CHAPITRE II
Nous vivons on sociétt^, nous sommes des êtres sociaux. Et si nous vivons en société, ce nVst pas un accident mais une condition de notre existence, ce n'est pas seulement un fait, c'est une loi. Cette doctrine n'a jamais été sérieusement contestée et Rousseau lui-môme n'a pas soutenu que l'homme pouvait vivre en dehors de la société. Il a seulement prétendu que les lois sociales dépendaient de la volonté de l'homme. En quoi il aboutissait à une sorte de contradiction, car, d'une part, il admettait que la vie en société était une loi de l'existence de l'homme, et de l'autre, il prétendait que l'homme peut, à son gré, constituer les lois de la société, ces lois mômes dont sa vie dépend. Mais, au contraire, il faut dire que l'homme ne pouvant exister seul, en dehors de la société de ses semblables, la vie individuelle ne pouvant ni se produire, ni s'expliquer, ni durer en dehors de l'existence sociale,
il doit y avoir naturellement des lois de la société contemporaines des lois de la vie individuelle et tout aussi inéluctables. Car Thomme isolé ne se comprend pas : Tenfant, faible et nu, ne peut vivre en dehors de ses parents et tout au moins un premier couple humain est nécessaire pour donner naissance à Thumanité. Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, des origines premières, il est trop clair aujourd'hui qu'un homme isolé et réduit à ses seules forces ne pourrait lutter longtemps contre les forces destructives de la nature. Robinson Crusoé n'a pu vivre dans son île que grâce aux ressources de toute espèce qu'il a tirées des débris de son vaisseau, grâce aux expériences et aux souvenirs de sa vie sociale. Par ces souvenirs, par la hache du charpentier, par la poudre, les cardages et les fusils, c'est avec toute la société humaine qu'il restait en communication. Réduit à ses seules forces, sans abri, sans nourriture et sans vêtements, jeté nu sur une terre nue, il n'aurait prolongé sa misérable existence que durant les quelques heures qu'il aurait fallu pour mourir de faim.
C'est par un acte d'abstraction assez facile que Ton a considéré l'homme comme un individu isolé, mais, cependant, par un acte véritable d'abstraction. A voir chacun de nous se déplacer,
aili»r, venir iiidépeniiâmnienl de ceux qui TentminMit, parfois contre leur volonté manifestée même par la force, il semble bien que chaque homme soit matériellement indépendant des autres, mais venons de voir cependant qu'il n'en est rien. Si l'on se place au point de vue intérieur, il semble que Tindépendance soit peut-être plus entière encore. Notre àme n'est-elle pas un monde fermé, notre pensée, notre conscience, une sorte de jaiiJin clos où rien du dehors ne peut pénétrer et d'où rien ne peut sortir par où nous soyons capables de nous relier aux autres consciences, aux autres pensées, aux autres âmes? Les psychologues modernes, depuis Leibnitz, ont insisté sur le fait de cette solitude intérieure, ils se sont efforcés de montrer que les âmes ne sauraient avoir « de fenêtres sur le dehors », et les philosophes ont conclu de ces analyses à un idéalisme qui les a conduits à l'individualisme le plus outré, à un égoïsme qui, pour avoir été qualifié de transcendantal, n'en est pas moins monstrueux et véritablement forcené. 11 semble, en effet, que si l'on «e renferme une fois dans le point de vue purement intérieur de la conscience on n'en puisse plus sortir. Car, comment avoir conscience d'autre chose que de soi-même, comment penser hors de sa pensée et comment, au moral comme au
physique, espérer jamais pouvoir sauter hors de soi?
C'est cependant la conscience môme qui peut fournir un point d'appui pour dépasser les limites de l'égoïsme, pour découvrir au-delà de soi les autres et pour sentir le lien qui les réunit à nous. Nous avons, en effet, tout un ensemble d'états de conscience ou de sentiments que nous ne saurions rapporter à nous-mêmes, à nous seuls, l'existence des autres hommes y est impliquée et leur liaison avec nous. Cet ensemble de sentiments se nomme le sens social. Je voudrais ici en constater d'abord Texistence, en décrire les principaux phénomènes, essayer de l'expliquer, montrer enfin que nous devons le cultiver et indiquer les moyens à employer pour cette culture ainsi que les résultats que l'on est en droit d'en attendre.