‹ La critique de la raison pure. Tome premierChapitre 23 sur 72 · SES OUVRAGES. ,\\XVII · texte numérisé non relu

SES OUVRAGES. ,\\XVII

bien la raison, puisqu'il faut souvent rappeler une chose pour en faire comprenJre la liaison avec ce qui suit. Cependant nous croyons que Kanl aurait pu quelquefois être plus court, particulièrement dans la dernière partie de la dialectique transcendentale, où la pensée de Tauteur semble plutôt tourner sur elle-même qu'avancer. 'Ces redites obscurcissent les matières, loin de les éclaircir. C'est un défaut dans lequel il n'est que trop ordinaire aux professeurs de tomber , par la raison toute simple qu'ils sont toujours sous le poids de la crainte de n'être pas compris.

Le style de Kant présente des difiicultés particulières, qu'il faut savoir vaincre. Sa pensée n'est pas d'une seule venue ; elle ne s'élance pas en ligne droite, elle se déploie, au contraire, vaste et complexe; elle est comme buissonneuse et touffue; ou plutôt c'est le cèdre avec ses branches rameuses qui s'étendent au loin et en tout sens. Celte pensée, puissante de pénétration et d'étendue, le forçait de prendre ainsi un style solide, à trois dimensions pour ainsi dire. De là ses phrases incidentes sans nombre, et les incises des incidentes. De là aussi les longueurs sans fin des périodes. Sa phrase, comme sa pensée , était toute tissue de rapports qu'il ne voulait point briser; il les rendait comme il les concevait. Capable qu'il était d'en saisir une multitude à la fois et à des degrés divers ou subordonnés , il les exprimait de même d'un seul jet. Ce sont des blocs qui écrasent notre faible attention, et qui fatiguent: rien qu'à les voir, comme ces rochers qui servirent dans les temps héroïques à la construction des murs de Thèbes, de Balbeck et de Palmyre. Les principaux ouvrages de Kant ne sont qu'une seule pensée, mais une pensée complexe et fortement systématisée. Cet auteur fait par conséquent, dans la même phrase, un fréquent usage des conjonctions et des pronoms, qui sont les ligaments des articulations de la pensée. Mais coname ces mots conjonctifs ont une valeur essentiellement relative qu'il est souvent impossible de déterminer grammaticalement, il est nécessaire alors de pénétrer la pensée de l'écrivain, de la raisonner, afin de savoir à quel nom, à quel verbe, à quelle phrase ou portion de phrase se rapporte logiquement tel pronom qui pourrait grammaticalement avoir quatre ou cinq antécédents." Cet inconvénient est surtout sensible pour le lecteur qui n'est pas très-versé dans les règles de la construction allemande, et dans celle de Kant en particulier.

Quand on a ainsi pénétré jusqu'aux dernières masses de l'édifice, quand on a atteint les limites de la pensée de l'auteur, quand l'analyse est complète, il est nécessaire alors de reconslruirecette pensée tout

enllère, d'en refaire la gjnlhèse, aHn d'en mieux saisir l'ensemlile. C'esl d'autant plus nécessaire que la pensée de Kanl a presque toujours

une valeur relative très-inipi)rlante;ii ne compose poinl d'une manière fragmentaire , mais d'ensemble. Sa conception est un organisme. Il faut donc bien se garder de croire qu'on le possède, qu'on le comprend entièrement sur uo point, si l'on ne voit le rapport de celle partie avec le tout. Il ne faul pas surtout se bSler de le critiquer, car, en l'étudianl plus !i tond, on trouve qu'il peut bien avoir raison, et souvent même qu'il 3 raison en effet. Un esprit tel que celui-là doit ëlre présumé avoir raison, el fi quelque cbose paraît cepeadanl faux ou choquant, il conincer pardouter qu'on ail bien compris. Il faut ondamner qu'après. Kanl eslundespiiilosdplies ser; comme Arislote avec lequel It est peu[-£tre li qui présente le plus de rapports, il commande faut avoir trois fois raison contre des liommes oser se l'avouer une seule fois. Le respect pour st pas, je le sais, te partage de tous les esprils ; quel écrasant ridicule se couvrent certains critiques aussi Insolemment dédaigneux que supernciels, on éprouve quel' que chose d'analogue au isentiinent dont les enfants de Lacédémone devaient se sentir pénétrés à la vue des esclaves Ivres qu'on exposait à leurs regards, pour leur inspirer le dégoût et l'éloignement de l'ivresse. Quelle nécessité y a-l-il après loutque cliacnu soitmélapliysIcien^Hais il y en a une grande à ce que personne ne parle que de ce qu'il sait. Sans doule Kanl est obscur; sans douteque s'il était plus clair on sera» moins exposé à se tromper en l'interprétant. Hais d'abord il l'est beaucoup moins que la légèreté, la paresse et l'incapacité peut-filre ne se plaisent h le crier sur tous les tons pour se dispenser de l'étudier, pour se donner un facileprétexle de l'ignorer, et une sortededroil de mépriser son grave et solide enseignement. Alorsdonc qu'on s'abstienne de le juger; qu'on se plaigne de son obscurité tant qu'on voudra, maisqu'on ne lecondamnepassansl'enlendre. Et puis, remarquez l'inconséquence de l'amour-proprc : on se plaint de ce que la philosopliie n'est pas une science, el l'on ne veut pas permettre qu'elle le devienne. On ne veut convenir ni del'existence ni de la possibilité de cette science, sans doute pour ne pas rougir de l'ignorer, pour se donner en apparence le droit aussi ignoble qu'illogique d'insulleraux travaux des hommes qui ont le cœur et l'esprilasseï élevés pour ne pas désespérer de fixer un Jour ce rocher de Sisyphe, et qui se mettent à le remonter avec plus ou

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