VENTE À DE MUILLEURES CONDITIONS
Il est évident que les Coopératives, si elles sont fédérées et agissent en liaison les unes avec les autres, seront en mesure, grâce aux disponibilités financières qui leur sont accordées à des conditions très favorables, de peser efficacement sur le marché et de lui assurer une stabilité qu'il ne connaît guère, par la constitution de stocks régularisant l'offre, jusqu'ici inorganisée et très variable suivant les années, en raison de l'incertitude qui est de règle dans la production viticole.
Mais, en dehors de cet avantage qui a son prix et sub-
siste dans tous les cas, la vente des vins produits par les coopératives soulève un délicat problème. A qui la
coopérative devra-t-elle vendre ? Aux négociants ou aux consommateurs ?
Jusqu'à maintenant, la presque totalité des vins était acquise par le commerce, les propriétaires n'ayant ni les moyens de garder leurs vins en chai plusieurs années, ni la possibilité de les vendre directement à la clientèle. Le commerce, français et étranger, avait donc en quelque sorte le monopole de la vente du vin, et il est bien naturel qu'il cherche aujourd’hui à le conserver, ne voulant pas que les coopératives tentent d'atteindre elles-mêmes les consommateurs sans passer par son intermédiaire, demandant au contraire que toutes les ventes soient faites exclusivement à ses représentants.
Malheureusement, quelques coopératives ayant manifesté l'intention de pratiquer la vente directe, il en est résulté des heurts entre négociants et coopérateurs.
Nous déplorons ce fâcheux esprit d’antagonisme. Mais, quelles que puissent être nos préférences personnelles, et sans prétendre trancher définitivement la question de savoir si la coopérative doit se cantonner uniquement sur le plan technique, ce qui nous semble préférable, ou empiéter sur le domaine commercial, nous allons indiquer quelle devrait être, selon nous, en toute justice, la solution permettant de conclure une paix honorable entre coopérateurs et négociants.
Reconnaissons tout d’abord que l'hostilité du commerce s'explique par l'inégalité des charges qui pèsent respectivement sur les négociants et sur les coopératives. Les premiers ont à acquitter de très lourds impôts, patente, licence, etc., auxquels les coopératives, grandement favorisées par les pouvoirs publics, échappent jusqu'à maintenant. Grâce à ces dégrèvements, justifiés en partie par l'amortissement des frais d'installation considérables et
du service des intérêts auxquels doivent faire face les coopératives, alors que le commerce a déjà amorti pour une part importante, ce dernier se trouve défavorisé par rapport aux coopératives, tout au moins dans le cas où elles entendent vendre directement à la clientèle privée.
Mais, ces avantages mis à part, nous ne croyons pas qu'il soit possible d'interdire la vente directe aux coopératives.
Comment, en droit, pourrait-on prononcer cette interdiction ? Un propriétaire isolé conservant toujours la faculté de vendre ses produits à qui bon lui semble, peuton empêcher plusieurs producteurs associés de bénéficier légitimement d’une telle liberté ? Cela nous paraît impossible. De plus, les coopératives équipées de façon moderne sont capables de stocker les vins et d’attendre leur vieillissement; elles réalisent par la variété des apports qui leur sont faits un vin « faisant suite » de qualité supérieure; enfin, leurs marques sont une garantie d'origine et préservent le consommateur de toute possibilité de fraude. Pourquoi, dans ces conditions, la vente directe serait-elle illégitime, alors que producteurs et consommateurs ne sauraient en attendre que des avantages : prix minimum à la consommation, bénéfice maximum à la production, par la suppression des intermédiaires ?
Pour que celle-ci fût réalisée, il suffirait que la Fédération des Caves coopératives créât un bureau de vente chargé de lancer ses propres démarcheurs, et surtout d’entrer en rapport avec les coopératives de consommation, déjà fort nombreuses. Il suffirait que le Syndicat des hôteliers et restaurateurs entrât par exemple en relation avec le bureau de vente des coopératives pour qu'immédiatement la majorité des hôtels et restaurants de France fût approvisionnée de vins sélectionnés, authentiques et portant un nombre restreint de marques.
Comment, et de quel droit empêcher cela, dès l'instant
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où les coopératives paieront les mêmes impôts que le commerce en général ? Précisons ici que, pour éviter une lourde surcharge fiscale, seules, à notre avis, les coopératives désirant travailler directement âvec la clientèle privée devraient être assujetties à des impôts se rapprochant de ceux acquittés aujourd’hui par les négociants, les coopératives vendant au commerce restant dégrevées de toutes taxes.
Il ne faut d’ailleurs pas se dissimuler l’évolution qui s'accomplit dans l’économie moderne : la Coopération prend et prendra de plus en plus d'importance. Peut-être ce fait nouveau lèsera-t-il certains intérêts particuliers, certains droits que les intéressés considéraient comme acquis, mais nous croyons fermement qu'il n’est pas possible de sacrifier l'intérêt général à l'intérêt particulier. Les coopératives représentent actuellement l'intérêt général : elles méritent d’être encouragées.
Toutefois, il n’est pas encore démontré qu’il leur soit possible de lutter à armes égales avec le commerce honnête, fort de son expérience séculaire, de son art consommé des coupages, de ses relations étendues et de son réseau mondial de représentants. Le consommateur payant restera ici, comme il est naturel, le souverain juge, libre de porter son choix sur les vins présentés par le commerce ou sur ceux offerts par les coopératives. Egalité de traitement au départ et liberté de concurrence ensuite, voilà, nous semble-t-il, le régime qui devrait prévaloir dans l’avenir. L'acheteur se tournera vers celui qu'il estimera digne de sa confiance.