‹ La Crise Viticole en GirondeChapitre 65 sur 78 · L'AVENIR · texte numérisé non relu

L'AVENIR

Si les remèdes que nous venons de proposer étaient appliqués simultanément, il n’est pas douteux que la crise viticole girondine se trouverait assez rapidement résolue pour quelques lustres.

Mais nous estimerions notre étude incomplète si nous n’envisagions pas un avenir plus lointain, et si nous ne cherchions pas à consolider cette amélioration de manière aussi définitive qu'il est humainement possible de le concevoir.

Obtenir une amélioration de la qualité et une diminution du coût du vin, sans rien changer à l’organisation professionnelle et sociale actuelle, ne saurait donner les résultats définitifs que nous souhaitons. Ceux-ci exigent une véritable révolution pacifique, qui bouleversera peut-être bien des idées admises, bien des égoismes invétérés, bien des intérêts individuels... mais qui est la condition d'un renouveau social, moral, intellectuel et économique, d’une renaissance moderne.

Cette révolution ne se fera pas spontanément : elle sera l'œuvre d’une élite ardente, qui saura et voudra se dévouer à un idéal.

Nous esquisserons, dans la conclusion, un programme de réformes morales et sociales. Examinons maintenant, très brièvement, quelles sont les améliorations techniques souhaitables.

Celles-ci, à longue échéance, ont principalement pour

but de rationaliser la culture, limitée désormais aux seuls terrains les plus favorables à la vigne, et organisée de telle manière que les pertes de temps soient en grande partie supprimées par le regroupement des terres et l'utilisation maximum du machinisme.

Voici les réformes essentielles susceptibles d'atteindre ce but :

$ 1. — Etude géologique des différentes parties de la Gironde.

Ce travail permettra de bien connaître la nature des sols, de déterminer les cultures les mieux appropriées à chaque parcelle de terrain, d'autoriser la culture de la vigne dans les seuls terrains susceptibles de produire un vin de qualité qui perpétuera la renommée du Bordelais, de préciser l’aire ayant droit aux appellations, d'orienter les agriculteurs vers les meilleures cultures de substitution là où il aura été reconnu que la vigne ne saurait donner d'excellents résultats.

Parmi ces cultures de substitution, signalons tout d’abord celle des arbres fruitiers, susceptibles de procurer aux agriculteurs connaissant la partie, et voulant bien sc donner la peine de traiter leurs arbres comme ils le méritent, des revenus fort intéressants, plus rapidement que la vigne et d’une manière aussi régulière.

Il y aurait lieu également de revenir à certaines cultures abandonnées presque totalement dans notre département —— nous voulons parler des céréales — et de développer encore des cultures secondaires, telles que le tabac, le soja, le sorgho à balais, etc.

Inutile de dire que nous préférerions voir partout les vignes de palus céder la place aux prairies et à l’élevage.

La connaïssance exacte du sol et du sous-sol, ainsi que des possibilités réelles offertes par les différents terrains,

SL

permettrait à la Gironde, tout en maintenant la traditionnelle réputation de ses vins, d’atténuer le danger de la monoculture (la Gironde est classée actuellement au troisième rang des départements français frappés par ce mal, après l'Hérault et l’Aude).

Une telle étude géologique est longue, minutieuse, et réclame une haute compétence, mais nous possédons les hommes qu'il faut pour continuer l'œuvre déjà commencée avec succès.

Deux régions de notre département ont, en effet, été déjà étudiées : celle des Graves, par MM. G. Lafforgue, C.-E. Riedel et Franc de Ferrière, ingénieurs agronomes, dans leur remarquable ouvrage sur Les Graves de Bordeaux 4) et celle de Saint-Emilion, par MM. Robert et André Villepigue, également ingénieurs agronomes, dans une brochure de caractère un peu spécial intitulée L’aire de production des vins de Saint-Emilion, avec un classement scientifique de ses crus @).

Il serait bon que des travaux identiques fussent elfectués dans toutes les autres régions de la Gironde, sous la direction, par exemple, des Services agricoles, et que les données fournies fussent utilisées de façon pratique par les exploitants et le législateur.

, $ 2 — Remembrement de la propriété rurale.

Parallèlement à la prospection géologique du département, le remembrement de la propriété devrait être entrepris,

« Le morcellement de la propriété foncière, lisons-nous dans l'exposé des motifs du décret du 30 octobre 1935 sur le remembrement, et la discontinuité des parcelles qui les

(4) Directions des Services agricoles de la Gironde, 1936. (2) Paris, bureaux de la Revue de viticulture, 35, boulevard Saint- Michel, 1934.

composent sont pour l’agriculture la source de multiples inconvénients. Ils empêchent la liberté des assolements et l'emploi des machines agricoles, et entraînent des pertes de temps et des frais de culture excessifs. Le fait que les terres petites et dispersées ne sont plus exploitables avec profit est, en outre, une des causes qui poussent les ptits agriculteurs à abandonner la terre.» Ces inconvénients sérieux appellent donc la lutte contre le morcellement par le remembrement.

Toutelois nous n'ignorons pas que l’individualisme des propriétaires compliquera singulièrement cette opération. Mais il ne faut pas se laisser rebuter, par les difficultés, et persévérer pour obtenir enfin la suppression d’un nombre incalculable de petites parcelles dont la mise en valeur est souvent négligée et provoque de très nombreuses pertes de temps. Le remembrement donnera de l'homogénéité aux propriétés et, par la même, permettra de les mieux cultiver à moindres frais 6).

Nous pensons que le développement de la Coopération est de nature à faciliter ce remembrement. En effet, les propriétaires qui porteront leurs raisins à la Cave coopérative estimeront peut-être, n'ayant plus à faire euxmêmes leur vin, qu'il est préférable de se débarrasser des parcelles éloignées de leur centre principal d’exploitation, et de les échanger contre d’autres plus proches.

Précisons que, dans le but d'améliorer l'exploitation agricole, au moyen d’une nouvelle distribution des terres,

{3) L'intéressant ouvrage de M. Eugène Vandervynek!l, intitulé Le remembrement parmi les améliorations foncières rurales, met en relief, p. 387, ses avantages concrets.

Un remembrement effectué, en 1921, dans la commune de Villers-Bre- Lonneux (Somme), permet à la propriété de M. Jean Lion, comprenant % parcelles de passer à 9 seulement, le tout pour une superficie de 102 hectares. M. Lion évalue lui-même à 30.940 francs l’économie annuelle réalisée par lui du fait de ce remembrement. À cette économie s'ajoutent l'augmentation du rendement, la plus grande facilité du travail, la disparition de nombreuses difficultés de voisinage, elec.

la loi du 27 novembre 1918 et les décrets du 30 octobre 1935 et 1* septembre 1936, ayant pour objet de faciliter le remembrement de la propriété rurale, ont prévu et réglementé le remembrement collectif des propriétés non bâties situées sur un territoire dépendant d’une ou plusieurs communes et qui sont morcelées et dispersées. Ce remembrement collectif se fait par voie d'échanges en nature, qui attribuent à chaque propriétaire une surface de terre proportionnellement équivalente en valeur de produclivilé, à celle des terres possédées par lui dans le périmètre qu'embrasse le remembrement. Cette valeur de productivité ne saurait être déterminée que par des agriculteurs très expérimentés.

Tous les actes et formalités exclusivement relatifs à l’aprlication des loi et décrets susénoncés sont exempts de tous droits d'enregistrement, de timbre et d’hypothèques, ainsi que les copies et extraits qui en sont délivrés.

Enfin, dans le même but, certains échanges d’immeubles ruraux sont également exemptés de droits d’enregistrement sous certaines conditions.

On voit par ces exemples que le législateur est favorable au remembrement. Malheureusement, rien ou presque rien n’a encore été fait dans ce sens jusqu'à maintenant.

$ 3. — La reconstitution du vignoble.

Beaucoup de vignes sont actuellement très vieilles et remontent à la reconstitution postphylloxérique; de plus, nous avons pu constater que les dimensions utilisées pour les plantations varient trop souvent et constituent pratiquement, avec le morcellement des parcelles, le principal obstacle à l’utilisation des machines.

Il serait donc utile d'entreprendre une reconstitution générale, progressive et mieux coordonnée qu'elle ne l’est actuellement.

Lors de cette reconstitution, quel espacement faudra-t-il adopter ? Pour le déterminer, nous nous en rapporterons à l'opinion de MM. G. Lafforgue et A. Louis. Ceux-ci écrivent, dans la Gironde agricole et vinicole ® : « Un écartement fixe de 2 mètres entre les lignes, en simplifiant la culture, sans modifier sensiblement les rendements, constitue une amélioration susceptible de diminuer notablement le prix de revient du vin. »

D'ailleurs, même si le rendement devait être un peu plus faible qu'auparavant, il n’y aurait pas lieu de s’en inquiéter si les frais de culture sont sensiblement diminués : nous ne recherchons pas la grosse quantité, mais la meilleure qualité au plus juste prix.

La standardisation de l’écartement faciliterait la tâche des constructeurs de machines agricoles, qui pourrraient alors produire en grande série, à un prix moins élevé qu'aujourd'hui. Les machines standard pourraient appartenir à des collectivités, et tous les propriétaires, même les plus petits, bénéficieraient de l'outillage moderne.

Appliquée en Italie et en Algérie, la standardisation a permis de réaliser d'importantes économies.

L'accord étant fait sur le principe, il reste à choisir la dimension type. MM. Lafforgue et Louis se prononcent pour celle de 2 mètres qui permet d'utiliser les gros tracteurs Diesel et constituerait la meilleure distance au point de vue de la culture, sinon à celui de l’utilisation du sol.

Le coût de telles plantations serait moins élevé que celui de certaines vignes actuelles; on compte, en: effet, 12.500 francs pour une plantation de 10.000 pieds de vigne et seulement 8.000 pour une plantation de 5.000 pieds, le tout à l’hectare. Sur les lignes, l’écartement varierait de 0 m. 80 à 2 mètres, suivant la nature du sol.

(4) n° 111, mars 1934.

cet 4" : CPS PS AL Es É er CS cs LA A CEA +7 CU a FATAL et

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$ %. — Utilisation des machines à haut rendement.

Le remembrement, la reconstitution du vignoble à une dimension standard, assureront aux viticulteurs les avantages de la grande culture. Trop nombreux sont encore à l'heure actuelle ceux d’entre eux qui ne peuvent utiliser les machines, par suite soit de l'irrégularité de leurs plantations, soit de la trop faible importance de leurs vignoble.

Les remèdes que nous avons proposés lèveront ces obstacles : la machine standard, de prix abordable, deviendra d'un emploi courant dans toutes les propriétés un peu importantes. En se groupant, les petits propriétaires pourront eux-mêmes acheter en commun ces machines, qui devront être dirigées par des mécaniciens spécialisés, afin d'en assurer la bonne conservation.

Ceux qui ne voudront pas s'associer pour l'achat en commun de ces machines auront encore la faculté de traiter directement avec les entrepreneurs qui se chargeront d'effectuer certaines façons à des conditions fixées par contrat, ainsi que l’usage commence à se répandre dans quelques parties de la Gironde.

Il nous semble inutile de souligner davantage l'intérêt que présentent pour le viticulteur les diverses solutions que nous venons de proposer : elles contribueront, si elles sont appliquées, à garantir la qualité et à diminuer les prix de revient au point le plus bas possible.

Mais nous ne nous dissimulons pas les difficultés d'application que leurs promoteurs rencontreront sur leur route. Afin de les aplanir, il conviendra d'organiser sur des bases modernes la profession paysanne.

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