CHAPITRE II LA SITUATION ACTUELLE DU VIGNOBLE GIRONDIN
Dire que la viticulture représente une des plus grandes richesses françaises semblerait une banalité. Cependant, pour mieux préciser son importance, nous voudrions donner ici quelques chiffres tirés de l’ouvrage de M. Félicien Maudet, sur le Statut juridique de la viticulture française (),
« La viticulture, écrit M. Maudet, occupe environ dans notre pays 1.700.000 familles, soit à peu près un tiers de notre population agricole. Elle fait vivre 300.000 à 390.000 entreprises commerciales, et enrichit le revenu national de 6 à 10 milliards par an (francs Poincaré). Elle procure au Trésor une moyenne de 4 milliards de taxes et impôts divers. »
Notons ici que, d'après un article de M. Henri Hitier, paru dans la Revue des Deux-Mondes, le 1% juillet 1937, le nombre des exploitations rurales était en France de 9.702.752 en 1892, et seulement de 3.966.430 en 1929, soit une diminution de 1.736.322 en trente ans, équivalente à l’effectif total des vignerons français.
Une branche de l'industrie nationale qui représente pour le pays une telle importance ne peut supporter une trop longue période de crise sans qu’en résultent non seulement de graves conséquences d'ordre économique et fiscal, mais aussi d'ordre social. Il ne faut pas oublier, en
effet, que la propriété appartient pour la majeure partie
(1) F. Mavudet, thèse Paris, 1933.
PA, EP RNRS E JS
Te
PTE
aux cultivateurs eux-mêmes : la grande propriété est chez nous l'exception et tend d’ailleurs à disparaître peu à peu, sous l'influence des difficultés croissantes d'exploitation, et de notre législation égalitaire (droit successoral), Un chiffre illustrera nos dires : la Gironde comptait, en 1924, 60.591 exploitations viticoles, et sur ce nombre il y avait 50.301 exploitations de moins de 3 hectares, alors que celles de plus de 30 hectares s’élevaient seulement à 285.
Presque tous les petits viticulteurs vivant uniquement de la vente de leurs vins, il est certain que leur ruine aurait des conséquences désastreuses pour notre région dont ils constituent la force vitale.
De plus, la viticulture fait vivre un grand nombre d’industriels, de commerçants ou d'agriculteurs qui souffriraient indirectement, mais très gravement, d’une telle ruine.
Or, si la crise actuelle se prolongeait trop, cette ruine serait consommée et entraînerait l'abandon de la culture, la désertion des campagnes, l’augmentation du chômage, le renchérissement d’une boisson qui est celle de la majorité des Français, et la baisse de notre prestige à l'étranger.
Il ne faut pas oublier, en effet, que les vins français ont, de tous temps, été nos meilleurs ambassadeurs. Leur réputation n’est plus à faire dans aucune des cinq parties du monde où ils n’ont jamais pu être égalés. Mais cette réputation doit être soutenue, ‘et à l'heure actuelle il est plus nécessaire que jamais de s’astreindre à une tâche délicate de lutte contre la fraude, et de propagande intensive basée sur une qualité reconnue et contrôlée.
La France comptait en 1936 1.402.383 hectares de vignes en rapport. La production totale a été pendant les dix dernières années de 54.460.370 hectolitres en moyenne. Or, la production des années 1900-1910 n'était que de 51.865.460 hectolitres.
ES
Par ailleurs, la consommation taxée, qui était de 45.000.000 d’hectolitres de 1900 à 1910, est passée à 47.000.000 de 1920 à 1930, et à 50.998.000 hectolitres en 1935-1936 @), non compris la consommation familiale des producteurs, qui peut atteindre 15 à 20 p. 100 de la consommation taxée.
Les exportations de la France métropolitaine s’élevaient : en 1875, à 3.730.900 hectolitres; en 1910, à 2.291.700; en 1930, à 1.094.000, et seulement à 719.600 hectolitres en 1935. |
Par contre, les importations, qui s’'élevaient à 401.330 hectolitres de 1870 à 1875, sont montées à 6 millions 869.900 hectolitres en 1914, pour atteindre 12 millions 626.500 hectolitres en 1935, et 6.120.100 hectolitres pendant les six premiers mois de 1936, après être passées par 17.504.200 hectolitres en 1933 @).
On a pu constater en France, en 1936, par rapport à 1935 : une diminution de 245.204 viticulteurs ayant fait une déclaration de récolte; une diminution de 402.571 hectares de vignes en production; une diminution de récolte de 33.538.483 hectolitres; une augmentation des stocks à la production de 3.109.261 hectolitres (11.642.861 en 1936 contre 8.533.600 en 1935) (@).
Les quelques chiffres que nous venons de citer montrent que, pour une superficie cultivée moindre qu'en 1875, la
(2) La consommation française s'était élevée à 70.000.000 d'hectolitres en 1900 et à 80.000.000 d'hectolitres en 1875 (chiffres cités par M. le Sénateur Portmann dans un article publié le 31 juillet 1932 dans /a Petite Gironde, sous le titre : « La consommation du vin en France est-elle suffisante ? »).
(3) Les chiftres cités dans les quatre paragraphes ci-dessus sont extraits de l'Annuaire international du vin, édition 41937.
(4) Chiffres extraits du journal La Feuille vinicole du 10 janvier 1937. L'augmentation des stocks à la production, malgré le rendement déficitaire de l’année 1935, s'explique par la crise et surtout par l’encombrement du marché, causé par la grande abondance des récoltes 1935 (13.037.491 hectolitres) et 1934 (75.143.622 hectolitres).
pe
quantité de vin produite est supérieure à ce qu'elle était autrefois. Cela tient sans doute aux méthodes de culture greffage, choix des cépages, tailles, fumures, machines à haut rendement) ou de vinification modernes. Cette amélioration du rendement est un témoignage de progrès, mais malheureusement la consommation n’a pas subi la même courbe ascendante, puisque sa proportion, par rapport au chiffre de la population, est restée à peu près constante,
La conséquence de cette situation apparaît clairement aux yeux du moins prévenu : la consommation restant stationnaire et la production augmentant, les prix baissent, à moins que l'exportation ne serve de dérivatif, destiné à rétablir l’équilibre entre l'offre et la demande. Malheureusement nous avons vu, par les chilfres cités plus haut, que nos exportations fléchissaient considérablement, alors que nos importations augmentaient dans des proportions importantes.
Le malaise, latent depuis la guerre, et provisoirement écarté par quelques bonnes années situées aux alentours de 1925, s’est peu à peu aggravé sous l'influence de la récente crise mondiale et des mauvaises récoltes postérieures à 1929, entraînant une chute des cours non compensée par une diminution du prix de revient, et une accumulation des stocks à la production. Aujourd'hui, les réserves des viticulteurs sont épuisées, et un prompt retour à une situation plus normale est indispensable.
La Gironde a-t-elle un meilleur sort que l’ensemble du pays ?
Nous répondrons sans hésitation à cette question par la négative. Nous croyons même la situation plus sérieuse encore chez nous que dans le reste du pays.
Le vignoble girondin est relativement considérable, puisqu'il comptait encore 125.245 hectares de vignes en production en 1936 et qu'il vient au troisième rang (pour
np
la superficie plantée) parmi les départements français; mais nous avons vu au chapitre précédent que presque partout, en Médoc, dans les Graves, le Sauternais, les Premières Côtes, le Saint-Emilionnais, etc., les vins récoltés étaient des vins fins ou tout au moins de qualité bien supérieure à ceux du midi. Les vins communs sont chez nous en minorité, et, si nous en croyons M. Octave Audebert, ancien président de la Société d'agriculture de la Gironde, ceux-ci représenteraient environ 50.000 hectares seulement, alors que les vins fins s'élèveraient à 80.000 hectares ),
Toujours d’après M. Audebert, le rendement, calculé sur une moyenne de dix années, ne dépasserait pas 20 hectolitres par hectare pour les vins fins, et 40 hectolitres pour les vins ordinaires. Il est bien entendu qu'il s’agit ici de moyennes, les rendements pouvant les dépasser ou rester en deçà.
Là est la clef du problème : la Gironde est surtout productrice de vins fins, dont le coût de production est d’autant plus élevé que le rendement à l’hectare est plus faible. Ces vins, qui doivent, pour être payants, se vendre à une clientèle spéciale d'amateurs, de gourmets et de personnes aisées, ont forcément subi, plus que les vins ordinaires, les contrecoups d’une crise qui atteint durement tout ce qui touche au luxe et n'est pas absolument indispensable à la vie.
Bien plus, les vins de Bordeaux, célèbres dans le monde entier, s'étaient de tous temps exportés à l'étranger. Le Médoc, par exemple, n’a, si nous en croyons M. Descas, président du Syndicat national du commerce en gros des vins, cidres, spiritueux et liqueurs de France, jamais exporté moins de 50 p. 100 de sa production. L'étranger était donc notre meilleur client, un client qui appréciait et payait bien nos excellents crus.
(5) Revue des agriculteurs de France, juill. 1937, p. 62.