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Comment veut-on que, même au cours de 100 francs le degré-tonneau, un propriétaire des Premières Côtes ait pu rentrer dans ses débours ? La moyenne de production étant de 25 à 30 hectolitres à l’hectare environ, soit 3 tonneaux en chiffres ronds, et la teneur alcoolique du vin de 13 degrés, la recette brute ressort à
13 x 100 x 3 — 3.900 francs.
Or, les statistiques officielles nous l’apprennent, le coût moyen des frais de culture d’un hectare est, en Gironde, de 8.500 francs.
Nous croyons que le commerce ne devrait pas, à la faveur de la crise actuelle, imposer le même traitement aux vins des Premières Côtes, par exemple, qu’à ceux de l’Entre-deux-Mers. Ou bien il ne restera plus aux propriétaires que deux solutions : abandonner la culture ou arracher leurs vignes, pour le plus grand plaisir de nos concurrents étrangers, qui pourront achever ainsi de se substituer à nous sur les différents marchés mondiaux.
La vente au degré contre quoi nous nous élevons n’est qu’une conséquence de la crise, mais nous ne croyons pas qu’elle l’ait provoquée. Il y aurait pourtant lieu de la supprimer et de rétablir dans l’échelle des prix ta hiérarchie qui existe dans les qualités. On ne saurait, en effet, nier la différence de classe séparant un vin honnête d'Entre-deux-Mers d’un vin de Premières Côtes.
Pour cela il faudrait revaloriser les vins fins et pour les revaloriser connaître les causes profondes de la crise qui les frappe. Ces causes sont complexes. Nous distinguerons parmi elles :
$ 4. — La crise économique.
Il nous faut tout d’abord signaler les difficultés géné-
rales de l’heure. Depuis quelques années, la France est atteinte par la crise mondiale. Elle l’a été avec quelque
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retard par rapport aux autres nations, mais elle s’en relève difficilement par suite de difficultés, non seulement d'ordre économique, mais aussi d'ordre social et politique. La politique sociale actuelle a accru le pouvoir d'achat des classes populaires, mais a diminué considérablement celui des classes dites « moyennes ». Or, ce ne sont pas les classes populaires qui boiront nos vins fins, il est inutile de se bercer d'illusions à ce sujet. Nos vins étaient autrefois consommés par une clientèle d'amateurs et de gourmets qui se recrutait dans la bourgeoisie. Cette classe tend à s’amoindrir, ses ressources se sont amenuisées : nous en supportons les conséquences.
$ 2. — L'évolution des mœurs.
La crise a donc diminué les ressources des consommateurs habituels de vins fins; mais nous ne devons pas omettre de signaler le changement qui s’est produit, depuis la guerre surtout, dans la mentalité de nos contemporains.
Leur goût a évolué, d’autres habitudes ont été prises, qui ont supplanté peu à peu le besoin qu'avait autrefois le Français de posséder une bonne cave et d’y descendre souvent pour en remonter quelques vénérables bouteilles, religieusement dégustées. Hélas ! la race des connaisseurs se perd et les jeunes générations délaissent plus ou moins les satisfactions gastronomiques pour mieux s’adonner aux joies des sports ou des voyages.
Nous ne critiquerons pas la tendance moderne; elle contribuera peut-être à diminuer le nombre des goutteux, mais elle ne va pas sans porter atteinte à la vente des vins fins. Les sports, les voyages, le ski, les plages, coûtent cher, et l’argent que l’on y dépense est autant de perdu pour d’autres acquisitions. Le vin, ne paraissant plus aussi indispensable que jadis, est souvent victime des habitudes nouvelles.
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De plus, la diffusion du chauffage central, nuisant à l'établissement d’une cave propre à la bonne conservation des vins, est venue ajouter son influence aux autres attraits de la vie moderne.
Signalons encore les méthodes adoptées à Paris et dans les grandes villes par certaines maisons d'alimentation : il suffit de leur donner un coup de téléphone pour leur commander à la fois un repas et les vins appropriés. Le sommelier de ces maisons étant généralement compétent sur la nature des vins devant être servis sur les différents mets, cela simplifie encore la tâche du maître de maison. Enfin, les vins qui n’ont pas été consommés au cours du repas peuvent être repris par le fournisseur. Dans ces conditions, on comprendra aisément que la nécessité d’une cave bien assortie se fasse moins sentir et reste de plus en plus l’apanage des grosses fortunes dont le nombre ne cesse de décroître.
$ 3. — La fraude.
Peut-être aussi cette évolution du goût public a-t-elle été quelque peu accélérée par le sentiment que le consommateur trouve trop fréquemment dans le commerce un produit de mauvaise qualité sous l'étiquette d’un vin de grande classe.
Ici, plus que pour les vins ordinaires, la fraude sévit sur une grande échelle... «Ce n’est pas, écrit M. Brault dans son ouvrage intitulé Le problème du vin, le mouillage qui est à craindre, c’est tout simplement la substitution de mauvais vin à ceux des grands crus... »
Cette substitution, qui peut porter sur des quantités importantes, s'opère grâce à un trafic d’acquits dont nous allons dire quelques mots. Les propriétaires désirant frauder font une déclaration de récolte beaucoup plus importante qu'ils ne le devraient en réalité : ont-ils récolté
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50 barriques, ils en déclareront par exemple 75. Dès lors, ils auront le droit de demander à la Régie des acquits Jusqu’à concurrence de ces 75 barriques : la porte est désormais ouverte à la fraude, qui se pratique de la manière suivante : Un négociant achète à ce propriétaire la totalité de sa récolte; celui-ci prendra un acquit pour 75 barriques, et cela permettra au négociant dont les livres porteront officiellement réception de 75 barriques de vendre par la suite, sous une appellation d’origine célèbre (ce trafic n'ayant d'utilité que dans ces régions), un ensemble composé de 50 barriques de vin authentique et de 25 barriques d’un vin ordinaire acheté à bas prix. Le bénéfice de l’opération est évident pour les deux fraudeurs : le propriétaire touche une indemnité pour récompenser sa complaisance et le négociant peut vendre à un prix élevé un produit qui lui coûte relativement bon marché. Seule l'honnêteté peut avoir à souffrir de cette petite combinaison.
Grâce à de tels procédés, il n’est pas rare d’acheter fort cher un mauvais vin élégamment mis en bouteilles. C’est ainsi qu'un de nos amis, ayant, au cours de l’été dernier, eu besoin d'acheter une bouteille de vin à Pau, acquit, moyennant 15 francs, un produit étiquetté « Sauternes, 1929 », sans autre indication de provenance, produit ne correspondant en rien à un véritable vin de Sauternes.
Que peut penser un acheteur en présence d’un tel breuvage présenté sous un grand nom ? Il perdra toute confiance et s’abstiendra désormais : les honnêtes gens porteront le poids des fautes commises par quelques individus dépourvus de toute conscience.
Nous ne chercherons pas à découvrir les coupables, ce n'est pas l’objet de cette étude, mais nous déplorons vivement que des mesures énergiques ne soient pas prises dans le but d'empêcher la possibilité d’agissements semblables à ceux que nous signalons. Un contrôle rigoureux des
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déclarations de récoltes par des visites dans les chais des récoltants au moment des vendanges permettrait cependant de fermer cette porte à la fraude. De plus, la découverte d'une fausse déclaration devrait attirer à son auteur une pénalité très sévère.
Rappelons, pour mémoire, le chiffre cité par M. le marquis de Lur-Saluces comme représentant le total approximatif de la production authentique annuelle du vin de Sauternes : 20.000 hectolitres, soit environ 630.000 bouteilles. Ce chiffre est largement dépassé chaque année par la consommation mondiale. L’excédent ne peut donc provenir que de la fraude se manifestant sous des formes diverses. Or, si les propriétaires ont quelquefois pu prêter la main à des manœuvres déloyales telles que celles dont nous venons de parler, ils ne l’ont fait, le plus souvent, que poussés par la difficulté des conditions de vie actuelles, et sans se rendre un compte très exact des conséquences de leurs actes. Par contre, les commerçants coupables ne sauraient invoquer à leur profit l’excuse de l'ignorance : leur instruction et leur habitude des affaires ne leur permettaient pas de méconnaître la gravité et les, suites de leur attitude.
De plus, s’il a pu arriver à certains viticulteurs de la Gironde de produire des vins inférieurs, ce n’est pas eux qui se sont chargés de les répandre au loin sous des noms illustres; ce n’est pas eux qui généralement vendent 45 francs une bouteille de « Sauternes », n'ayant aucun lien commun avec notre sol généreux; ce n’est pas eux qui vendent les vins d’hybrides ou de noah sous on ne sait trop quel nom, après avoir fait disparaître leur goût foxé par des procédés extra légaux... Le responsable de ces fraudes n’est même pas le commerce en général, mais « certain commerce », qui, lui, ne respecte aucune tradition et se soucie uniquement de gagner le plus possible d'argent, le plus rapidement possible, et par les moyens les mieux appropriés.
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Nous voulons rendre ici hommage à l'honorable et vieux commerce bordelais. C’est lui qui, depuis des siècles, a su faire connaître et apprécier nos vins dans le monde entier. Cela prouve bien qu'il livrait des produits de classe, puisque la clientèle étrangère, plus difficile que la clientèle française au dire des personnes compétentes, a si bien pris goût à nos vins. C’est lui qui, aujourd'hui encore, malgré la crise mondiale et la raréfaction des exportations, maintient à l'étranger une coûteuse et importante représentation chargée de continuer à prospecter la clientèle pour conserver le contact avec elle, et pouvoir reprendre, à la première éclaircie du ciel international, le fructueux commerce de jadis.
Le haut commerce bordelais a trop d'intérêt à ce que la réputation des vins de la Gironde soit maintenue pour s’abaisser à frauder. Nous ajouterons que ses chefs, qui ont bien voulu nous communiquer d’utiles renseignements, ont conservé le sens de leurs responsabilités, et qu'ils tiennent trop à la réputation et à l’honorabilité de leur marque pour risquer de la compromettre par de tels agissements.
Mais, à côté du commerce honnête, il en existe un autre, qui ne craint pas de traliquer et de livrer à la consommation ce que le consommateur appelle crûment « de la histrouille ». C’est celui-là qu'il faut combattre et réduire à l'impuissance par une étroite surveillance.
$ 4. — Les prix trop élevés.
Il n’est pas niable que trop de mauvais vin est mis en vente et que cette invasion nuit gravement à la réputation et à la vente des vins de qualité, tant par la contrepropagande qui en résulte, que par l'attrait qu’exercent, sur l'esprit du client non averti, des prix inférieurs.
Nous voudrions placer ici quelques observations sur le prix de vente des vins et ses rapports avec la crise.