‹ La crise socialeChapitre 8 sur 25 · EXISTENCE DU SENS SOCIAL · texte numérisé non relu

EXISTENCE DU SENS SOCIAL

Le sens social se manifeste d'abord d'une façon pour ainsi dire toute négative : l'isolement, la solitude font souffrir l'homme. Une existence humaine, fiit-elle par ailleurs comblée de tous les biens et de toutes les satisfactions, mais à qui

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manquerait la sociolé d^autres hommes, nous paraîtrait ù la fois étrangement vide et désolée. Fût-il dans une île enchantée, dans un palais merveilleux où des génies silencieux et invisibles viendraient lui fournir toutes les commodités de la vie, l'homme isolé souffrirait encore, il sentirait la tristesse du sens social inassouvi. Ce n'est pas seulement pour satisfaire ses besoins physiques que l'homme a besoin de la société de ses semblables, c'est encore pour satisfaire d'impérieux besoins moraux. L'homme a faim et soif de la compagnie de son semblable, ses douleurs s'allègent quand il les conlie et ses plaisirs s'avivent quand il les raconte. La vérité môme lui devient à la fois et plus claire et plus précieuse quand il peut y faire participer les autres intelligences. Archimède sortait de son bain pour crier aux Syracusains ses découvertes. Et ce noble désir de communiquer la vérité qu'on possède, ce prosélytisme qui anime les missionnaires de la justice, de la science, de la foi, ne peut s'expliquer que par le besoin de communier en pensée avec d'autres pensées. 11 n'y aurait pas de supplice plus atroce que celui d'une âme qui, sûre pour elle-même de la vérité, ne pourrait arrivera faire partager à ses semblables son intime conviction. Ainsi, c'est au moment môme où, à l'intérieur de

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son être, l'homme semble enfermé dans la solitude de sa pensée qu'il ne peut rester solitaire, que sa conscience se dépasse elle-même et que son âme, à travers les prolongements de son insuffisance, exige d'autres pensées et atteint les autres âmes. Le reploiement du moi sur lui-même ou ce que d'un nom barbare on a nommé Vt'gotkme, s'il va assez loin, doit dépasser l'égoïsme philosophique aussi bien que l'égoïsme moral. Maine de Biran l'a montré et plus près de nous on peut le voir constater aussi dans les ouvrages fort différents de MM. Maurice Blondel et Barres. Par le fardeau que nous éprouvons dans la solitude, nous sentons que quelque chose nous manque et ainsi se révèle l'existence du sens social. La solitude est d'autant plus lourde qu'on la ressent au milieu des hommes. Dans une ville peuplée, parmi une multitude inconnue et affairée, l'âme souffre doublement, ayant devant elle des hommes et ne pouvant s'en faire des compagnons. Aussi quelle allégresse nous donne le sens social lorsque, au milieu de l'océan, se montre la fumée ou la mâture d'un paquebot, quand dans le désert on pressent l'approche d'une caravane, quand, dans une foule inconnue, tout â coup nous découvrons un visage familier !

Nous sommes ainsi liés aux autres hommes :

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quoique chose nous manque quand nous sommes seuls, nous sommes heureux de sentir des hommes autour de nous. Physiquement, moralement, nous avons besoin pour vivre d'un milieu humain, et le sens social nous avertit de la non-existence ou' de Texistence de ce milieu ; la société des autres hommes nous est aussi nécessaire que Tair ou que la lumière.

Aussi, plus le milieu nous est immédiat et coutumier, plus le sens social nous avertit des attaches que nous avons avec lui. L'enfant n'est durant de longs mois qu'une sorte de prolongement de sa mère ; quand elle rit, il sourit, et' il pleure quand elle pleure ; la mère à son tour ressent tout ce qu'éprouve l'enfant. Toutes les mères, comme M°^ de Sévigné, ont « eu mal h la poitrine » de leur fille ou de leur fils. Quelquefois le sens social est si vif que ceux qu'il unit ressentent à la même heure, bien que séparés parla distance, des impressions qui se correspondent, comme il arrive dans quelques cas de télépathie, ou que la même idée traverse à la fois leur esprit, comme dans le cas rapporté par M. Ribot de ces deux jumeaux qui, le môme jour, presque à la même heure, chacun dans une ville différente de l'Angleterre, achetèrent l'un pour l'autre le même modèle de service de cristal.

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Ces lions ne s'étendent pas seulement à travers l'espace, ils se diffusent encore à travers le temps : les descendants des braves sont fiers des exploits de leurs ancêtres ; nous souffrons des peines et des hontes de nos aïeux, comme nous nous réjouissons de leurs joies et nous nous glorifions de leurs gloires. Ce sentiment s'étend au-del<^ tie?* limites de la famille : les campagnards sont tiers de la force ou de l'adresse des habitants de leur village, comme les habitants des cités antiques ressentaient de la fierté du triomphe de leurs concitoyens dans les jeux publics.

C'est ainsi que le sens social, s'agrandissant peu à peu, devient le sens patriotique, la p^irt de chaque conscience individuelle qui, à travers l'espace ou le temps, sympathise au bion-i^tro ou au mal-ôtre de la nation tout entière. Après tant de siècles, Azincourt et Crécy nous émeuvent encore, Bouvines nous fait tressaillir, et en parcourant l'histoire de notre patrie nous senlr^ns que nous sommes liés par tout notre être h tous ses divers moments, et que, par le fond môme de nos entrailles, nous communions avec nos pères. Ainsi, il y a un sens social, une conscience sociale. En nous-mêmes, la jouissance ou la peine ne sont pas purement individuelles : nos plaisirs^ nos souffrances s'étendentplus loin que nous, lîi sphère

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(l(» iloiro sensibilité dépasse notre (>goïsme, elle rayonne au dehors de nous, le milieu social qui parait nous l'être extérieur conditionne notre intérieur, le bonheur ou le malheur des autres pénètrent en nous, les autres deviennent nous. Ils sont nous, et nous sommes eux. Ost ainsi par le sens social, par cette sensibilité diffuse qui nous rattache au milieu humain que nous sommes vraiment des hommes, cVst-à-dire non pas seulement des individus, des atomes isolés, mais des individus sociaux. Rien en nous nVst purement et simplement notre, tout est en rapport et en dépendance avec nos parents, avec nos frères, nos enftmls, nos concitoyens par la race, par le sang ou même par le libre choix.

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