SES OUVRAGES. XXV
ainsi que pour ceux de sescontemporaiBS qui s'illustraient, une grande estime. 11 ne parlait jamais de lui-même que sous le rapport de la santé. 11 était le premier à reconoattre le mérite des autres philosophes, même de ses adversaires. Tout son embarras semblait être de s'expliquer comment ils pouvaient avoir une autre opinion que lui. Du reste, il vivait dans la parfaite confiance que la vérité, de quelque côté qu'elle se trouvât, finirait par triompher. Tout en sachant se passer de l'assentiment public, même de celui des hommes supérieurs, il en était cependant flatté.
Le sentiment prononcé qu'il avait de la dignité humaine et de la nécessité de l'indépendance, dans un intérêt moral, l'avait toujours animé. 11 rappelait arec bonheur dans sa vieillesse, qu'un jour, lorsqu'il avait à peine de quoi vivre, un de ses amis envers lequel la for tune avait été plus libérale lui offrit de la manière la plus discrète de quoi renouveler son vieil et unique habit, mais qu'il eut la force de refuser et de préférer son indépendance à un habit neuf.
Toutes ses actions, jusqu'aux p(us indifférentes en apparence, étaient invariablement réglées. Ainsi, quoiqu'il aimftt beaucoup à fumer, une seule pipe par jour était sa mesure, parce qu'il ne se di^i* mulait pas qu'autrement il aurait pu aller trop loin. II en était de même pour tout le reste, et rien au monde ne pouvait lui faire manquer à ce dont il s'était fait un devoir. Aussi prenait-il souvent à témoin son vieux domestique Lampe, qu'il ne lui était jamais arrivé de se faire réveiller deux fois le matin. Bien entendu qu'il n'était pas seulement ponctuel dans les petites choses ; il connaissait trop bien tous ses devoirs et leur importance relative, et il n'était pas homme à se rendre esclave de ceux qui sont d'un plus facile accomplissement, pour se donner d'autant plus de latitude dans l'observance des plus graves. Il n'était pas non plus de ceux chez qui la grande morale tue la petite.
On lui a reproché de négliger ce qu'on appelle les devoirs religieux ; mais il les entendait autrement qu'on nele fait d'ordinaire (l); il était très-pieux à son point de vue. Il était convaincu^ comme Leibnitz, que le mysticisme, la poésie ne sont pas des devoirs, et que- Dieu ne nous
(1) On a trouvé dans ses papiers un fragment sur la prière, édité par M. Schubert, 1. 1 des œuvres complètes, p. 368 et s., qui explique suffisamment la conduite religieuse de Kant. On ne peut que l'estimer d'avoir eu le courage d'être conséquent.