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CHAPITRE PREMIER LES CAUSES DE LA CRISE POUR LES VINS EN GENERAL

« La politique consiste essentiellement à prévoir. »

(Jacques BAINVILLE.) .

Nous venons de voir à quel point souffrent les viticulteurs de France, et particulièrement ceux de Gironde. Avant de proposer quelques remèdes à leur détresse, il nous faut dégager les causes de la crise. C’est là une tâche délicate, et nous croyons qu’il n’est pas inutile de rappeler auparavant les principales causes qui ont conduit le marché viticole au point où il se trouve actuellement en France et à l'étranger.

Examinons tout d’abord le tableau ci-contre montrant les superficies exploitées et les productions obtenues dans les principaux pays producteurs de vin depuis 1913, et cherchons quels peuvent en être les enseignements.

Plusieurs constatations sont possibles :

1° Augmentation des superficies plantées et de la production pour l’ensemble du vignoble mondial.

2° L'augmentation constatée en général ne vaut pas pour chaque pays en particulier, tout au moins en ce qui concerne les superficies.

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3° Les pays qui ont le plus dévetoppé leur vignoble sont des pays jeunes, .gros producteurs, à rendements élevés, et, en majorité, venus tard à la culture de la vigne. Les plantations continuent dans ces pays.

4° Inversement, les pays qui ont diminué la surface de leurs vignobles sont des pays où la culture était ancienne, coûteuse, assez peu productive. Ces pays sont tous situés en Europe.

Les pays producteurs de vin dans le monde (a).

DIFFÉRENCE SUPERFICIE (b) PRODUCTION (b) entre 4909-1943-1935 >. NE avec PAYS De tot, | RE ee 1909-1913 1935 1909-1943 4935 superficie pro ANDÉTID a ere eee 160 399 5 7.900 18.910 | + 239 5 |+411,010 Allemagne ....... 80 747 4.500 4.446 | — 83 | + 2.646 Argentine ..:...... 107 451 4.413 4.501 | + 44 + 94 Australie 24 45 239 645 | + 24 + 3176 Autriche ... 43 34 741 4.379 | — 9 + 668 Brésil 72" T 16 — 4.800 | + 16 + 1.800 Bulgarie 50 99 4 321 3 2.000 | + 49 4 | + 1.678 7 (CARS More 61 95 8 2.148 2.220 | + 348 |1, mm ChYpro ere mn 52 6 120 464 | + 526 | + 44 Espagne. "20e 4,278 1.465 4 | 14.863 7.037 | + 187 4 | + 21474 Prats-Unis 7. ere = 10 — 3.500 | + + 3.500 HEAR CE RNA 1.626 4.549 2 50.226 173.037 | — 16 8 | +22.811 GrécoNers dve 1 151 2.231 5.207 | + 54 + 2.976 Hongrie > 218 7 214 1.998 CSS Nr PET Halo Ce en 4.444 6 3.920 8 46.017 48.459 | — 523 8 | + 2.442 Luxembourg ...... 15 12 49 | = 0 31|rr 02 Malte Due = 07 “à ON QT) SI UT Maroc ro ee Ti 172 520 1%, 4721 |. 520 Palestine re ue 6 2 ae DHL EUGENE 025 Portugal ......... 310 350 4.150 8.000 | + 40 |+ 3.850 Roumanie ...-.... 88 (4) 324 4 | 1.47 40.458 | + 236 & | + 9.04 Suisae M eee 24 de SRE Re FICA POS i = L + Te ft 17 45 346 1.68 | + 98 |+ 136 Union Sud-Afric… 1% 27 341 4.206 | + 413 + 865 DRASS UN 270 260 2.310 4.100 | — 10 + 2.390 Uruguay -… À 6 44 9 156 3 381 | + 89 |: 92007 Yougoslavie ...... 33 (e) 207 219 3.418 | + 474 + 3.139 TOTAUX: 8.949 8 9.623 4 | 142.183 9 | 247.994 673 6 15.810 1 (a) Ce tableau a été composé par l’auteur avec les éléments contenus dans les éditions successives de l'Annuaire international du vin de 1929 à 4937. (Lb) Superficie en milliers d'hectares, production en milliers d’hectolitres. (ce Superficie comprenant la culture intercalaire. (L'Annuaire international du vin 4937 donne le chiffre de 977.000 hectares, non compris la culture intercalaire.) (4) Chiffre ne comprenant que la production de l’ancien royaume de Roumanie. (e) Chiffre ne comprenant que la production de l'ancien royaume de Serbie.

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5° La production mondiale est passée de 140 millions d'hectolitres environ en 1913 à 217.994.000 en 1935.

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Il y a donc, d'une manière générale, surproduction, la consommation ne s'étant pas accrue proportionnellement. Cette surproduction est la cause de la crise mondiale.

En présence de ce fait, il faut se demander pourquoi certains pays non producteurs se sont mis à planter de la vigne, et continuent même à le faire actuellement,

.Les uns, comme l'Algérie, ont profité du trouble causé en France par l'invasion phylloxérique pour constituer leur vignoble et le développer considérablement. Cette extension fut d’ailleurs facilitée, en ce. qui concerne l’Algérie, par un régime douanier favorable (franchise), par un certain nombre de concessions gratuites de terrain, par une main-d'œuvre extrêmement bon marché qui mettait les frais d'établissement de 41 hectare de vigne, en 4909, à 3.000 francs, contre 10.000 francs en France, par des exonérations fiscales nombreuses... Si bien que de 4 million d’hectolitres en 1878, la production de l'Algérie passait à 5 millions en 1898, 8.810.000 en 1911, 13.500.000 en 1930 et 18.910.047 en 1935. Simultanément, la superficie cultivée passait de 167.000 hectares en 1901 à 174.000 en 1913, 206.000 en 1919 et 399.545 en 1935. La progression est donc constante.

Résultat : l’Algérie, qui était un gros client de la France (234.400 hectolitres) et de l'étranger (69.200) en 1885, est devenue à son tour fournisseur, limitant ses importations de France à 24.700 hectolitres, et de l’étranger à 900 hectolitres en 1935, et exportant par contre 11.830.400 hectolitres en France et 132.000 hectolitres à l'étranger au cours de la même année. (Annuaire international du Vin, 1937.)

D’autres, comme les Etats-Unis, ont obéi à un mobile différent. Peuple jeune et manquant de traditions agricoles, ils sont venus tard à la culture généralisée de la vigne; mais, dès qu'ils ont senti la possibilité pour eux de se passer en grande partie de l'étranger, ils ont déve-

loppé leurs plantations dans des terres et des climats admirablement propres à cette culture, notamment en Californie.

C’est ainsi que de 45.915.000 de gallons () en 14914, la production du vin est passée aux Etats-Unis, en 1935, à 163.222.000 gallons, malgré la levée récente de la prohibition (5 décembre 1933). Pourtant, la consommation du vin, si elle est en progrès par rapport à 1914, ne représente encore, en 1935, que 6 p. 100 de la valeur totale des boissons alcooliques produites dans ce pays. Cette valeur totale étant de 610.160.000 dollars, la part de la bière ressort à 69 p. 100, et celle des boissons distillées à 25 p. 100@). Il semble donc, à première vue, que les Etats-Unis offrent encore un large champ d’action à notre propagande.

Enfin, la Grande Guerre est la cause de l’évolution constatée pour la grosse majorité des pays nouveaux producteurs. (D’après l'Annuaire international du Vin de 1937, ces derniers étaient au nombre de 11, en 1923, par rapport à 1913. Ce sont : l’Albanie, la Bolivie, le Brésil, Chypre, le Japon, Malte, le Maroc, la Palestine, le Pérou, la Syrie et le Liban, la Tchécoslovaquie. Dans ce nombre figurent, il est vrai, la Tchécoslovaquie, la Syrie et la Palestine, qui n'étaient pas des pays indépendants en 1914.)

Ainsi que M. Nogaro l’a remarquablement mis en lumière dans son ouvrage Les prix agricoles mondiaux et la crise @), la surproduction, cause de la crise récente, résulte, pour les grands marchés agricoles mondiaux, blé, viande, sucre, bois, du processus suivant

« 4° Développement de la production dans les pays neufs tandis que l’Europe se battait.

(4) Le gallon vaut 4 1. 1/2. 45.915.000 gallons = 2 millions d'hectolitres environ; 163.222.000 gallons = 7 millions d’hectolitres.

(2) L'Amérique du Nord, New-York, mai-juin 1937 (revue éditée par la Chambre de commerce française à New-York).

(3) 4 volume, Librairie générale de droit et de jurisprudence, Paris,

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» 2° Reconstitution de la production européenne et double emploi, par conséquent, entre cette production reconstituée et la production agricole des pays neufs.

» 3° Développement de la production européenne, bien au-delà même du niveau d’avant-guerre, et, ainsi, surproduction accrue, malgré la réduction opérée dans la production des pays neufs, les pays importateurs l’emportant ici, sur les pays exportateurs. »

Il y a donc eu, dans beaucoup de cas, « surproduction due à la guerre, soit qu'elle ait donné lieu à de doubles emplois dans la production, soit que la hausse énorme des prix provoquée par la rareté des produits à la fin des hostilités ait stimulé la production bien au-delà des besoins durables » (4%).

Ces considérations, quelque peu modifiées, s'adaptent aux conditions spéciales du marché viticole.

Pendant la guerre, les statistiques nous montrent que les superficies cultivées en Europe sont restées sensiblement les mêmes. Cela tient d’abord à ce qu’une plantation, si elle est longue à établir et à entrer en production, peut se maintenir tant bien que mal pendant quelque temps avec moins de soins que d'habitude, quitte à souffrir par la suite de cette négligence, et aussi à ce que les principaux vignobles européens se trouvaient éloignés du théâtre des hostilités. Mais, par contre, les rendements ont considérablement baissé. C’est ainsi que la moyenne des quatre années de guerre, 1915 à 1918 inclus (nous ne tenons pas compte de la récolte de 191% qui était presque faite au début de la guerre), s'établit pour la France à

(4) La hausse des prix à laquelle fait allusion M. Nogaro pour les grands marchés agricoles s’est également manifestée dans le domaine viticole. C’est ainsi qu'en 1914-1915, le prix moyen de 1 hectolitre de vin rouge de 9 degrés, pris à la propriété, en France, était de 15 fr. 92. Il est passé à 55 fr. 75 en 1915-1916, pour atteindre 94 fr. 66 en 1917-1918 (Annuaire international du Vin, 1930, p. 57).

34.941.000 hectolitres, chiffre inférieur à celui de la consommation normale, qui était de 45.500.000 hectolitres en 1900-1912.

Le vignoble européen, n'ayant pas été détruit, n’a donc pas eu à être reconstitué (nous savons même que certains pays ont diminué leur superficie plantée), mais grâce aux soins prodigués à la vigne et aux méthodes modernes de culture et de vinification, les rendements à l’hectare se sont accrus, et le résultat final est resté le même que pour les autres grands marchés mondiaux : surproduction par rapport à 1914 provoquant la sursaturation du marché.

Malheureusement, cette augmentation de la production en Europe n’a pas été compensée par une diminution correspondante dans les pays d'outre-mer, comme le fait s’est produit pour le blé et les autres grands marchés. Bien au contraire, les pays neuîfs, stimulés encore par les principes d’autarchie économique, se sont vite rendu compte des possibilités de leurs-terres et de leurs climats et ont augmenté régulièrement leurs plantations, venant concurrencer les vieux pays jusque sur leur propre sol.

Ainsi, pour ne citer qu'un pays voisin, le Maroc a vu croître son vignoble de 10.000 hectares en mai 1930 à 24.000 hectares (y compris les vignes non encore en production) en mai 1935. La production, qui était de 40.000 hectolitres en 1922, est passée à 520.000 hectolitres en 1935. Or, dès 1931, la superficie plantée en vigne atteignait 12.500 hectares, ‘chilfre jugé plus que suffisant pour assurer l’approvisionnement du marché local; pourtant, les plantations ont continué jusqu'au chiffre de 24.000 hectares, dépassant donc considérablement les possibilités du marché marocain. La conséquence ne s’est pas fait attendre, et les cours sont tombés de 164 francs l’hectolitre en 1927, chiffre rémunérateur, à 76 francs en 1934, chiffre nettement insuffisant &).

(5) Perotin, La question viticole au Maroc, thèse Bordeaux, 1936.

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