‹ La critique de la raison pure. Tome premierChapitre 11 sur 72 · SES OUVRAGES. XXI · texte numérisé non relu

SES OUVRAGES. XXI

Son exposition était toute improvisée et variée par des digressions plus ou moins intéressantes. Gomme professeur, Kant était très-clair, surtout en logique. Du reste, il se proposait bien moins d'enseigner la philosophie que d'apprendre à philosopher. Il s'attachait surtout aux définitions des idées métaphysiques ; il les amenait^ les préparait , en sorte qu'elles n'étaient enfin qu'un résumé. Lorsqu'il enseignait la morale et la théologie, Kant n'était pas simplement un philosophe, mais encore un orateur plein d'âme et de chaleur. « Que de fois, dit « Jachmann (1), il nous a touchés jusqu'aux larmes ! Gomme ilémou- « vait puissamment notre cœur ! comme il élevait notre âme et nos sen- « timents au-dessus de l'égoïsme, et nous faisait sentir la nécessité de « l'obéissance absolue à la loi morale ! Ge sage immortel nous parais- « sait alors inspiré par une force divine; il nous communiquait à a nous-mêmes, qui l'écoutions avec ravissement, son enthousiasme « pour le bien. Gertainement ses auditeurs n'ont pas entendu une « seule de ses leçons de morale, sans en devenir meilleurs. » Voilà un bien grand éloge ; mais on n'aura pas de peine à le croire vrai, quand on saura que Kant enseignait aussi par l'exemple ; qu'il fut toute sa vie un modèle de vertus, et qu'il put dire dans son extrême vieillesse, en parlant de sa mort prochaine, qu'il paraîtrait tranquillement devant Dieu, parce qu'il avait la certitude de n'avoir jamais fait sciemment de mal à personne. Un grand nombre de théologiens suivaient ses leçons de théologie naturelle; plusieurs d'entre eux devinrent des apôtres distingués de l'évangile du royaume de la raison. Mais celui de ses cours qui était le plus fréquenté, parce que c'était le plus remarquable par le nombre et la finesse des observations, parla variété des faits, par l'intérêt historique et moral qui s'y rattachait, était celui d'anthropologie et de géographie physique.

La salle de ses cours publics ne pouvait contenir tout son auditoire, surtout au commencement de l'année, et comme sa voix n'était pas très-forte, un religieux silence régnait autour de lui. Il attachait or» dinairement ses regards à un auditeur, et voyait li sa contenance si l'on comprenait et jusqu'à quel point. Mais il était extrêmement facile à distraire ; il suffisait d'un bouton qui manquait à un habit. '

Quoiqu'il passât pour un sévère examinateur, il était cependant très-aimé de la jeunesse, parce qu'il avait lui-même pour elle une affection véritable et toute paternelle.

(1) Un des biographes de Kaot , et celui que nous avons suivi plus particulièrement.

mi TIE DE KANT,

Kant était un homme d'un uvolr k peu près unlvenel. Il connaisuit parfaitement la lilléralure classique, l'histoire, les sciences naturelles, les maUiémaliques, la physique, la chimie, i'aslrODomie, le droit, ta théologie; tl possédait mime des connaissances trÈa-élendues en physiologie et en médecine. Il lisait lefrançais et l'anglais , mais ne parlait (autant que nous sachions), ni l'une ni l'autre de ces deux languea. Il avait étudié d'une manière toute spéciale les idiolismes et les expressions E^copées de l'allemand, aBn d'en donner le Térllable sens.

On pourrait croire qu'un homme d'autant de savoir devait posséder beaucoup de livres. Cependant, sa bibliothèque, telle qu'il la recomposa plus tard, ne compreualt guère que 400 volumes; la plupart étaient des dons faits par des auteurs, par des amis, par des libraires, surtout par le libraire Nlcolovius, qui lui avait des obligations, et qui mettait toute sa librairie k la disposition de son ancien mettre, de soD ami, de l'ami de son père, enfin de l'auteur dont les ouvrages avaient Ibué à sa fortunei

moins estimable par son oaractèf^ qu'étonnant par irit. Nousavonsdéjkdil qu'il vivait comme il enselemarquer encore quelques traits de «in caractère et nrté k la gaieté, attentif h tout ce qui pouvait être IX qui l'environnaient: son plusgrand bonheur était e content autour delui. D'humeur toujours apeu près le monde d'un œil calme et serein, ami zélé et compatissant pour l'humanité, ayant pour elle un respect profond et inaltérable, il ne pouvait manquer d'être rechercbé par les heureux du siècle, béni par ceux qui souffrent et très-estimé de tous. Les spéculations métaphysiques deson esprit n'avaient en rien desséché son cœur, II prenait un Intérêt très-vif à tout ce qui touchait au bonheur des autres, surtout s'il s'agissait d'événements majeurs et qui dussent avoir une grande influence. C'est ainsi qu'il embrassa avec chaleur la cause des Américains, lors de leur guerre pour l'Indépendance, et qu'il suivit, avec un intérêt tout particulier, les premières phases de notre grande révolution. Hais il fut épouvanté et comme saisi d'horreur è la mort de Louis WI. 11 faut voir avec quels termes il en parle dans sonDroit naturel, e\. dans son Projet de paix perpétuelle, ouvrages dans lesquels il se montre, comme dans tous ses autres écrits et dans sa conduite, ami d'une large, mais sage liberté 1 Sous ce rapport, Kanl n'est pas seulement un grand piiilosoptie, mais encore un grand citoyen. 11 a osé direct écrire en faveur delà liberté ce que d'autres osent àpetno

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répéter aujourd'hui. 11 voulait cette liberté non-seulement pour son pays, mais pour tous les autres, pour Thumanité entière: il la rattachait à la morale, en faisait une condition du perfectionnement de Tindividu et de Tespèce. Mais il avait surtout à cœur la liberté de la presse et du haut enseignement de la philosophie, qu'il comprenait bien être la base de toutes les autres. Essentiellement ami du vrai et plein de confiance en son triomphe, en homme d'une foi intelligente et forte, il voulait que toutes les grandes questions, tous les grands intérêts de l'humanité se débattissent au grand jour et comme en plein air, sub dio, certain que le règne de la vérité, qui est proprement celui de Dteu sur la terre, ne peut advenir promptement qu'à cette condition. nII voulait qu'en citoyen du royaume intellectuel, chacun de nous prenne toute la part possible à ces nobles débats ; c'est tout à la fois, suivant lui, notre droit et notre devoir.

L'amour de l'humanité n',était point stérile dans cet illustre penseur: quoique peu fortuné, il affectait chaque année une partie d'une forte somme au soulagement des pauvres des hospices et des voyageurs, et versait le reste lui-même à la caisse des aumônes publiques (1). 11 soutenait aussi en partie sa famille, qui était voisine de la misère. Tout en n'aimant pas les mendiants, il n'y avait cependant pas de semaine qu'il ne leur donnât. On raconte même qu'il fut obligé d^ quitter le lieu habituel de sa promenade, parce qu'il finit par y être journellement assailli d'une nuée d'importuns que ses aumônes précédentes y avalent attirés. Quoiqu'il eût si fort à se peindre de son vieux domestique Lampe (2), qu'il fut obligé de le mettre à la porte après trente ans de services, il lui fit cependant une bonne pension. Avec une âme candide et sereine, avec un cœur pur, tendre et chaleureux, avec cette douce humeur, cette gaieté qui résulte surtout de la paix intérieure et qui donne à toutes les époques de la vie quelque chose des goûts innocents du premier âge, Kant devait aimer les enfants. Aussi prenait-il plaisir à les amuser. Une de Sies jouissances était de les rendre heureux par de petits cadeaux. 11 resta pourtant célibataire, non par éloignement pour le sexe, car il aimait la société des femmes bien élevées, et la conseillait même aux jeunes gens comme très-propre à leur donner des manières polies. Du reste, personne

(1) La somme annuelle consacrée à ses aumônes régulières était de 1193 florins, environ 1617 fr. de notre monnaie

(S) Lampe avait fini par oublier le respect dû à son maître.

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