, pour le dommage éprouvé enfin [lucriim cessans^ periculiim soj'tis, damnum emergens).
C'est ainsi que la théologie, tout en maintenant la rigueur de ses principes : Miitumn date, nil inde sperantes, en a varié les applications selon les circonstances et les milieux économiques. Et, ce faisant, elle n'a pas véritablement changé, car elle avait de tout temps admis que la location d'un outil ou d'un instrument de production avait droit à une juste rémunération. Or, l'argent, qui, jadis, n'était pas un outil, en
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est maintenant devenu un. Il ne constitue donc plus ce que Ton entendait autrefois par ynulititm.
Pour la propriété, pour riiéritage, il en est tout à fait de môme. Un principe incontestable et incontesté, c*est que Thomme par son travail a le droit de modifier une matière inoccupée, de l'approprier à ses besoins et par là de lui donner une valeur qu'elle n'avait pas. Cette plus-value appartient donc de droit naturel à l'homme et si elle n'est pas susceptible de se disjoindre de la matière elle-même, l'homme qui l'a produite a le droit de posséder la matière, de s'en servir et môme au besoin de la consommer. C'est le jus titendi et ahutendi du droit romain, le droit à l'usage [utendï] et à la consommation {qhutendi). L'homme a droit à occuper la terre, à la cultiver, à la posséder pour son compte personnel, et quiconque soutiendrait d'une façon absolue que la propriété privée du sol est injuste et condamnable serait en dehors des traditions catholiques. Saint Thomas va môme plus loin et pense que la propriété privée de la terre est supérieure à la propriété commune, mais les raisons qu'il en donne sont des raisons purement économiques, et loin de conclure à l'illégitimité de la propriété en commun, il conclut seulement à la
licéité, à la légitimité de la propriété privée (1). Mais la tradition catholique n'admet pas moins que l'usage de cette propriété est soumis à des règles et à des principes supérieurs qui imposent au droit des limites. C'est qu'en effet il est de doctrine que la terre et tous les êtres inférieurs ont été disposés par le Créateur pour le service commun de l'humanité, à tel point qu'à l'origine toutes choses sont communes et que dans les cas de nécessité extrême elles le deviennent encore. L'homme qui meurt de faim a le droit d'échapper à la mort au moyen de la nourriture qu'il rencontre. La propriété privée est donc un droit, mais un droit dérivé et subordonné ; elle est autorisée et légitime parce que de façon générale elle sert au bien commun; elle devrait être restreinte ou supprimée même si par un concours quelconque de circonstances elle devenait nuisible au bien commun. C'est pour cela que l'Eglise ne con-
(l) L'article ii de la question LXVl (11» Ilœ de la Somme théologique a pour titre : Ulrum lie at alicui rem aliquam quasi propriam possidere, ete. La conclusion est bien remarquable : Quanquatn hoininem non dfceat amquid ut proprium iiabere, qload usu-M, impium lamen est et erroneum asserere ipsutn non possf^ quidpiam proprium haber,^, quoad potëstatem procurandi et disPKNSAXDi. Ainsi, ce qui légi ime la propriété privée, c'est le devoir qu'a l'homme de prendre soin de certaines richesses en vue du bien commun et de les dispenser ensuite à ceux qui en ont besoin. Le propriétaire n'est propriétaire légitime qu'à titre d'intendant de la communauté.
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(lamno auciin rt^gime économique, ne s'en approprie aucun; ollo no condamna pas le collectivisme des Jésuites du Paraguay, elle ne condamne pas le mir russe, elle accepte les codes civils, elle ne saurait condamner les expropriations pour cause d'utilité publique, ni même toutes les conliscations. I^^lle reconnaît le droit à la puissance séculière de fixer le régime des propriétés, pourvu que la puissance séculière n'ait en vue que le bien commun; pourvu que ses lois y servent, ses lois sont justes. La propriété privée est, en effet, aux yeux de TEglise un moyen et non une fin. La fin, c'est le bien commun des hommes. L'Eglise pose ce principe de justice basé sur la munificence gracieuse de Dieu et laisse aux pouvoirs civils le soin de déterminer les moyens par lesquels ce principe pourra être réalisé. Ceux-ci, à leur tour, doivent s'appuyer sur la science économique pour réglementer et ordonner les détails, et ainsi on peut également dire et que l'Eglise a une doctrine économique et qu'elle n'en a pas une, car, pourvu que la justice soit observée, les moyens économiques lui deviennent indifférents, et ainsi elle n'a pas de doctrine économique, mais la justice dans une civilisation donnée ne peut être observée que par un certain nombre de mesures économiques, l'Église ne peut donc approuver que ces
mesures, et ainsi elle a implicitement une doctrine.
11 en est de même de Théritage. L'Eglise a une floctrine sur la famille, de laquelle il résulte que les enfants sont le prolongement de la personnalité du père, ce qui entraîne bien le droit d'héritage, mais, d'un autre côté, l'Eglise admet que la personnalité morale du fils et celle du père sont indépendantes : l'un peut être sauvé et l'autre damné, leur solidarité naturelle n'est donc pas telle que tout ce qui appartient au père appartienne nécessairement au fils et, par suite, le droit d'héritage ne saurait être considéré comme absolu. A plus forte raison en est-il ainsi en ligne collatérale. Quant au droit pour le propriétaire de disposer par testament de sa fortune, ce droit non plus ne saurait être que relatif : s'il est utile au bien commun il est juste ; il cesse de l'être s'il peut nuire au bien commun. Ici encore, c'est au pouvoir civil de régler les conditions des héritages et les lois successorales. La solidarité familiale est un bien naturel, une force qui, en général, est utile à la société et que le droit d'héritage ne peut que renforcer, il convient donc d'ordinaire d'en favoriser l'existence et le développement, mais il peut survenir des exceptions et l'Eglise ne se reconnaît pas le droit d'en juger. Les divers Etats
eatholiquos ont modifié à leur gré leurs diverses lois successorales; la France, en particulier, a supprimé Thérédilé des charges, le droit d'aînesse, limité étroitement la liberté de tester; l'Eglise n a élevé aucune protestation, pas plus qu'elle n'en élevait au moyen âge contre les lois qui enlevaient au serf la liberté de tester.
11 suit pratiquement de ces considérations que si les écrivains ecclésiastiques s'élèvent contre telle ou telle loi sociale, contre tel ou tel régime économique, c'est en vertu de déductions rationnelles beaucoup plus quVn vertu d'une doctrine théologique absolue, dogmatique, arrêtée une fois pour toutes et qui n'est susceptible de recevoir de l'expérience ou de l'évolution historique aucune contradiction. En sorte que l'on peut bien dire que proclamer que le collectivisme est l'unique système économique et social qui puisse être juste serait se mettre en opposition avec l'Eglise, mais on peut, ce me semble, soutenir aussi que l'Eglise n'opposerait pas à l'établissement particulier d'un régime collectiviste le veto d'une excommunication.
Dans la pensée catholique, les propriétaires ne possèdent pas pour eux seuls, ils détiennent une propriété qui doit servir à tous ; les riches sont, selon les paroles si souvent employées par les
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Pères de TEglise et par les prédicateurs, les intendants et les économes des pauvres. L'épargne accumulée en certaines mains, l'excès de la production sur la consommation ne doit pas servir au faste, à l'ostentation, aux satisfactions sensuelles de ceux entre les mains de qui cette accumulation s'est faite ; ils n'ont reçu que pour avoir le privilège de pouvoir donner à leur tour, procurandi et dispensandiy nous disait tout à l'heure saint Thomas ; leurs coffres sont des réservoirs où la richesse s'accumule pour se déverser ensuite, comme les eaux du lac Mœris s'épandaient sur les terres environnantes dans les années d'insuffisance des eaux du Nil. La richesse accumulée, entre les mains de certains hommes ne s'y trouve qu'à titre de dépôt et si l'on ne peut pas dire que les pauvres pris individuellement aient un droit sur cette richesse, du moins il faut dire que les riches ont le devoir d'en faire profiter les pauvres. Voilà le rôle des riches dans l'économie chrétienne ; ils épargnent et constituent des réservoirs de richesse qui assurent les pauvres contre la misère. Leur train de vie d'ailleurs, môme quand il est large et honorable, n'est jamais excessif ni irritant par son faste, il n'y a pas entre le riche et le pauvre, entre le capitaliste et le travailleur un fossé infranchis-, sable, il y a dos relations honorables et honorées
de services réciproques et de secours mutuels. C'est donc de Tesprit du catholicisme beaucoup plus que de ses doctrines arrêtées, fixées, que résulte la condition du travailleur. Cependant comme à Torigine toute propriété vient du travail, le travailleur a incontestablement le droit de recevoir une rétribution égale à la plus-value que son travail a produite. Si Ton pouvait très exactement évaluer dans une pièce de soie, par exemple, la part qui revient au métier, au dessinateur, au travail du fabricant qui s'est procuré la commande et a ordonné Touvrage, ce qui resterait serait le produit qui appartiendrait légitimement au tisseur. Dans Timpossibilité où Ton est de déterminer ainsi la part de chacun dans le produit collectif, l'Eglise a, comme nous l'avons vu, reconnu comme juste que le travail produise une rémunération suffisante pour assurer la subsistance matérielle et la vie morale de l'ouvrier. Et ainsi elle voudrait que l'ouvrier fût au moins assuré sinon contre toute privation, au moins contre l'extrême et avilissante misère. Par l'ensemble de son esprit, le catholicisme est favorable au développement individuel, car l'esprit chrétien qui Tanime a pour but le salut de chacun des hommes. Or, Je salut est chose individuelle, cinq sacrements sur sept ont pour but la sanctification personnelle,
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et les deux autres, l'Ordre et le Mariage, s'ils ne sont pas institués en vue des individus qui les reçoivent, le sont en vue d'autres individus. L'Église elle-même n'est qu'un moyen au service du salut individuel des âmes. 11 est vrai que dans le catholicisme c'est par l'Eglise et dans l'Eglise seule que le salut peut s'accomplir, mais cela ne veut pas dire que l'individu cesse d'être fin, cela veut dire seulement que l'individu isolé ne peut parvenir à sa propre fin. Et il est vrai que cette fin est une participation commune de tous les élus à la vie divine, mais dans cette communion même chaque âme a sa vie personnelle et propre, chacune est constituée comme un monde, chacune a sa liberté. Le libre arbitre individuel est un dogme du catholicisme et de ce dogme dérive le droit pour chaque homme de travailler par lui-même à Tœuvrc de sa destinée. Et puisqu'il a le droit de travailler h sa destinée immortelle, pourquoi n'aurait-il pas de môme le droit de travailler à sa destinée temporelle? Dieu a laissé l'homme dans la main de son conseil, dit l'Ecriture. 11 est tout à fait conforme à l'esprit du christianisme que, de môme que l'homme a le droit de courir des risques dans l'œuvre de son salut spirituel, il ait le droit d'en courir dans l'œuvre de sa subsistance matérielle. Le christianisme est une religion de
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lihrrlé: à la hase de tous les devoirs humains, (le lr)us nos mérites, mêmes gratuits et surnaturels, se trouve le libre arbitre; le christianisme ouvre le champ le plus vaste à la liberté de nos aspiraticms vers les perfections les plus hautes; rien n'est plus éloigné de son esprit que de clore, comme par une barrière, nos perspectives ascensionnelles, il les ouvre, au contraire, inGnies et toutes grandes. « Eslote perfecti sicut Pater tester cœlf'stis perfpctus est. Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » 11 est donc tout à fait conforme à Fesprit du christianisme de laisser toutes les chances au développement, même purement naturel, de Tindividu humain. Ce qui fait que le collectivisme éveille, comme par un instinct, les antipathies chrétiennes, c'est bien moins à cause de ses erreurs matérielles qu'à cause d'un dissentiment spirituel qui me paraît intiniment plus radical et plus grave. Le collectivisme, en effet, pour supprimer tous les risques supprime toutes les chances, étouffe la liberté et condamne le travailleur à une médiocrité constante ; l'esprit du christianisme étouffe dans ces liens étroits, dans cette atmosphère terne, tranquille et sans horizon. 11 préfère, pour que l'on ait plus de chances, que l'on coure plus de risques. Il est, par conséquent, favorable à un état
social où le travailleur peut s'élever, par sa valeur propre, où se trouve, avec la propriété privée, la possibilité de l'épargne et du développement individuel par Taccumulation de la force économique. Mais, en môme temps, son souci de la justice lui fait proscrire tout injuste avantage accordé à la force économique capitalisée, il met donc obstacle aux ascensions trop rapides, disproportionnées aux efforts ou aux mérites et surtout il veut qu'on s'efforce de supprimer la déchéance morale qui résulte presque infailliblement pour l'homme de l'insécurité constante et de l'extrême misère. Donc, tandis que le collectivisme en supprimant tous les risques supprime aussi toutes les chances, le christianisme est favorable à la conservation des chances tout en travaillant à diminuer les risques et, en tout cas, à lés limiter.
Aussi bien est-ce là le double sens de toutes les institutions sociales inspirées par le christianisme, de toutes les réformes sociales préconisées par les grands chrétiens, évoques, prêtres ou laïques qui ont travaillé en nos temps à l'amélioration du sort de l'ouvrier. Les Ketteler àMayence,
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l«'s (le Mail et les La Tour du Pin, les Harmel, les Lemire, les Naudet en France, les Decurtins en Suisse, les Manning en Angleterre, les Gibbons et les Ireland en Amérique, les Pottier en Belgique, les Sliœpmann en Hollande (1), tous sont (faecord sur certains points essentiels dont le premier est que le travailleur doit être assuré contre le cliômage, la maladie et la misère, que, par suite, son salaire doit être suffisant et ne doit pas être livré aux brutalités du marchandage, que FEtat a le devoir de protéger sa faiblesse, d'éviter aux filles, aux femmes, aux enfants le surmenage physique, de réglementer, en conséquence, la durée du travail et même d'interdire aux faibles le travail de nuit, d'assurer le repos dominical et de permettre ainsi au travailleur de jouir de la vie de famille, de la paix de son foyer. L'aumône, sans doute, et la visite des pauvres et des malades restent à leur rang d'honneur dans la pratique chrétienne, mais de plus en plus apparais-
(l) Sur tout ce mouvement, il convient de lire en particulier : Le Pape, les Catholiques et la Question sociale, par Léon Grégoire, in-12, Perrin ; les articles si remarquables de M. Max TuRMANN sur le Catholicisme social qui ont paru dans la Quinzaine, et, qui, réunis, vont paraître en volume chez Alcan ; les ouvrages divers de M. Tabbé Naudet, aux bureaux de la Justice sociale, en particulier. Notre œuvre sociale ; — Propriété, capital et travail, et enfin les revues sociales catholiques : V Association catholique, le XX' siècle, la Démocratie chrétienne.
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sont avec les défauts de raumône purement matérielle qui n'est qu'un secours d'argent, les avantages de toutes sortes qui engagent à lui substituer l'assistance par le travail. Une admirable femme de bien, M™*" Hervieu, à Sedan, à Saint-Etienne un jésuite, le P. Volpette, à Dunkerque un médecin, franc démocrate et hardi chrétien, le docteur Lancry, ont établi l'œuvre des Jardins ouvriers. Amener le misérable au travail, relever à la dignité de travailleur, voilà l'échelon premier dans la lutte contre la misère, c'est celui que permettent de franchir l'assistance parle travail et l'œuvre des Jardins ouvriers. Il faut maintenant assurer au travailleur la dignité de son foyer, la sécurité de sa vie. C'est ce à quoi tendent les œuvres qui, comme la Ligue du coin de terre et du foyer, animée par le cœur généreux et la forte raison de l'abbé Lemire, veulent assurer au travailleur la possession certaine et indéfectible de la maison où il est né et où naîtront ses enfants. Fixer l'ouvrier au sol par l'attrait de la propriété, tî'est en môme temps l'assurer contre la misère et contre l'esprit de révolte ; le foyer fournit une assiette à la fois et une armature, une assiette qui permet rétablissement et une armature qui fait marcher droit et empêche l'inconstance. Les lois sociales qui réglementent le
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travail de nuit, la durée du travail, le repos dominical, affermissent la vie familiale autour du foyer. Les assurances ouvrières, les mutualités, les caisses de retraites garantissent contre la misère; les associations enfin, en égalisant les forces, permettent à la main-d'œuvre de garder la liberté de son arbitre en face des offres insuffisantes des employeurs.
Voilà donc les risques sinon complètement supprimés, réduits du moins à leur minimum. Mais la liberté du travailleur n'est pas étouffée. Elle est limitée simplement en certains points, afin qu'elle ait plus de puissance et de solidité; TEtat, en imposant des conditions au travail, en diminuant les heures d'ouvrage, ne diminue pas le salaire ; il raréfie, au contraire, le travail et par là, en vertu de la loi de l'offre, tend à élever son prix ; les salaires, après la diminution des heures, tendent donc à rester les mêmes qu'auparavant. L'ouvrier n'a donc, en somme, fait qu'économiser de la force et que gagner du loisir. En faisant partie d'une association corporative ou d'un syndicat, le travailleur, sans doute, sacrifie quelque peu de son indépendance individuelle, mais il y gagne en force de résistance, en valeur économique. Et sa puissance de développement, sa vraie liberté sociale ne se trouve en rien entravée,
elle est bien plutôt accrue. Il peut profiter des chances. S'il est favorisé par l'intelligence ou par la santé, s'il a plus d'économie et plus de vaillance que la moyenne des autres, il peut, dans les métiers libres, s'élever au petit patronat et même au grand ; dans les usines, acquérir avec des actions une part dans la propriété et les bénéfices (1), plus tard faire de ses enfants des contremaîtres et des ingénieurs ; les routes de l'avenir ne sont pas devant lui barrées ; il garde de la puissance parce qu'il a conservé de la liberté.
Telle est donc la condition du travailleur dans le christianisme. Son labeur est respecté ; il a dans sa nécessité quelque chose de majestueux, dans sa signification religieuse expiatoire quelque chose d'auguste, dans sa ressemblance avec les occupations les plus longues de la vie humaine du Christ quelque chose de divin. L'attitude de l'ouvrier dans le christianisme a véritablement quelque
(1) M. DE Laveleyk aétibli qu'avec les sommes employées par les ouvriers à s'alcooliser, ils pourraient, en vingt ans, acheter toutes les usines et se délivrer du patronat, et tout récemment M. CosTE, dans son livre sur VExpérience des peuples (in-8o, Alcan), fait un calcul analogue. Si, en effet, nos 4 millions d'ouvriers industriels qui bon an mal an dépensent 100 francs chacun au cabaret économisaient cet argent, ils pourraient, en seize ans, acheter la plupart des actions et par conséquent devenir les maîtres de la grande industrie.
chose do sacré. Le travail des mains n'est plus servile ni di^daigniS il devient très noble et ne perd de sa noblesse sociale qu'à mesure que dans nos sociétés modernes Tesprit chrétien s'évapore. S'il est vrai qu'on ne peut pas dire que le christianisme professe dogmatiquement un système social complet, si même on ne peut pas dire qu'il condamne le système du capital ou l'établissement particulier d'un régime collectiviste, il est incontestable que le christianisme a condamné et condamne encore l'usure, c'est-à-dire la part que le capital prélève injustement sur les produits du travail. Et en môme temps il condamne le marchandage, c'est-à-dire l'assimilation injurieuse des forces humaines aux forces brutes de la nature, de l'homme à l'outil ou à la machine ; il proclame le droit du travailleur à la vie, au salaire suffisant ; il met des limites au droit absolu de propriété, abaissant pour les mettre à la portée même des plus faibles et des plus petits les fruits de l'arbre de vie. 11 proclame encore le droit du travailleur à la famille, au foyer, au repos dominical, c'està-dire le droit pour l'homme de vivre en homme, en être sociable et moral. 11 rappelle à l'Etat que sa fonction de justice l'oblige à empêcher les faibles d'être opprimés et à les protéger contre les abus ; il inspire toute une législation de sauve-
garde, de protection, d'assurance ; il revendique le droit pour tous à l'association. Par là, le christianisme assure le travailleur contre les risques extrêmes. Mais il se garde bien de lui enlever ses chances : il réglemente la liberté, s'oppose h ce qu'elle soit ou opprimée ou oppressive, mais il ne la supprime pas ; il s'oppose à l'établissement des inégalités trop grandes qui résultent de la violence et de l'injustice, mais il ne vise pas à réaliser la chimère d'une égalité niveleuse. Il respecte les décrets sages de Celui qui, tout bon, a voulu donner tout à tous, mais cependant plus aux uns et moins aux autres, il ne confond pas l'égalité avec la justice, il peritiet ainsi aux énergies, à toutes les énergies de s'alimenter d'espérances et à toutes les vies d'atteindre à leur complet développement. Nous sommes bien loin de la médiocrité servile du collectivisme; nous sommes en présence des perspectives indéfinies qu'offre à toutes les énergies vitales de l'ôtre humain la liberté des enfants de Dieu.