CHAPITRE II
Antinomies de la raison pure.
Nous avons fait voir dans l'introduction de cette partie de notre ouvrage^ que toute apparence transcendentale de la raison pure repose sur des raisonnements dialectiques dont la logique donne le schème dans les trois espèces formelles de raisonnements rationnels en général, de la même manière à peu près que les catégories trouvent leur schème logique dans les quatre fonctions de tout jugement. La première espèce de ces raisonnements dialectiques tendait à conclure l'unité absolue des conditions subjectives de toutes les représentations en général (du sujet ou de l'âme), en correspondance avec les raisonnements catégoriques, dont la majeure, comme principe, énonce le rapport d'un prédicat à un sujet. La seconde espèce d'arguments dialectiques, par analogie avec les raisonnements hypothétiques, aura pour objet l'unité inconditionnée des conditions objectives dans le phénomène; de la même manière que la troisième es-
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flèce^ dont il sera question i^us le chapitre suivant, aura pour thème l'unité absolue de la condition objective de la possibilité des objets en général.
Mais il faut remarquer que le paralogisme transcendental n'a produit une apparence que dans un seul sens, c'est-à-dire par rapport à l'idée du* sujet de notre pensée, et que les concepts rationnels ne fournissent pas la moindre apparence en faveur de l'assertion contraire. L'avantage est tout entier du côté^du pneumatisme, quoiqu'il ne puisse désavouer le vice originel, malgré toute apparence à lui favorable, de se résoudre au creuset de la critique en une pure fumée.
Il en est tout autrement quand nous appliquons la raison à la synthèse objective des phénomènes, où elle pense faire valoir, avec beaucoup d'apparence il est vrai, son principium de l'unité inconditionnée [ou absolue], mais où .bientôt elle se jette dans des contradictions telles, qu'elle est forcée, sous le rapport cosmologique , de renoncer à ses prétentions. Ici se présente un nouveau phénomène de la raison humaine, savoir, une antithétique tout à fait naturelle, que chacun peut rencontrer sans subtilité, sans raisonnements alambiqués, dans laquelle au contraire la raison tombe d'elle-même et inévitable^ ment. Elle se préserve sans doute par là de l'assoupissement d'une persuasion imaginaire produite par une apparence unique, mais aussi elle court en même temps le danger ou de s'abandonner à un désespoir
sc^tique, ou de prendre une suffisance dogmatique, de s'entêter de certaines assertions de manière à ne point écouter les raisons contraires, et à repousser la justice. L'un et Tautre excès est mortel à une philosophie saine et sage, quoique le premier puisse plus particnlièrement s'appeler I'euthanasie de la raison pure (1).
Avant d'exposer la scène de discorde qu'engendre ce coaflit des lois (antinomie) de la raison pure, nous donnerons quelques éclaircissements qui pourront expliquer et justifier la méthode que nous aurons à suivre. J'appelle toutes les idées transcendentales, concernant la totalité absolue dans la synthèse des phénomènes, concepts cosmiques ^ tant à cause de celte totalité absolue sur laquelle même le concept du tout universel repose, concept qui lui-même n'est qu'une idée, que par la raison que ces concepts ne concernent que la synthèse des phénomènes, par conséquent la synthèse empirique^ quand au contraire la totalité absolue dans la synthèse des conditions de toutes les choses possibles en général, donne un idéal de la raison pure , idéal qui diffère totalement du concept cosmique, quoiqu'il soit en rapport avec lui. C'est pourquoi, de même que les paralogismes de la raison pure servent de fondement à une psychologie dialectique, de même l'antinomie de la raison pure fera connaître les principes transcendentaux d^une
(1) Mort paisible, u^mama. T.
TR ANSGENOENTALE . 117
prétendue OMmologie pure (rationnelle), non pour que nous en soyons satisfaits et que nous les adoptioDSy mais bien^ comme le fait déjà voir le mot d'antiDomie de la raison , afin d'exposer la cosmologie pure dans son apparence éblouissante, mais fausse, comme une idée qui ne peut se -concilier avec les phénomènes.
ANTINOMIES DE LA RAISON PJJRE
SECTION I
Système des idées cosmologiques.
Pour pouvoir éoumérer ces idées, suivant un principe, avec une précision systématique, nous devons remarquer .-Prenitèrem^nf, que l'entendement setil est ce d'où peuvent procéder des concepts purs et transcendentaux ; que la raison n'engendre proprement aucun concept , mais qu'aile ne fait jamais que d'affranchir le concept intellectuel des circonscriptions inévitables d'une expérience possible, et par conséquent cherche à l'étendre au delà des bornes de l'empirique, mais cependant en liaison avec lui. Ce qui a lieu, en ce qu'elle exige, du côté des conditions (auxquelles l'entendement soumet tous les phénomènes de l'unité synthétique), une totalité absolue pour un conditionné déterminé, et, par là, fait de la catégorie une idée transcendentale pour donner à la synthèse empirique une intégralité absolue , en la poursuivant
jusqu'à l'inconditionné (qui ne se trouve jamais dans Teipérienee, mais seulement dans l'idée). La raison le requiert en vertu du principe : Si le conditionné est donné, la somme tout entière des cojiditions est caissi donnée, par conséqxtent aussi ^absolument inconditionné, par lequel seul le conditionné était possible. Les idées transcendentales ne sont primitivement pas autre chose que des catégories élevées jusqu'à l'absolu, et peuvent se disposer en une table ordonnée suivant le titre des catégories. Il faut cependant remarquer, secondement ^ que toutes les catégories n'en sont pas susceptibles, mais uniquement celles dans lesquelles la synthèse forme une série, et même une série de conditions subordonnées (et non coordonnées) les unes aux autres pour un conditionné. La totalité absolue n'est exigée de la raison qu'autant que celle-ci considère la série ascendante des conditions d'un conditionné déterminé, et non par conséquent lorsqu'il s'agit de la ligne descendante des conséquences , ou de la réunion des conditions coordonnées pour cette conséquence. Car des conditions sont déjà supposées par rapport au conditionné donné, et doivent aussi être considérées comme données avec lui, au lieu que les conséquences ne rendant pas leurs conditions possibles, mais au contraire les supposant, on peut ne pas s'inquiéter, dans la progression de conséquences en conséquences (ou en descendant d'une condition donnée au conditionné), si la série cesse ou non, et la question en général,
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quant à leur totalité, n'est en aucune façon une supposition de la raison.
C'est ainsi que l'on conçoit nécessairement un temps comme donné (quoique pas déterminable par nous) entièrement écoulé jusqu'au moment présent. Pour ce qui est du futur, comme il n'est pas la conditim du pi^ésent , il est tout à fait indifférent, pour comprendre ce présent, de s'arrêter dans le futur, ou d'y plonger à l'infini. Soit la série m^ n^ o dans laquelle n est donné comme conditionné par rapport à m, mais en même temps comme condition de o; la série est ascendante du conditionné nkm{lj kjij etc.), en même temps qu'elle est descendante de la condition n au conditionné o {p, q, r^ etc.); la première série doit donc être supposée pour considérer n comme donné, et n n'est possible, suivant la raison (la totar lité des conditions), que par le moyen de cette série; mais sa possibilité ne repose pas sur la série suivante ^j P^ 9^ ^j qui peut, par cette raison, être considérée seulement comme susceptible d'être donnée (daHlis)^ et non comme donnée actuellement.
J'appellerai régressive ou rétrograde la synthèse d'une série de condition en condition, par conséquent celle qui part de la condition la plus proche d'un phénomène donné, et qui s'élève ainsi à des conditions de plus en plus éloignées; et progressive celle qui se dirige vers le conditionné en s'avançant de la conséquence immédiate vers des conséquences éloignées. La première va d'antécédents à antécédents.
la deuxième de oonséqueuts à conséquents^ Les idées cosmologiques s'occupent donc de la totalité de la synthèse régressive, et vont d'antécédents à antécédents, non de conséquents à conséquents. Quand ce dernier cas a lieu, c'est un problème arbitraire et non nécessaire de la raison pure, parce que nous avons besoin, pour la parfaite compréhensibilité de cô«qui est donné dans le phénomène, non de conséquences, mais de principes.
1* Or, pour pouvoir dresser la table des idées d'après celle des catégories, nous prendrons d'abord les deux grandeurs (quanta) originelles de toutes nos intuitiotis, le temps et l'espace. Le temps est en soi une série (et la condition formelle de toute série). Il faut par conséquent y distingoer à priori, par rapport à un présent donné, les antécédents (le passé) comme conditions des conséqueiUs (le futur). L'idée transcendentale de la totalité absolue de la série des conditions pour un conditionné quelconque ne concerne donc que tout le temps passé; ce temps, suivant l'idée de la raison, est nécessairement donné comme condition de l'instant donné. Quant à l'espace, il n'y a en lui aucune distinction de progression et de régression, parce qu'il forme un agrégat, et non pas de série, puisque toutes ses parties sont ensemble en même temps. Je ne puis considérer l'instant présent, par rapport au temps passé, que comme son conditionné, mais jamais comme sa condition, parce que cet instant n'existe enfin que par le temps passé (ou
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platôt par son écoulement). Les parties de Tespace, an contraire, n'étant pas subordonnées entre elles, mais coordonnées, une de ces parties n'est pas la condition de la possibilité de l'autre, en sorte que l'espace ne constitue pas en soi une succession comme le temps. Mais la syrfthèse des différentes parties de l'espace, synthèse par laquelle nous le saisissons, est cependant successive ; elle n'a donc lieu que dans le temps et contient une série. Et comme,, dans cette série d'espaces agrégés (tels que des pieds dans la perche), en parlant d'un espace donné, les espaces conçus plus loin [immédiatement à la suife d'autres espaces précédemment conçus], sont toujours la conMtion des limites des précédents. LeLtnesure d'un espace doit donc aussi être regardée comme une synthèse d'une série de conditions pour un conditionné déterminé , mais de telle manière seulement que la partie des conditions n'est pas essentiellement différente de la partie conditionnée, et q%'ainai la régression et la progression dans l'espace semblent identiques. Cependant, comme une partie de l'espace n'est point donnée par une autre partie, mais en est bornée seulement, nous devons considérer tout espace limité comme étant aussi conditionné, en tant qu'il suppose un autre espace comme la condition de ses bornes, et ainsi de suite. Par rapport à la limitation, la progression dans l'espace est donc aussi une régression ; en sorte que l'idée transcendentale de la réalité absolue de la synthèse, dans la série des conditions,
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concerne aussi l'espace, et que Ton peut par conséquent tout aussi bien demander la totalité absolue des phénomènes dans l'espace que dans le temps écoulé. On verra plus tard s'il y a une réponse possible à cette double question.
2"* Ainsi la réalité dans l'espadb, c'est-à-dire la nu^ ttère^ est un conditionné dont les conditions internes sont ses parties, et les parties des parties les conditions éloignées; tellement qu'il y a lieu ici à une synthèse régressive dont la raison exige la totalité absolue, totalité qui ne peut avoir lieu que par une division complète, au moyen de laquelle la réalité de la matière revient ou à rien ou à quelque chose qui n'est plus matière, savoir, le simple. Ici donc i% a également une série de conditions et une progression vers l'inconditionné.
3^ Quant à ce qui concerne les catégories du rapport réel entre les phénomènes, la catégorie de substance avec ses accidents ne se prête point à une idée transcendentale; c'est-à-dire que la raison n'est pas fondée à remonter à des conditions par rapport à cette catégorie. Car des accidents sont (en tant qu'ils adhèrent à une substance propre) coordonnés les uns aux autres, et ne forment aucune série. Mais, par rapport à la substance, ils ne lui sont point proprement subordonnés , ils sont seulement la manière d'exister de la substance elle-même. Ce qui pourrait néanmoins sembler être ici une idée de la raison transcendentale, ce serait le concept de substantiel.
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Mais comme il ne signifie autre chose sinon le concept d^un objet en général qui subsiste, en tant qu'on ne pense en lui que le simple sujet transcendental sans aucun attribut, et qu'il n'est ici question que de l'absolu dans la série des phénomènes, il est clair que ce substantiel ne peut faire partie de ces phénomènes. U en est de même des substances en commerce d'action et de réaction, qui sont de simples agrégats, et n'ont pas d'exposants d'une série, puisqu'elles ne sont pas subordonnées entre elles comme conditions réciproques de leur possibilité; ce que l'on pouvait bien dire des espaces dont la limite n'est jamais déterminée en soi, mais toujours par un autre espace. Reste donc la seule catégorie de la causalité^ qui présente une série de causes pour un effet donné, dans laquelle on puisse s'élever de cet effet comme d'un conditionné à ses causes comme conditions, et répondre à la question proposée par la raison.
4*" Enfin les concepts du possible, de l'existence et du nécessaire ne conduisent à aucune série; excepté seulement en ce sens, que le fortuit dans l'existence doit toujours être conditionné, et que, suivant la règle de l'entendement, il indique une condition sous laquelle il est nécessaire de faire rentrer celle-ci sous une condition plus élevée, jusqu'à ce que la raison troute dans la totalité absolue de cette série la néces^ rite inconditioûnée.
Il n'y a donc que quatre idées cosmologiques, suivant les quatre titres des catégories, en prenant
i24 LOGIQUE
celles qjjf, entraînent nécessairement avec elles une série dans la synthèse de la diversité (i).
L'intégralité absolue de la
composition
de la totalité donnéeiie tous les phénomènes.
L'intégralité absolue L'intégralité absohie de la division de Y origine
d'un tout donné d'un phénomène
dans le phénomène. en général.
L'intégralité absolue delà
dépendance de Veœistence
du variable dans le phénomène.
1® Sur quoi il faut remarquer d'abord que l'idée de la totalité absolue ne concerne que l'exposition des phénomènes^ par conséquent pas le concept intellectuel pur d'un tout des choses en général. Des phénomènes sont donc ici considérés comme donnéSy et la raison demande l'universalité, Tintégrâlité absolue des conditions de leur possibilité, en tant qu'elles composent une série, et par conséquent une synthèse absolument (c'est-à-dire sous tous les rap-
(1) Wenn man di^enige aushebty loelche eine Beihe, etc. D'autres traduisent : si Ton fait ahstraclion de celles que, etc. Ce seas, tout dififérent du nôtre, ne nous parait pas d'accord avec le reste de la matière. T,
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ports) complète, qui permette d'exposer les phénomènes suivant des lois intellectuelles.
2^ C'est proprement Tinconditionné seul que la raison cherche dans cette synthèse des conditionnés en série régressive, à peu près comme l'intégralité dans la série (Tes prémisses, qui, prises ensemble, n'en supposent plus aucune autre. Cet inconditionné est donc toujours contenu dans la totalité absolue de la série, quand on se là représente en imagination. Mais cette synthèse^ absolument complète, n-'est jamais qu^une idée^ car on ne peut savoir, au moins à priori, si une telle synthèse est aussi possible en fait de phénomènes. Si l'on se représente un tout par de simples concepts intellectuels purs, sans conditions de Tintuition sensible, on peut dire avec raison qu'à l'égard d'un conditionné déterminé, toute la série des conditions subordonnées entre elles est aussi donné; car le conditionné n'est donné que par les conditions. Mais on trouve dans les phénomènes une circonscription particulière de la manière dont sont données des conditions; savoir, par la synthèse successive de la diversité de rintuition, synthèse qui doit êtrerégressivement parfaite [ou complète]. C'est donc encore un problème que de savoir si cette intégralité est sensiblement possible, mais l'idée de cette intégralité est néanmoins dans la raison, sans avoir égard à la possibilité ou à l'impossibilité d'unir avec elle, d'une manière adéquate, des concepts empiriques. Parconséquent, l'inconditionné se trouvant né-
cessairement contenu dans la totalité absolue de la synthèse de la diversité phénoménale (suivant la direction des catégories qui la représentent comme une série de conditions pour un conditionné déterminé), on peut aussi laisser indécise la question de savoir si et comment cette totalité existe ; et alors la raison se décide ici à partir de l'idée de Ta totalité, quoiqu'elle ait proprement pour but dernier Vincondilionné^ soit de la série totale, soit d'une partie de cette série. Or, cet tnconditionné peut être conçu, ou comme consistant simplement dans la série totale, dans lir quelle par conséquent tous les membres sans exception sont conditionnés, et leur tout seul absolument inconditionné, et alors la régression est dite infinie ; — ou bien l'absolument inconditionné n'est qu'une partie de la série, à laquelle partie les autres membres sont tenus subordonnés, quand elle-même n'est soumise à nulle autre condition (i). Dans le premier cas, la série est, à parte priori, sans limites (sans commencement), c'est-à-dire infinie, et néanmoins toute donnée; mais la régression n'y est jamais complète et peut seulement être appelée virtuellement infinie, c'est-à-dire possible à l'infini. Dan& le second cas , il y a quelque chose de premier dans la
(1) L'ensemble absolu de la série des conditioDS d'uncondilionné est toujours incondi lionne, parce que, hors de cette série, il n'y a plus de condition dont il puisse dépendre. Mais le tout absolu de la série n'est qu'une idée, ou plutôt un concept problématique dont la possibilité doit être recherchée, et même par rapport à la manière dont Finconditionné, comme ridée transcendentale propre k laquelle il aboutit, peut y être compris.
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série, qui, par rapport au temps passé, s'appelle commencement du monde; par rapport à l'espace, li" mite du monde; par rapport aux parties d'un tout donné dans ses limites, le simple; par rapport aux causes , la spontanéité absolue (liberté) -, par rapport à l'existence des choses muables, la nécessité physique absolue.
Nous ayons deux expressions, monde et nature, qui sont quelquefois prises indistinctement Tune pour l'autre. La première signifie l'ensemble mathématique de tous les phénomènes, et la totalité de leur synthèse, tant en grand qu'en petit, c'est-à-dire tant par composition progressive dans leur développement que par division ; mais ce même monde est appelé nature (l),en tant qu'il est considérée comme un tout dynamKiae^ sans égard à l'agrégation dans l'espace ou le temps pour le constituer comme quantité, mais en l'envisageant par rapport à l'unité dans l'écristence des phénomènes. Alors la condition de ce qui arrive est appelée cause, et la causalité inconditionnée de la cause dans le phénomène , liberté ; mais comme conditionnée, elle s'appelle au contraire, dans
(i) Nature, prise adjectivement {fcrmaliter), désigne Penchatnement des déterminations d'une chose, suivant un principe interne de la causalité. Au contraire, on entend par nature, prise substantivement {materialiter), l'ensemble des phénomènes, en tant qu'ils se lient universellement en vertu d'un principe interne de la causalité. Dans le premier sens on parle de la nature des fluides, du feu, etc., et ce mot ne s'emploie qu'adjectivement; au contraire, quand on parle des choses de la nature, on pense à un tout subsistant.
un sens plus strict, cause naturelle [ou physique]. Le conditionné dans Texistence en général s'appelle contingent, et Tinconditionné, nécessaire. La nécedsité inconditionnée des phénomènes peut s'appeler nécessité naturelle [ou physique].
Les idées dont nous nous occuponsactuellementont été appelées précédemment idées cosmologiques, en partie parce que nous comprenons parle mot monde Tensembie de tous les phénomènes, et que nos i(}ées ne concernent que l'absolu parmi les phénomènes; en partie aussi parce que le mot monde, dans le sens transcendental, signifie la totalité absolue de l'ensemble des choses existantes, et que nous ne dirigeons notre vue que sur rintégralité de la synthèse (quoique seulement dans la régression des conditions). En considérant que, de plus, toutes ces idées sont transcendantes, et que, bien qu'elles ne dépassent pas, à la vérité, l'objet quant à F espèce, savoir les phénomènes, qu'elles ne portent au contraire que sur le monde sensible (non sur les noumèn^^) , elles poussent cependant la synthèse jusqu'à un degré qui va au delà de toute expérience possible ; on peut très-bien les appeler toutes ensmnble, suivant mon opinion^ concepts cosmiques. Par rapport àla distinction de l'inconditionné mathématiquementetde l'inconditionné dynamiquement, à laquelle tend iarégression, j'appellerais cependant volontiers cosmologiques, dans un sens strict, les deux premières idées concepts cosmiques (concepts du monde en grand
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et en petk) ; et les d^ux autres, concepts physiques transcendants. Cette distinction ne semble pas à présent d'usé grande utilité, mais on en verra Timportance pal* la suite.
SECTION II
Antithétique de la raison pure.
Si une thétique est tout ensemble d^issertions dogmatiques, j'entends par antithétique, non des assertions dogmatiques du contraire, mais plutôt le conflit de connaissances en apparence dogmatiques (thesis cum antithesi)j sans que l'on se rende à l'une plutôt qu'à l'autre. L'antithétique ne s'occupe donc pas d'affirmations unilatérales, mais elle considère certaines connaissances générales de la raison, seulement quant à leur conflit entre elles et quant aux causes de ce conflit. L'antithétique trauscendentale est une recherche sur l'antinomie de la raison pure, ses causes et ses résultats. Lorsque nous appliquons notre raison, non sim*plement pour l'usage des principes de l'entendement à des objets de l'expérience, mais que de plus nous essayons de l'étendre au delà des bornes de cette dernière, alors naissent des théorèmes dialectiques qu'on ne peut ni espérer ni craindre de voir confirmés ou contredits par l'expérience, et dont chacun d'eux est II. 9
Don-seulement sans contradiction en lul-mâme, mais trouve encore dans la nature de la raison les conditions de sa nécessité ; seulement, par malheur, le contraire a aussi, de son côté, des raisons d'affimnation ni moins bonnes ni moins nécessaires.
Les questions qui se présentent naturellement dans cette dialectique de la raison pure sont donc : 1* dans quelles propositions la raison pure est-elle inévitablement soumise à une antinomie; 2^ quelles ^nt les causes de cette antinomie; 3"* si, et de quelle manière la raison peut néanmoins, dans ce conflit, avoir un moyen d'arriver à la certitude.
Un théorème dialectique de la raison pure doit donc se distinguer de toutes les propositions sophistiques, en ce qu'il ne concerne pas une question arbitraire que Ton propose seulement dans un certain but pris à plaisir, mais une question que toute raison humaine doit nécessairement rencontrer dans sa marche. Il en diffère secondement, en ce qu'il renferme en soi, avec son opposé, non une apparence simplement artificielle qui disparaisse aussitôt qu'on la regarde, mais une apparence naturelle et inévitable, qui, même quand on n'est plus trompé par elle, fait toujours illusion, et par conséquent peut être rendue innocente, mais jamais être détruite.
Cette théorie dialectique aura pour objet, non Tu-^ nité de l'entendement dans les concepts empiriques, mais l'unité de la raison dans les idées seules; unité
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dont les coûditioDs sont (puisqu'elle doit s'accorder avec reDtendementy en tant que synthèse conforme aux règles, et en même temps cependant avec la raison, en tant qu'une unité absolue de cette synthèse), si elle est adéquate à l'unité rationnelle, d'être trop grande pour l'entendement, et, si elle est d'accord avec Tentendement, d'être trop petite pour la raison. Delà précisément un iné?itable conflit , ' de quelque ma-^ nière qu'on s'y prenne.
Ces affirmations sophistiques (argutantes) ouvrent donc une arène dialectique, où chaque partie qui peut prendre l'offensive conserve l'avantage, et où celle qui est forcée de se défendre doit certainement succomber. D'où il arrive que de vigoureux champions, qu'ils défendent la bonne ou la mauvaise cause, sont sûrs de recevoir la couronne triomphale, pourvu qu'ils aient soin de se ménager le privilège de la dernière attaque, et de n'être pas obligés de soutenir un nouvel assaut. On pense bien que cette arène a été souvent foulée jusqu'ici, qu'un grand nombre de victoires ont été remportées de part et d'autre, mais qu'à la fin on a toujours réservé la dernière, celle qui décidait l'affîtire, pour le champion de la bonne cause, en déddant qu'il resterait maître du champ de bataille, parce que défense serait faite à son advwsaire de reprendre désormais les armes. Comme juges impartiaux, nous ne devons faire aucune attention à la qnalité bonne ou mauvaise de la cause que les com«
132 U)6iQue
battants soutiennent^ et nous la laisserons décider entre eux seuls. Peut-élre que tour à tour, plutôt lassés que vaincus, après avoir aperçu d'eux-mêmes la vanité de leur querelle, ils se sépareront bonsamis. Cette manière d'assister à un combat d'assertions, ou plutôt de l'engager, non à la vérité pour le décider enfin à l'avantage de l'une ou de l'autre des parties, mais pour chercher si son objet n'est peut-être pas une pure illusion que chacun soutient, et dans laquelle il n'y a rien à gagner, lors même qu'on ne rencontrerait aucune résistance ; cette manière, dis-je, peut s'appeler méthode sceptique. Elle est tout à fait différente du scepticisme, principe d'une ignorance artificielle et scientifique, qui mine les fondements de toute connaissance, pour ne laisser nulle part aucune croyance, aucune certitude, s'il est possible. Car la méthode sceptique a pour but la certitude, parce qu'elle s'efforce de découvrir, dans un combat loyalement engagé des deux côtés, et conduit avec intelligence et bonne foi, le point de la dissension, afin de s'instruire comme un sage législateur par l'embarras des juges dans les procès, de ce qu'il y a de défectueux dans ses lois. L'antinomie révélée par TappUcation des lois est, pour notre sagesse bornée, la meilleure pierre de touche de la nomothétique, pour rendre la raison, qui ne s'aperçoit pas facilement de ses faux pas dans la spéculation abstraite, plus attentive aux moments de la détermination de ses principes.
TRJbNSCENDENTALE. 1 33
Mais cette méthode sceptique n'est essentielle qu'à la j^ilosophie transcendentale , et peut en tout cas étreomise dans toute autre espèce d'investigations. £n mathématiques, il serait absurde de s'en servir, puisqu'il n'y a pas dans cette science d'assertions fausses qui puissent être cachées et incertaines, les preuves devant toujours y suivre le fil de l'intuitioA pure, et même par le moyen d'une synthèsetoujours évidente. Dansla philosophie expérimentale, un doute de suspension peut hien être utile, mais il n'y adu moins aucun malentendu possible qui ne puisse être facilement lev^, et l'expérience doit enfin contenir les moyens définitife de décider le procès , que ces moyens se trouvent tôt ou tard. La morale peut aussi donner,* dans des expériences possibles , toutes ses propositions in concreio avec les conséquences pratiques, et par là éviter le malentendu de l'abstraction . Au contraire, les assertions transcendentales qui prétendent à des connaissances en dehors du champ de l'expérience, ne sont pas telles que leur synthèse abstraite puisse être donnée en intuition à priori, ni que lemalentendu en puisse être découvert au moyen d'une expérience. La raison transcendentale ne permet donc aucune autre pierre de touche que la tentative d'unir ses assertions entre elles. Mettons-les doue franchement aux prises et coDtentons-nous devoirce quivase passer (1).
(i) Les anlinomies se succéderont suivant Tordre des idées transcendentales rapportées plus haut.
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ANTINOMIES DE LA BAISON PURE