‹ La Crise Viticole en GirondeChapitre 17 sur 78 · TT ES · texte numérisé non relu

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Or, conséquence d’une politique plus ou moins maladroite, d’une tendance à l’autarchie qui se manifeste dans nombre de pays et aussi de la crise générale, nos expor-

tations, ressource essentielle, sont tombées de facon

L'exportation des vins de la Gironde de 1863 à 1937. (D'après les documents statistiques publiés par la Chambre de commerce Bordeaux, 1936-1937).

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lamentable. Il n’est pas de meilleur moyen pour se rendre un compte exact de ce désastre que de consulter le graphique ci-dessus, montrant le mouvement des expor-

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tations girondines pendant les dix dernières années Comparées à ce qu'elles furent en 1863.

C’est ainsi que l'Allemagne, qui était notre plus gros client en 1863 avec 111.270 hectolitres, est passée au cinquiènie rang en 1936 avec seulement 8.382 hectolitres, soit 982 tonneaux, après avoir atteint 244.542 hectolitres en 1912 pour les vins en fûts 6). Il est certain que la propriété et le commerce souffrent d’une telle situation, mais notre prestige ne serait pas le moins atteint si un tel état de choses devait se stabiliser pour de longues années.

La situation des vins ordinaires ne se présente pas tout à fait de la même manière.

Excellents vins de table, ils alimentaient la consommation locale et le surplus s’expédiait vers différentes régions de France. Produits en quantité à peu près constante depuis la reconstitution postphylloxérique, ils étaient facilement absorbés par la consommation nationale. Cependant, en raison de la crise actuelle, ils ne se vendent plus et encombrent les chais des viticulteurs, ou se vendent à un cours proche du prix de revient, si ce n’est plus bas.

Pour situer la baisse des cours, nous nous baserons sur les statistiques publiées par le Ministère de l'Agriculture : Enquête décennale de 1929 et statistique agricole annuelle pour 1935. *

Voici les chilfres que nous y relevons :

Valeur moyenne de l’hectolitre de vin en 1929 en Gironde, 389 francs; en 1935, 75 francs.

Soit, pour un rendement moyen de 32 hectolitres à l’hectare en 1929, un produit brut de 42.448 francs par hectare de vigne; et, pour un rendement moyen de 35 hectolitres en 1935, un produit brut de 2.625 francs.

Ces chiffres se passent de commentaires, et montrent bien la gravité de la crise qui pèse sur la Gironde.

(6) Documents statistiques publiés par la Chambre de commerce de Bordeaux, 19419.

Comment veut-on, en effet, que le viticulteur puisse vivre avec un tel revenu, alors que les frais de production augmentent sans cesse et dépassent souvent la recette brute ?

L'étendue de la crise se traduit de façon tangible par la baisse considérable subie par la valeur de la propriété en Gironde.

De notre enquête personnelle nous pouvons conclure que la valeur moyenne de 1 hectare de vigne en rapport se situe aux environs de 6.000 à 8.000 francs, alors que dans le midi les prix atteignent 25.000 francs et 30.000 à 35.000 francs en Algérie (renseignement fourni par M. Désalbres, professeur d'agriculture à l’Institut agricole de Maison-Carée, Algérie). Ces prix s’entendent pour des vignes ordinaires. Pourtant, sauf les domaines jouissant d’une étampe célèbre (), il faut cependant convenir que même les vignobles de vins de cru ont eux aussi baissé dans de considérables proportions. Cette baisse ne date d’ailleurs pas d'aujourd'hui, ainsi qu’en témoignent ces lignes écrites en 1914 par M. Caziot dans son remarquable ouvrage sur La valeur de la terre en France, p. 434 :

« Depuis trente ans, le vignoble bordelais s’est déprécié dans des proportions parfois invraisemblables.

» Les grands crus ont la valeur que leur donne leur marque commerciale; cette valeur est aléatoire, et on ne sait jamais ce que peut donner une vente...

» Le Médoc est, au point de vue vénal, la région la plus dépréciée de toute la contrée girondine; on peut dire que, d’une manière générale, tout le monde est vendeur. Dans le pays, il n’y a pour ainsi dire plus d’acquéreurs. La grande propriété, qui a perdu entre les deux tiers et les

(7) Etamper, ou estamper, consiste à imprimer par une forte pression sur une capsule métallique, sur un bouchon, sur le joint d’un fût, ou sur une caisse, soit une raison sociale, soit la marque d’un cru, soit une marque commerciale. Etampe s'emploie donc comme synonyme de marque (Féret, Dictionnaire du négociant en vins et spiritueux, 1896).

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quatre cinquièmes de sa valeur, est à peu près invendable, et seuls ont pu tenir tête à la crise ceux qui possédaient une fortune indépendante du vignoble.

» … Il faut reconquérir les marchés, reprendre Île consommateur, et ce sont là des œuvres de longue haleine... »

Pourtant, en 1913, les exportations de la Gironde s’élevaient encore à 586.498 hectolitres contre 265.030 hectolitres seulement en 1936.

Des conversations que nous avons eues avec diverses personnalités girondines, notamment avec les représentants du Crédit Foncier, nous pouvons conclure que la situation actuelle est encore plus grave qu'elle ne l'était en 1914, et qu'elle deviendra nettement catastrophique d'ici très peu de temps, par suite des nouvelles charges sociales et économiques qui pèsent chaque jour davantage sur la propriété, pour peu qu’une protection efficace et un renversement de la politique suivie jusqu'ici ne se produisent pas. :

Ajoutons encore quelques exemples à ceux déjà donnés. Une propriété de 50 hectares, située à Listrac, en Médoc, avec château meublé, s’est vendue, en 1937, 50.000 francs; plus de 1.000.000 de pieds de vigne ont été arrachés et non remplacés dans la commune de Margaux depuis la guerre; un château de graves, contenant 200 hectares, et ayant un nom connu, était estimé environ 1.800.000 fr. il y a quelques années : actuellement, il ne trouve pas preneur à 500.000 francs 6).

(8) Quelques chiffres, dus à l’obligeance de M. le bâtonnier de Roquetle- Buisson, nous confirmeront bien la gravité de la situation du Médoc.

En 1928, année de production moyenne en Gironde (4.700.000 hl.), il y avait, au 14% décembre, #4 crus classés du Médoc vendus, représentant environ 3.300 tonneaux. En 1937, à la même date, 33 crus représentant 1.300 tonneaux seulement sont vendus. Il est vrai que la production a été au-dessous de la moyenne en 1937 : 3.353.000 hl. environ. Mais les arrachages provoqués par la difficulté d'entretien des propriétés coûteuses

Peut-être le Médoc est-il le plus atteint, mais les autres régions souffrent également à des degrés divers (l’Entredeux-Mers, produisant des vins assez ordinaires, en assez grande quantité et à un prix de revient peu élevé est, lusqu'à présent, la contrée la moins touchée par la crise).

Nous pouvons lire, dans l’intéressant ouvrage de Lafforgue, Riedel et Franc de Ferrière, sur Les Graves de Bordeaux, que les superficies plantées en vignes dans cette région ne cessent de décroître. C’est ainsi que, pour la seule commune de Martillac, le cadastre relevait, en 4847, 394 hectares de vignes, et en 1935, lors de la réfection, 217 hectares seulement, soit une diminution de 45 p. 100.

Citons encore, pour terminer, ces lignes extraites de l’une des conférences faites récemment à l’Institut National Agronomique par M. Caziot et reproduit dans l’ouvrage de MM. Lafforgue, Riedel et Franc de Ferrière intitulé Les Graves de Bordeaux :

« Le Bordelais tirait ses principales ressources de l’exportation : celle-ci est aujourd’hui fermée, et la consommation intérieure ne peut absorber qu'une minime partie des vins produits.

» Si les marchés extérieurs ne peuvent être reconquis, le vignoble girondin est condamné à mort. Actuellement, les propriétés viticoles du Médoc, des Graves, du Sauternais, sont invendables, et on ne peut plus déterminer l’amplitude de la dépréciation.

» Le drame qui se déroule actuellement en Gironde est poignant, et il touche l’une des plus belles parties de notre domaine agricole. »

Tout commentaire ne ferait qu’affaiblir ces paroles éma-

sont aussi une des causes de la diminution constatée par rapport à 1928. C'est ainsi que les châteaux Pontet-Canet et Mouton-d'Armaïlhacq ont arraché ou laissé en friche cette année plus du tiers de leurs terrains à vignes, et que de nombreux autres vignobles réputés sont dans le même cas,

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nant d’une personnalité éminente dans le monde agricole, et nous croyons avoir suffisamment démontré qu'il y a bien une crise viticole plus aiguë en Gironde que partout ailleurs.

Dans notre deuxième partie, nous chercherons à établir de manière aussi précise que possible le processus et les causes de cette crise.

Il nous paraît toutefois utile de retracer auparavant, en quelques lignes, l’histoire de la crise qui étreignit la Gironde aux alentours de 1840, crise assez semblable par certains côtés à celle que nous subissons aujourd’hui et dont les enseignements pourront nous aider à mieux comprendre les solutions indispensables au retour de la prospérité.

Pour faire ce bref historique, nous utiliserons la remarquable étude que M. Fernand Paillère, président de la Ligue des contribuables de la Gironde, a bien voulu nous communiquer sur ce sujet, ce dont nous tenons à le remercier tout spécialement à cette place.

Depuis 1815, nos vins ne trouvaient plus de débouchés, l'étranger s'étant protégé par de solides barrières douanières, les lois économiques et fiscales s’opposaient à la prospérité girondine; la misère frappait aux portes des campagnes; le commerce des vins périclitait.

Pourtant, la Gironde réussit à sortir de l'impasse où elle se trouvait acculée, grâce à l'énergie de quelques hommes à la tête desquels se placent : M. du Perrier de Larsan, M. le comte de La Myre-Mory, etc.

Devant l'assemblée des Propriétaires de vignes réunie à Bordeaux et dont il fut élu président le 22 décembre 1842, M. du Perrier de Larsan constate l'isolement des viticulteurs, leur éloignement des pouvoirs publics, leur manque d'influence sur la presse : l’industrie viticole ne possède « aucun journal où puissent se produire librement ses manifestations ». Au contraire, les indus-

triels, puissamment organisés, dictent leurs lois à la presse et aux pouvoirs publics.

Le 24 décembre 1842, un acte d'union est signé à Bordeaux, et une adresse au Roi rédigée, qui souligne l'importance de la viticulture pour la France, et sa situation désespérée par suite du régime douanier, et de l’inégalité qui existe entre la protection accordée à l’industrie et celle donnée à l’agriculture.

Malgré le silence de la presse, M. de La Myre-Mory publie un rapport sur la situation en juin 1842. Il y signale la nécessité d’avoir une presse, y revendique le paiement de l’impôt en nature pour les propriétaires insolvables, établit la nécessité de ne pas réduire les frais de culture pour obtenir un vin de qualité, montre l’excès des impôts, octrois, douanes, qui portent le prix du vin à quatre fois plus que son prix initial, provoquant ainsi la fraude.

Il réclame également au Ministre l'égalité de l’impôt et des droits de douane pour les produits industriels et agricoles, et s’écrie : « C’est le produit de la vigne tout seul qui se trouve chargé de répondre à l'étranger pour tous ces droits (ceux mis à l’entrée des produits industriels étrangers), et de subir les représailles qu'ils appellent. » Le Brésil, qui importait 117.000 hectolitres en 1833, n’en importait plus que 51.000 en 1842; l'Angleterre recevait, en 1827, 115.000 hectolitres, et seulement 92.000 en 1841, etc.

En 1842, la Gironde devait 325 millions d'obligations hypothécaires, tandis que la moyenne des autres départements n’était que de 110 millions.

Enfin, tirant argument de l'exemple du thé, dont la consommation avait augmenté des deux tiers à la suite d’une diminution de droits ramenés de 119 à 12 p. 100, M. de La Myre-Mory conclut son rapport en demandant une diminution des impôts et des charges pesant sur les viticulteurs et sur les vins.

Masson.

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