‹ La critique de la raison pure. Tome premierChapitre 24 sur 72 · SES OUTRAGES. XXXIX · texte numérisé non relu

SES OUTRAGES. XXXIX

moins de vigueur. Si Ton entend dire qu'elle existe, qu'elle a sa mft>> tière déterminée, ses découvertes déjà faites, sa méthode admise, sa nomenclature l>ien avant arrêtée, ou qu'il serait assez facile d'arrêter; alors, pour se dispenser d'apprendre sans compromettre son repos, on ne cesse pas de cHer à rt>l)scurité, à la dissidence ! comme si la philosopMedevait s'^rendre sans efforts! comme si, arrivéeàrétat descience, elle devait être bien plus facile à apprendre que les mathématiques , ou toute autre science ! comme si le nombre de ceux qui osent se mêler de philosophie et contredire les grands maîtres, pouvait avoir le méîndi'e poids ! Qu'importe que dix mille ignorants contestent une vérité qu'ils ne sont pas capables d'entendre, malgré leur présomption ! On veut que la philosophie soit populaire : et de quel droit prétendre qu'elle fasse tout pour ceux qui ne veulent rien faire pour elle? Est-ce parce que la matière première s'en retrouve chez tous les homînes ? Eh quoi ! y a-t-il des sciences au monde dont les idées fondamentales ne soient pas prises du sens commun? Mais ce qui n'est plus accessibleausenscommunirréfléchi, populaire, ce sont les abstractions profondes, certaines combinaisons d'idées pures, leur enchaînement raisonné. La philosophie n'a été bien au contraire que trop empressée de se répandre, puisqu'elle a voulu se populariser avantd'être. De là, pour beaucoup d'esprits légers une certaine déception qui ne lui a pas étéfavorable. La science ne sera jamais populaire, mais ses résultats peuvent le devenir. 11 faut que la philosophie commence par se défaire du langage vulgaire,sans précision scientifique ni profondeur, toutes les fois qu'il en est besoin. Il faut qu'elle se résigne à faire hardiment, patiemment sa route, malgré les cris des amateurs et du vulgaire. Quand elle se sera constituée rigoureusement , scientifiquement , alors la métaphysique pourra songer à populariser ses résultats; mais jusque-là elle ne doit rien avoir de commun avec les gens du monde. 11 n'y a là ni orgueil ni mépris, mais juste appréciation des choses. La science est la science, et quiconque ne la cultive pas, ou la cultive mal, n'y peut prétendre. Ce ne sont pas les philosophes qui ont fait cette loi de la nature, ils n'en sont nullement responsables. Une preuve de faitbien frappante, que la philosophie (et par philosophie nous entendons proprement la métaphysique] est la plus difficile de toutes les sciences , et que son apparente popularité possible n'est qu'une illusion, c'est que les mathématiciens les plus illustres, tels que Descaries, Leibnitz, Pascal, Euler, d'Alembert, etc., s'en sont occupés avec beaucoup moins de succès que des mathématiques : et l'on voudrait qu'elle fût populaii^, si

XL VIE DE KA»Ty

elle n'esl pas supeiilclclle ! C*est à peu près coinine si l'on prétendait que la Mécanique céleste de Laplace doit être populaire.

Qu'y a-t-il de plus clair en philosophie, sans préjudice pour la finesse de la profondeur des aperçus^ que la fameuse préface de M. Jouffroy aux Esquisses de philosophie morale de D. Stewart? Eh bien, des médecins distingués de notre connaissance n'ont jamais pu la comprendre. Broussais lui-même ne l'avait pas saisie; la preuve c'est qu'en voulant raisonner contre, il raisonne toujours à côté. Et cependant ils croyaient comprendre. Que ceux qui sont animés du besoin d'arriver au dernier mot humainement possible sur les grandes questions philosophiques, aient donc le conrage de travailler pour la science, et d'être ignorés du peuple lettré, de le repousser même momentanément dans son propre intérêt. Le moment n'est pas encore venu pour lui; qu'il lui suffise de se moquer de la philosophie et des philosophes, en attendant qu'il puisse les croire sur parole. C'est aux sommités pensantes à élaborer la science, à l'arrêter, à l'organiser, à la transmettre par une sorte d'initiation : elle passera ensuite d'elle-même sous forme de croyance dans les masses. Mais elle ne pourra jamais êlre science que pour quelques esprils privilégiés. Voilà ce qu'il faut se dire, et ce dont il faut bien se convaincre, afin de ne pas se donner le tort de l'exposer à la dérision en la livrant, humble et sans force, aux profanes ; en la prêchant prématurément sous des formes qui ne conviennent point à des intelligence» inappliquées ou incapables. Voilà ce que nous croyons devoir être fait, et la manière dont il faut le faire dans l'intérêt de la science et de l'humanité. Mais alors pourquoi ne pas accepter l'héritage de nos maîtres ? pourquoi ne pas les étudier fortement, afin de profi • ter de leurs travaux et de pouvoir les continuer, au lieu de tout recommencer toujours, pour refaire mal ce qu'ils ont bien fait? Or, parmi ces maîtres, l'un des plus grands entre les plus grands, c'est Kant. Tous ceux qui le comprennent, amis ou ennemis, en conviennent. II s'agit donc pour nous de l'étudier; et l'Allemagne ne se trompe pas en nous y invitant. Le reste est prématuré. Mais dans quel ordre maintenant faut-il étudier ses ouvrages? C'est la dernière question que nous nous poserons dans celte préface. Sans parler des connaissances préliminaires variées qu'il serait bon d'avoir acquises pour mieux comprendre ce philosophe, nous dirons qu'il faut commencer par sa Psychologie et son Anthropologie, On continuera par les Prolégomènes à toute métaphysique future, qui contiennent un aperçu clair et complet de la Critique de la raison pure. On passera ensuite à ce dernier ouvrage.

SES OUVRAGES. XLi

qu'il importe extrêmement de bien comprendre, non-seulement pour rintelligence des autres grandes compositions de Kant, qui supposent la connaissance de celle-là, non-seulement pour Tintelligencede toute la philosophie allemande postérieure à Kant, et dont la Critîque est le fondement ou la raison; mais surtout à cause de la vérité et de la solidité des doctrines qu*elle renferme. Après la Critique de la raison pure, on pourra passer aux Fondements de la métaphysique des majeurs, à la Critique de la raison pratique, aux Principes métaphysiques des mœurs. L'étude de la Critique du jugement terminera enfin cette première série. 11 conviendrait ensuite de revenir sur l'ensemble de ces différents traités, en se guidant sur la partie de la Critique de la raison pure intitulée : Architectonique, pour en saisir les rapports et Funité.

On peut, après cela, lire avec beaucoup de fruit les autres petits ouvrages de Kant, qui sont un trésor d'idées en tous genres.

Armé des principes de la philosophie critique, on est en mesure d'aborder l'histoire de la philosophie et de l'étudier d'une manière utile, puisqu'alors on peut en juger les grands documents et les apprécier à leur juste valeur. Je ne veux pas dire par là qu'on doive faire du kantisme comme un lit de Procuste, sur lequel il faille étendre impitoyablement tous les systèmes ; ma pensée est simplement que la méthode de Kant est la seule vraie, et que, quels que soient les résultats auxquels on aboutisse en la suivant , ceux de Kant, ou d'autres qui en diffèrent plus ou moins, il n'y a que cette manière d'acquérir des principes solides en philosophie, et par suite un critérium pour juger toutes les doctrines.

Après tout, si la philosophie de Kaqiétait vraie^ au moins dans quelques-unes de ses parties, il faudrait bien cependant qu'elle fût la philosophie dans le sens absolu du mot, et que les doctrines contraires ne fussent que des misères ou des jeux d'esprit plus ou moins spécieux.

Du reste, l'Allemagne s'est on ne peut plus écartée dans ces derniers temps de la méthode critique ; et cette tentative qui devait être une des plus extravagantes qui eût jamais été faite par la raison, puisqu'elle avait pris à tâche de franchir ses bornes naturelles, que le criticisme avait reconnues d'un œil si sûr, a été cependant salutaire à la philosophie, attendu la nécessité que les voies de l'erreur s'épuisent tôt ou lard pour qu'on n'y rentre plus. Des hommes anhnés sans doute d'un grand désir de savoir, mais qui avaient plus d'imagination que

Page 1