‹ La critique de la raison pure. Tome premierChapitre 26 sur 72 · II. Méthodologie transcendentale · texte numérisé non relu

II. Méthodologie transcendentale

Chap. I. Discipline de la raison pure.

— II. Canon de la raison pure.

— III. Architectonique de la raison pure.

— IV. Histoire de la raison pure.

(1) Au lieu de cette table, qui est fort simple, les éditions postërieures en portent une beaucoup plus étendue, mais dont l'ensemble est plus difficile à embrasser d'un seul coup d'œil ; nous la donnons à la fin du tome II.

R. et T.

Z 60n €fMmce

BARON DE ZEDLITZ.

MONSEIGIHELR,

Contribuer au progrès des sciences dans la partie qu'on cultive plus spécialement , c'est aussi , aux yeux de Votre Excellence , travailler à son propre intérêt \ car ces deux choses sont inséparablement unies, non-seulement par les devoirs imposés au protecteur puissant , mais encore par les sentiments bien plus sûrs de l'ami des sciences et de l'homme éclairé. Aussi ai-je recours à l'unique moyen qui soit en mon pouvoir de témoigner à Y. £xc. ma gratitude pour la confiance dont elle a daigné m'honorer, en me jugeant capable de faire quelque chose d'jitile.

Celui dont la vie est remplie par la spéculation, est heureux de trouver, dans l'approbation d'un juge éclairé et capable , un puissant encouragement à des travaux dont l'utiUté , pour être éloignée , n'est pas moins grande ,

quoiqae cependant méconnue complètement du vulgaire par cette raison-là même (1).

G^est à un pareil juge que je dédie aujourd'hui cet ouvrage , je le (2) recommande à sa bienveillante attention , je mets sous sa protection le reste de ma carrière littéraire et suis avec le plus profond respect (3) ,

de Votre Excellence ,

le très ^humble et très -obéissant serviteur,

(Emmanuel ftant.

Kœnigsberg, le 29 mars 1781.

(1) Cet alinéa: Celui dont la vie, etc., n'a pas été reproduit dans les éditions subséquentes. T.

{^) La seconde édition porte : « Je recommande à la bienveillante attention dont Y. Exe. a daigné honorer la première édition de cet ouvrage, cette seconde édition, et avec elle le reste, etc. » T.

(5) Cette dédicace a été précédée, dans la seconde édition et les suivantes, d'une épigraphe empruntée de fiâcon. V. Suppl. n. I. La seconde édition est la dernière que l'auteur ait revue. Toutes les autres, jusqu'à la 8«, qui a paruà Leipsick, chezModeset Baumann, en 1838, n'en sont que la reproduction. Ces derniers éditeurs ont mis en notes les suppressions faites k la première édition dans la seconde. C'est l'inverse de ce qu'a fait M. Rosenkranz. T.

Une destinée particulière de la raison humaine dans un genre de ses connaissances, c'est de s'accabler de questions qu'elle ne peut pas éviter, parce qu'il est de sa nature de se les adresser et de ne pouvoir y répondre cependant 5 parce qu'elles dépassent sa portée.

Si elle tombe dans un pareil embarras , ce n'est donc pas sa faute. Elle commence par des principes dont l'usage dans le cours de la vie est inévitablement et suffisamment garanti par l'expérience. De ces principes, elle s'élève toujours , comme il est de sa nature de le faire, à des conditions de plus en plus éloignées. Mais s'apercevant que, de cette manière, son œuvre doit toujours rester inachevée, puisque les questions n'ont pas de fin , elle se voit

forcée de poser tout d'un coup des principes qui dépassent tout usage expérimental possible, et qui semblent néanmoins si peu suspects, qu'ils se trouvent en parfait accord avec le sens commun. Mais elle tombe par le fait dans une obscurité et des contradictions telles qu'elle peut bien en conclure que ce fondement de ses opérations doit receler quelques erreurs secrètes, sans cependant pouvoir les découvrir , par la raison que les principes dont elle se sert dépassent toute expérience , et ne peuvent être soumis à la pierre de touche des faits. Le champ de ces combats sans cesse renouvelés , c'est la Métaphysique.

Il fut un temps où elle était appelée la reine des sciences. Si l'on prend l'intention pour le fait, il faut convenir que la grande importance de son objet lui méritait bien ce titre. Mais l'esprit de notre siècle , porté au mépris , à l'abandon , à l'aversion pour elle , la réduit à se lamenter avec Hécube :

Modo maxîmarerum,

Tôt generis natisque potens ,

Nunc trahor exsul^ inops,

Ovide, Métam., 1. xm.

Du temps des dogmatiques , son règne fut absolu. Mais comme ses lois portaient encore l'empreinte de l'antique barbarie , des guerres intestines firent dégénérer ce pouvoir despotique en véritable anarchie , et les sceptiques , espèce Ûe nomades qui ont horreur de tout établissement agricole , opéraient de temps à autre la dissolution du lien social. Mais comme ils étaient , par bonheur , en petit nombre , ils ne pouvaient pas empêcher ceux qu'ils avaient ainsi dispersés de se réunir, mais sans plan convenu , et de chercher à s'établir de nouveau sur le sol qu'ils avaient du momentanément quitter. — Dans les temps modernes, le célèbre Locke, par sa physiologie de l'esprit humain , sembla un instant devoir mettre une fin à toutes ces querelles, et faire à chaque prétention sa juste part. Mais quoique l'extraction de notre prétendue reine soit des plus vulgaires , et qu'ainsi ses prétentions aient pu être justement méprisées, il est arrivé cependant, grâce à la fausse généalogie qu'on lui avait fabriquée, qu'elle a persisté dans la réclamation de ses droits chimériques. On est donc retombé dans ce vieux dogmatisme vermoulu, et de là dans lé mépris auquel on aurait voulu soustraire la science. Maintenant qu'on croit avoir

vainement épuisé toutes les voies, il n'y a plus qu'ennui et complète indifférence. De là , le chaos et les ténèbres qui régnent dans les sciences , mais de là aussi le prélude, sinon l'origine, de leur transformation prochaine et de la nouvelle lumière dont elles doivent être éclairées , après avoir été confondues, rendues obscures et inutiles par une fausse habileté dans la manière de les traiter.

A quoi sert, en effet, de vouloir afficher I'indif- FÉRENGE pour dcs rechcrchcs dont l'objet n'est pas INDIFFÉRENT à la uaturc humaine , et ne saurait l'être? Aussi ces prétendus indifférents , quelle que soit leur attention à se déguiser en substituant aux termes de l'école un langage populaire, ne veulent pas plutôt penser à quelque chose, qu'ils retombent inévitablem ent dans des propositions métaphysiques, pour lesquelles cependant ils professent un si grand mépris. Toutefois , cette indifférence qui se montre au sein de toutes les sciences , et qui affecte plus particulièrement celle qu'on voudrait acquérir de préférence , si elle pouvait l'être , est un phénomène digne de remarque et de réflexion. Elle n'est évidemment pas l'efifet de la légèreté , mais du jugement (1) médité d'un siècle qui ne

(1) On entend quelquefois se plaindre de la pauvreté de la pensée

PRËFACE. 7

veut pas se laisser retenir plus longtemps par une apparence de savoir , et une incitation faite à la raison d entreprendre de nouveau la plus difficile de ses tâches, celle de la connaissance de soi-même, et d'instituer un tribunal qui lui donne gain de cause toutes les fois qu'elle aura de véritables droits à faire valoir , et qui condamne celles de ses prétentions qui seront sans fondement ; condamnation qu'elle doit prononcer, non pas d'une manière arbitraire , mais d'après ses lois éternelles et immuables. Or, cette tâche, ce tribunal, ce n'est pas ajutre chose que la critique de la raison pure elle-même.

Je n'entends pas par là une critique des livres et

à notre époque et de la décadence de la véritable science. Je ne Tois pas cependantque les sciences dont le fondement est bien établi, telles que les mathématiques, la physique, etc., méritent le moins du monde un pareil reproche ; bien loin d'avoir perdu de leur ancien caractère de solidité , elles y ont au contraire ajouté de nos jours« Or, le même esprit obtiendrait les mêmes résultats dans les autres branches de la connaissance, si, avant tout, on en revoyait avec soin les fondements. A défaut de cette révision, Tindiflérence et le doute, et même une sévère critique , sont au contraire des preuves d'une façon de penser profonde. Notre siècle est le siècle de la critique; tout doit y être soumis. La religion, par sa sainteté, et la législation, par sa majesté, prétendent d'ordinaire y échapper. Mais alors elles excitent contre elles de justes soupçons, et ne peuvent prétendre k cette sincère estime que la raison n'accorde qu'à ce qui a pu résister à son libre et public examen.

des systèmes, mais celle de la raison comme faculté

en général , par rapport à toutes les connaissances auxquelles elle peut aspirer, indépendamment de TOUTE EXPÉRIENCE , par conséqucut la solution de la question de la possibilité ou de l'impossibilité d'une métaphysique en général, et la détermination, de ses sources , de son étendue et de ses limites ; le tout exécuté méthodiquement et d'après des principes certains.

Je suis donc entré dans cette voie , la seule qui n'ait pas été tentée, et je me flatte d'y avoir trouvé la ruine de toutes les erreurs qui ont jusqu'ici divisé la raison avec elle-même dans ses spéculations en dehors de l'expérience. Je n'ai cependant pas éludé ses questions, en m'excusant sur l'impuissance de la raison humaine; je les (1) ai au contraire nettement distinguées et posées toutes suivant des principes, et après avoir eu mis à jour le point précis du malentendu de la raison avec elle-même, j'ai résolu ses difficultés à sa parfaite satisfaction. A la vérité, je n'ai pas répondu à ces questions comme devait l'attendre une curiosité

(i) Gottlob Born et Mantovani rapportent le pronom sie au mot raison ; la logique nous a paru exiger qu'il fût rapporté k questions.

PAÉFAGE. 9

follement dogmatique; curiosité qui ne pourrait êtife satisfaite que par des tours de magie auxquels je ne m'entends en aucune manière. Aussi bien , ce n'est là ni l'objet de la destinée naturelle de notre raison ni le devoir de la philosophie: il fallait dissiper, l'illusion , provenant de ce malentendu , au risque de ruiner par là une opinion encore si précieuse» et si chère. Je me suis appliqué, dans l'exécution de cette entreprise , à être très-explicite, et je puis dire .qu'il ne saurait y avoir un seul problème métaphysique qui ne trouve ici sa solution, ou tout au moins la clef de sa solution. Dans le fait , la raison pure forme une unité si parfaite , que si son principe était impuissant à résoudre une seule des questions particulières qu'elle soulève naturellement, ce principe devrait être rejeté , parce qu'alors il ne résoudrait aucune des autres avec une entière certitude.

En disant cela, je crois apercevoir sur le visage du lecteur un air d'incrédulité et de mépris ironique, provoqué par des prétentions en apparence si présomptueuses et si peu modestes. Cependant elles sont , sans comparaison , beaucoup plus modérées que celles de tous ces auteurs de programmes sans nombre, qui s'annoncent comme

10 PEÉFACB.

devant démontrer la spiritualité de Famé , ou la nécessité d'un COMMENCEMENT DU MONDE. Car ces auteurs s'engagent à étendre la connaissance humaine au delà de toutes les bornes de l'expérience possible. Ce que j'avoue humblement dépasser mes forces. C'est pourquoi je ne m'attache qu'à la raison même et à la pensée pure. Je n'ai pas besoin d'en chercher bien loin autour de moi une connaissance étendue , puisque je la trouve en moimême , et que la logique ordinaire me fait déjà voir que tous les actes simples de la raison peuvent se distinguer et se systématiser : il s'agit seulement de savoir ici comment je puis espérer de m'y prendre avec la raison , et jusqu'à quel point je prétends pousser cette entreprise , en me privant ainsi de toute matière et de tout secours pris de l'expérience.

Mais j'ai assez parlé de I'entière exécution de

CHACUNE des fins particulières que je me propose , et du développement nécessaire pour réaliser toutes ces fins réunies, fins qui ne sont pas le .résultat d'un plan de travail arbitraire , mais qui sont au contraire données par la nature de la connaissance même, comme matière de notre recherche critique.

Deux choses concernant la forme , la certitude et la CLARTÉ , deux qualités essentielles, sont encore exigées avec raison d'un auteur qui s'attaque à des sujets si épineux.

Pour ce qui est de la certitude , je me suis condamné moi-même à u'opiner d'aucune manière dans de semblables recherches ^ à regarder tout ce qui ressemblerait seulement à une hypothèse , comnie une marchandise prohibée, qui ne peut être introduite sur déclaration et moyennant lacquit d'un droit , mais qui doit au contraire être saisie dès qu'elle est découverte. Toute connaissance qui doit être fermement établie à priori se reconnaît à ce caractère qu'elle veut être tenue pour absolument nécessaire, caractère qui doit être à plus forte raison celui de la détermination de toutes les connaissances pures à priori, détermination qui doit servir d'unité de mesure, et par conséquent d'exemple même de toute certitude apodictique (philosophique). C'est au lecteur à voir si je suis resté fidèle à ma résolution ; l'auteur doit seulement présenter des raisons , mais il ne convient pas qu'il décide de leur efltet sur ses juges. Cependant, pour ne laisser aucun prétexte innocent d'affaiblir ces raisons , il lui est bien permis de si-

gnaler lui-même les endroits qui pourraient paraître suspects, quoiqu'ils ne soient qu'accessoires, afin de prévenir l'influence que le plus léger scrupule du lecteur en ce point pourrait exercer plus tard sur son jugement par rapport au but principal de l'ouvrage.

Je ne connais pas de recherches plus importan-, tes, relativement à la faculté de connaître que nous appelons- l'entendement , et à la détermination des règles et des limites de son usage , que celles par f moi faites dans le chapitre II de l'analytique transcendentale , sous le titre de déduction des concepts PURS DE l'entendement ; ce sont aussi celles-là qui m'ont le plus coûté, mais j'espère que ma peine ne sera pas perdue. Cette étude , un peu approfondie, présente deux points de vue; l'un se rapporte aux objets de l'entendement pur : il doit établir et faire comprendre à /?nori la valeur objective de ses concepts ; il rentre donc par là même essentiellement dans mon but. L'autre point de vue a pour objet l'étude de l'entendement par luimême quant à sa possibilité et aux facultés intellectuelles qu'il suppose, par conséquent , l'étude de lentendement sous le rapport subjectif; étude qui, quoique très-importante quant à mon but princi-

pal, n'en fait cependant pas essentiellement partie, parce qu'il reste toujours laquestion capitale : Qu'estce que nous pouvons connaître, etjusqu'oii pouvonsnous connaître, par le moyen de l'entendement et de la raison seule , et indépendamment de toute expérience , question, bien différente de celleci : Comment la FA€yQLTÉ de penser elle-même estelle possible? Celle-ci étant en quelque sorte la recherche de la cause d'un effet donné, et contenant par là même quelque chose de semblable à une hypothèse (quoiqu'il n'en soit rien, comme je le ferai voir dans une autre occasion), il me semble que c'est ici le cas de prendre la liberté d'opiNER , et de laisser par conséquent le lecteur également libre d'opiNER autrement que moi. Je dois à ce sujet le prévenir que, dans le cas où ma déduction subjective ne produirait pas en lui toute la persuasion que j'en attende, la déduction objective, celle à laquelle j'attache le plus d'importance , ne perd rien de sa force , comme on peut le voir par ce que j'ai dit page 92-93(1).

En ce qui regarde la clarté, le lecteur a le droit

(i) De la première édition: ce qui correspond k Fintilulé suivant : Passage à la déduction iranscend entai e des catégories. T.

d'exiger avant tout la clarté discursive (logique ) , PAR CONCEPTS (1) , mais aussi la clarté intuitive (esthétique) ou par te moyen d'intuitions, ^'est-à-dire d'exemples ou autres explications propres à faire concevoir l'abstrait par le concret. La première espèce de clarté ne laisse rien à désirer. La nature des matières a été la cause occasionnelle pour laquelle je n'ai pu satisfaire à la seconde exigence. A la vérité , elle n'est pas aussi stricte que la première , mais cependant elle est juste. J'ai presque toujours été embarrassé dans le cours de mon

travail , sur ce que je devais faire à cet égard. Des exemples et des explications me semblaient toujours nécessaires, et se présentaient naturellement dans la première esquisse de l'ouvrage. Mais je ne voyais alors qu'en raccourci l'étendue de mon œuvre et la multitude de choses qui devaient y entrer; et dès qu'une fois j'ai été sûr que malgré cette exposition toute sèche et purement sco- LASTiQUE, l'ouvrage devait être bien assez long , je n'ai pas trouvé convenable de l'étendre encore davantage en y introduisant des exemples et des explications, qui ne sont nécessaires qu'au point •

(1) Clarté qui est propre aux idées générales et qui résulte de la mise en relief de leurs rapports. T.

PHtFAGE. 15

de vue populaire; d'autant plus que ce travail ne pouvait jamais avoir ce caractère , et que les savants n'avaient pas besoin d'un pareil secours. Bien cependant qu'elles aient toujours leur agrément, ces explications pouvaient même en ce c!as avoir quelque chose de contraire au but de l'ouvrage. L'abbé Terrasson dit , à la vérité , que si l'on estime la longueur d'un livre , non par le nombre des pages, mais par le temps nécessaire à l'entendre, on peut dire de beaucoup d'ouvrages

qu'iLS SERAIENT BEAUCOUP TROP COURTS s'iLS n'ÉTAIENT

PAS SI COURTS. Cependant, pour ce qui est de l'intelligence d'un vaste ensemble de la connaissance spéculative , ensemble qui , malgré son étendue , se trouve néanmoins soumis à mi principe unique , on pourrait dire avec non moins de raison

que BEAUCOUP de livres seraient BEAUCOUP PLUS CLAIRS,

s'ils n'avaient pas du être si clairs. En effet, les moyens auxiliaires de clarté sont utiles dans les détails, mais ils obscurcissent le plus souvent la vue de l'ensemble , puisqu'ils empêchent le lecteur de le saisir promptement. Les différentes couleurs répandues sur l'enchaînement et la construction du système, enchaînement dont il importé très-fort de pouvoir apprécier l'unité et la

16 PtËFACE.

beauté, lerecouvreatet empêchent de lèconnaître. Je crois d'ailleurs que le lecteur doit avoir quelque plaisir à joindre ses efforts à ceux de Fauteur, lorsqu'il entrevoit , d'après le plan qui lui est présenté, un grand et knportafit ouvrg^e à exécuter complètement, et cependant d'une manière durable. Or, la métaphy^que , d'après la notîoa que nous en donnerons ici , est , de toutes les sdençes, la seule qui puisse se promettre d'être isi conaplétement exécutée , et même en si peu de temps et avec si peu de peine, si l'on réunit ses efforts , qu'il ne reste autre chose à faire à la postérité qu'à tout arranger didactiquement suivant ses vues, sans rien pouvoir ajouter â la matière. Car tout se réduit à un INVENTAIRE sjfgtématiquemeut ordonné de toutes les richesses intellectuelles, provenant de la RAISON PURE. Rien ne peut nous échapper ici , parce que rien de ce qui est un produit pur de la raison ne peut lui échapper; au contraire, ce produit est mis spontanément par elle au grand jour, du moment où le principe commun en est découvert. La parfaite unité de ces sortes de connaissances, leur caractère de concepts tellement purs que rien d'expérimental, pas même une intuition particulière ( intuition qui devrait conduire à un fait dé-

terminé), ne peut avoit sûr elles la moindre influence pour les éteaidre et les augmenter, rendent cette intégralité 5 cette perfection absolue, nonsëuleQient possible , mais même nécessaire,

Tecunès habita^ et noris quant sit tibicunta supellex.

Perse.

Tespère même donner un semblable système de la raîsoïi pure (spéculative) sous le tilre.de métaphysique delà NATURE, système qui sera pi us court de moitié que la critique actuelle, quoiqu'il doive cependant renfermer plus de matière. Mais cette critique devait avant tout faire connaître les sources et les conditions de la possibilité de cette métaphysique, déblayer et aplanir le sol inégal qui devait supporter l'édifice. J^attends ici de mon lecteur l'indulgence et l'impartialité d'un juge ; mais là il me faudra la bonne volonté et l'assistance d un auxiliaire, car quelque complète que soit l'exposition systématique de tous les principes dans la critique , l'exécution du système exige en outre qu'on n'omette aucun des concepts dérivés, concepts qui ne peuvent être trouvés à priori , mais qui doivent être recherchés un à un. De même que la synthèse entière des I. 2

18 pjKfacb.

concepts a été épuisée dans la critique, il faudra semblablement ici que Tanalyse soit complète ; ce qui est plutôt un amusement qu'un iravaiL

Je n'ai plus qu'une seule chose à faire remarquer, c'est par rapport à l'impression. Les premières feuilles m^ayant été envoyées un peu tard, je n'ai pu revoir que la moitié des épreuves où j e trouve encore quelques fautes typographiques , mais qui n'altèrent pas le sens, excepté celle de la page 379, ligne 4 de bas en haut, où il faut lire spécifiquement au lieu de sceptiquement. L'antinomie de la raison pure, depuis la page 425 jusqu'à la page 461, est disposée à la manière d'une table , afin que tout ce qui appartient à la thèse se trouve à gauche, et ce qui appartient al' antithèse se trouve toujours à droite. Cet ordre a été adopté pour rendre la comparaison plus facile entre la position et l'opposition (1).

(i) Cette préface manque dans les éditions suivantes. Elles en ont une autre toute différente , celle que nous donnons dans le supplément IL (Note de M. Rosenhranz.)

Idée de la philosophie transcendentale.

L'expérience est sans doute le premier résultat de notre entendeniant , qui met en œuvre la matière grossière des sensations. Elle est donc le premier enseignement, et un enseignement si fécond en instructions nouvelles, que l'enchaînement vital de toutes les connaissances futures, susceptibles d'être amassées sur ce terrain, ne fera jamais défaut. L'expérience est cependant loin d'être le seul champ dans lequel notre entendement veuille être limité. Elle nous dit bien ce qui est,, mais elle ne nous dit point qu'il doive être nécessairement ainsi, et pas autrement. Elle ne nous donne, par cela même, aucune véritable universalité , et la raison qui est si désireuse de connaissances de cette espèce, se trouve ainsi plutôt excitée que satisfaite. Des connaissances universelles,

qui sont en même temps marquées d*un caractère de nécessité intrinsèque, doivent être par elles-mêmes, indépendamment de l'expérieBce, claires et certaines. C'est pour cette raison qu^on les a|çelle à priori. On appelle au contraire à posteriori ou empiriques , pour nous servir des termes reçus, ce qui n'est pris que de l'expérience. ^

Il résulte de là un fait digne d'être remarqué, c'est qu'à nos connaissances expérimentales il s'en mêle d'autres qui doivent avoir une origine à priori j et qui ne servent peut-être qu'à unir nos représentations sensibles. Car si Ton sépare des premières tout ce qui appartient aux sens , il reste encore certains concepts primitifs d'où doivent naître, indé* pendamment de l'expérience, des jugements tout à fait à priori; ces jugements font que l'on peut, ou du moins que Ton croit pouvoir dirg des objets des sens quelque chose de plus que ce qu'enseignerait la simple expérience, et que certains jugements possèdent une véritable universalité, une stricte nécessité, qui ne peut être le produit de la connaissance purement empirique (1).

Une chose encore plus importante (2), c'est que certaines connaissances sortent complètement du champ

(i) Tout ce commencement ne se trouve pas dans les éditions postérieures à la première; il est remplacé par une introduction plus étendue. V. Suppl. IV. R.

(2) Que tout ce qui précède. Édit. poster. R.

dé toute eipérmice possible , et semblent , par lé moyen de concepts qui n^ont nulle part un objet sensible correspondant, étendre l'enceinte de nos jugemeùts au delà des limites de Texpérience.

Et c'est précisément dans ces dernières connaissances,^ui s'élèvent au-dessus du monde sensible, où l'elpérieoce ne peut ni guider, ni rectifier le jugement, que se font les investigations de notre raison, investigations qui nous paraissent bien préférables et leur but bien supérieur à tout ce que Tentendement peut apprendre dans le champ des phénomènes. . Nous tentons même tout , au risque de âous égarer, plutôt que d'abandonner par insiifE^^ancede nos forces, par indifférence ou par mépris, de si importantes re-* cherches.

Il paraît cependant bien naturel qu'après avoir abandonné le champ de l'expérience, on n'élève pas de suite un édifice avec les connaissances que l'on possède , sans savoir auparavant quelle confiance méritent des principes dont personne ne connaît l'origine ; sans s'assurer d'abord , par des in- vestigations soigneuses, dé la solidité des fondements • sur lesquels doit poser cet édifice. On a donc dû, à ce qu'il semble, agiter depuis longtemps la question de savoir comment l'entendement peut par — \ venir à toutes ces connaissances à priori; quelle \ étendue, quelle légitimité, quel prix ces connaissances peuvent avoir. Rien n'est plus naturel en

etktj si par le mot naturel il faut entendre ce qui doit raiflonnablemeât se faire. Mais si Ton entend par là ce qui se fait ordinairement , rien n'est au contraire plus naturel et plus conoevable que le long oubli de cette recherche; car une partie de ces con-^ naissances, telles que les mathématiques, est depuis longtemps en {tossession de la certitude, et fait attendre les autres avec une ferme espérance , quoique celles-ci puissent ne ressembler en rien àcelles-là. De plus, quand une fois les barrières de l'expérience sont franchies, on est bien sûr de n'être plus désormais contredit par elle. Le besoin d'étendre ses connaissances est si impérieux, que l'on ne peut être arrêté dans sa marche que par une évidente contradiction sur laquelle on s'achoppe ; mais cette contradiction peut être évitée si l'on met de l'habileté dans ses fictions, sans cependant qu'elles perdent rien de leur caractère. Les mathématiques nous donnent un magnifique exemple de la manière dont nous pouvons nous étendre dans la connaissance à priori sans le concours de l'expérience. Elles ne s'occupent, il est vrai , des objets et de leur connaissance qu'autant que ces objets peuvent être représentés par l'intuition ; mais cette circonstance est facilement négligée, parce que cette intuition peut être donnée même à priori , et peut par conséquent se distinguer à peine d'un concept parfaitement pur. Dans la passion d'étendre ses connaissances , la raison abusée

par cette preuve de sa puieeance , croit voir le champ de l'in&oi s'oavrir devant elle* -La colombe légère,^ lorsqu'elle fend d'un Vol rapide et libre l'air dont elle sent la résistance , pourrait croire qu'elle volerait mieux encore dans le vide. C'est aiuâi que Platon , dédaignant le monde sensible , qui tient la raison dans des bornes si étroites, se hasarde par delà, sur les ailes des idées, dans l'espace vide de l'entendement pur. Il n'aperçoit point qu'il n'avance pas malgré ses efforts; car il manque du point d'appui nécessaire pour se soutenir, et d'où il puisse déplacer l'entendement. Telle est donc la marche ordinaire de la raison humaine qui spécule : elle achève au plus vite son édifice, et ne s'avise que longtemps après de rechercher si le fondement en est solide. Mais, parvenus à ce point , nous trouvons toutes sortes de prétextes pour nous consoler du défaut de solidité de notre ouvrage, ou même pour en rejeter la tardive et périlleuse vérification. Ce qui nous dispense de tout soin , nous délivre de toute appréhension, et nous impose par une apparente solidité dans l'édifice que nous élevons, c'est qu'une grande partie, et peut-être la plus grande partie du travail de notre raison , consiste dans l'analyse des concepts que nous avons déjà des objets. C'est le principe d'une foule de connaissances qui, bien qu'elles ne soient autre chose que des éclaircissements et des explications de ce qui a déjà été pensé dans nos concepts (quoique

24 INTEODUCTIOM,

d\ine manière confuse), sont cependant réputées des aperçus nouveaux , du moins quant à leur forme ; qu'elles n'ajoutent matériel lemeot rien aux eoncepts que nous avons , mais seulement les disposent et les rendent plus clairs. Ot, comme cette manière de procéder donne une connaissance réelle à priori qni comporte un progrès sûr et utile , la raison, cédant à son insu à cette illusion , se livre à des assertions de natures très-diverses 9 en ajoutant à des concepts donnés d^autres concepts, à la vérité à priori ^ mais qui leur sont complètement étrangers, -sans qu'elle sache comment elle s'en trouve en possession, et sans même qu'elle se le demande. Je traiterai donc, tout en commençant, de la différence de ces deux connaissances.

De la dilîérence entre les jugements analytiques et les jugements

synthétiques.

Dans tous les jugements où est conçu le rapport d'un sujet à unprédicat(en ne considérant que lesjugements afiirmatifs, car l'application sera facile à faire ensuite aux jugements négatifs), ce rapport est possible de deux manières : ou le prédicat h appartient au sujet a comme quelque chose d'y contenu (d'une manière cachée); ou bien h est complètement étranger au concept a, quoique, à la vérité, en liaison avec lui. Dans le premier cas, le jugement est analylique;diBx\% le second, il est ^^^^Mtçwe. Les jugements analytiques (afiirmatifs) sont donc ceux dans

lesquels l'union Su prédicat avec le ëujet est conçue par identité f ceux aV oohtrairé ^ns lesquels cette liaison est conçue sans identité doivent être appelés jugements synthétiques. On pourrait encore appeler les plumiers ^ ']\i^menis ecoplicatifs^ et les seconds, eœtensifs, par la raison que eeux-là n'ajoutent rien au sujet par l'attribut , mais seulement décomposent ce sujet en concepts pat ti^ls, qui déj& y on t été conçus, quoique obscurément; jjtndis que, au contraire, les derniers ajoutent au concept du sujet un prédicat qui n'y était pas encore conçu , et qtii n'aurait pu en être dérivé par aucune décomposition. Quand je dis , par exemple : Tous les corps sont étendus, c'est un jugement analytique ; car je ne suis point obligé de sortir du concept de corps pour y trouver unie l'étendue; je n'ai qu'à le décomposer, c'est-à-dire qu'il suffit d'avoir conscience de la diversité que nous pensons toujours dans ce concept pour y trouver le prédicat dont il s'agit. C'est donc un jugement* analytique. Au contraire, quand je dis : Tous les corps sont pesants, ici l'attribut est quelque chose de totalement différent de ce que je pense en général par le simple concept de corps. L'adjonction d'un tel prédicat donne donc un jugement synthétique (1). Il résulte donc évidemment de là : 4° Que notre

(1) Les deux alinéa suivants ont été remplacés dans la seconde édition par une autre exposition qui fait la matière du supplément VI. R.

26 INTBapueTION.

connaissance n'est nullement aecrae par des jugements aQalytiques>^ mais que le concept que j'ai déjà est expliqué y et m'est rendu intelligible à moimême; 2"" que dans lea jugements synthétiques }# dois avoir, outre le concept du sujet, quelque autre chose encore (x) , sur quor l'entendement s'appuje , pour reconnaître qu'un prédicat qui n'est pas contenu dans ce concept lui appartient cependant.

Pas de difficulté à cela daas les jugements empi? riques ou d'expérience. Car cet x est l'expérieaee complète de l'objet que je conçois par un concept a^ lequel ne forme qu'une partie de cette expérience. En effet, quoique je ne comprenne pas dans le concept de corps en général le prédicat pesanteur , ce concept indique cependant une partie totale de l'expérience. J'y puis donc ajouter encore une autre partie de la même expérience^ comme appartenant au premier concept. Je puis à l'avance reconnaître analytiquement le concept de corps par les caractères d'étendue, d'impénétrabilité, de figure, etc., caractères qui sont tous conçus dans ce concept. Mais si j'étends ma connaissance, et que, tournant mes regards du côté de l'expérience, dont j'ai tiré ce concept, alors je trouve toujours la pesanteur unie aux caractères précédents. Cet œ^ qui est en dehors du concept a, et qui est le fondement de la possibilité de la synthèse des prédicats pesanteur b^ avec le concept a^ appartient donc à l'expérience.

INT&OSVCIIOBr. 27

Mais, dans les jugements synthétiques à pnori, ce moyen manque absolument. Si je dois sortir du concept tty pour connaître un autre concept b comme loi étant uni, sur quoi m'appuyer, et comment la synthèse sera-4-eIle possible , puisque je n'ai pas ici l'aTaEti^ de me retourner à cet effet dans le champ de l'expérience. Sdt cette proposition : Tout ce qui arrive a sa cauçe. Dans le concept de quelque chose qui arrive, je conçois, à la vérité, une existence postérieureàun temps, etc., d'où résultentdes jugements analytiques. Mais le concept d'une cause indique quelque chose d'entièrement différent de ce qui arrive, et qui par conséquent n'est pas compris dans cette dernière représentation. Comment attribuerais-je en effet à ce qui arrive en général quelque chose qui en esi entièrement différent ; et comment connaître que le concept de cause, quoique n'y étant pas compris, s'y rattache cependant, et même nécessairement? Quel est ici Vx, sur lequel s'appuie l'entendement quand il croit découvrir hors du concept a un prédicat qui lui est étranger, qu'il conçoit cependant lui appartenir? Ce ne peut être une donnée de l'expérience, puisque le principe en question unit le concept d'effet à celui de cause, non-seulement d'une manière plus générale que ne le peut faire l'expérience, mais encore avec l'expression de la nécessité, par conséquent à priori et par simples concepts. C'est sur ces sortes de principes systématiques, c'est-à-dire

extensifs , que se fonde la fin dernièi:e de notre connaissance spéculative à jniori; car les jugements analytiques sont, à la vérité, très-importants et trèsr nécessaires, mais seulement dans Tintérèt de cette clarté d'idées requise pour une synthèse sûre et étendue^ la seule qui puisse réellement ajouter à nos connaissances.

Ily a donc ici un certain mystèiie(l), dont l'oxplication peut seule assurer le progrès dans le cliamp illimité de la connaissance intellectuelle pure. Cette explication consiste à faire ressortir d'une manière suffisamment générale le principe de la possibilité des jugements synthétiques à priori , à reconnaître les conditions et la possibilité de toute espèce de jugements de cette nature, à systématiser parfaitement et d'une manière appropriée à tous les usages, loin de se borner à la circonscrire superficiellement, toute cette espèce de connaissance (son genre propre), considérée dans ses sources originelles, dans ses divisions , son étendue et ses limites (2).

De tout ce qui précède résulte donc l'idée d'une

(1) Si quelque ancien avait eu la pensée de poser seulement cette question, elle serait devenue à elle seule une barrière puissante contre tous les systèmes de la raison pure jusqu'à nos jours, et aurait épargné bien des tentatives infructueuses qui ont été aveuglément entreprises sans qu'on sût de quoi il s'agissait.

(2) Cet alinéa ne se retrouve pas dans les éditions suivantes; il a été remplacé par une plus longue déduction en deux paragraphes. V. Suppl. VII. R.

INTAODUGTIOII. v. 29

science particulière qqi petit servir à la critique de la raison p«re (1). Toute connaissance qui n'est mêlée à rien d'étranger s'appelle pure. Mais est absolument pure , et parttculi^ement appelée ainsi , une connaissance à laquelle ne se mêle aucune expérience ou sensation , une connaissance qui est par conséquent toutç possi^e à priori. Or, la raison est la faculté qui met en main les principes de la connaissance à. priori. La raison pure est donc cette faculté qui contient les principes nécessaires pour connaître quelque chose absolument à priori. Un Organe de la raison pure serait l'ensemble des principes au moyen desquels toutes les connaissances pures à priori pourraient être acquises et réellement constituées. L'application étendue d'un tel organe donnerait un système de la raison pure. Mais comme ce serait beaucoup de demander un pareil système, et qu'il reste encore à savoir si l'extension de notre connaissance est possible et dans quels cas, nous pouvons considérer une science du simple jugement critique de la raison pure, de ses sources et de ses bornes, comme la Propédeutique ou science préliminaire du système de la raison pure. Cette propédeutique ne serait pas une science, mais sim-

(1) Les éditions postérieures portent : « Qui peut s'appeler critique de la raison pure. > Les deux phrases suivantes ne se trouvent pas dans ces éditions. R.

30 INTaODUCIION.

plement une critique de la raison pure. Son utilité S0U8 le rapport de la spéculation serait purement négative et ne servirait pas à l'extension, mais à l'épuration de notre raison, qu'elle garantirait de l'erreur ; ce qui serait déjà un grand avantage. J'appelle connaissance transcendentale celle qui s'occupe moins des objets que des concepts à priori que nous en avons. Un système de ces concepts s'appellerait Philosophie transcendentale. Mais ce serait encore trop pour commencer : car, cette science devant contenir toute la connaissance, tant analytique que synthétique à priori, elle s'étendrait beaucoup plus loin que ne le demande notre plan, puisque nous ne devons pousser l'analyse qu'autant qu'elle est nécessaire pour apercevoir les principes de la synthèse à priori dans toute leur étendue , ce qui est notre unique objet. La seule chose à faire ici , c'est donc une recherche que nous ne pouvons pas proprement appeler science, mais seulement critique transcendentale, parce qu'elle n'a pas pour but l'extension des connaissances mêmes, mais seulement leur réforme définitive, et qu'elle doit fournir la pierre de touche pour apprécier la valeur ou la non-valeur de toutes les connaissances à priori. Cette critique est donc, autant que possible, une préparation pour un nouvel Organum ; et si ce nouvel Organum ne devait pas avoir lieu, elle en serait au moins un canon, suivant le-

IKTRODtJGTION. 31

quel, en- tout cas, le système complet de la phiioso* phie de la ralsoti puiiB, qu'il doive du reste consister à éteudre ou simplement à limiter la connaissance rationiielle, pourrait quelque jour être exposé tant analytiquement que synthétiquement. Car, que ce système soit possible et qu'il ne soit pas même si vaste qu*oîi ne puisse espérer dé l'achever, c'est ce qu'on peut déjà préjuger, si l'on eonsidère qu'il n'a pas pour objet la nature des choses, qui est infinie, mais l'entendement (qui juge de la nature des cho*

ses), et même cet entendement considéré seulement sous le rapport de ses connaissances à priori. Or, cet objet, qui ne peut nous être caché, puisque nous n'avons point à le chercher hors de nous, ne paraît pas être d'une étendue telle qu'on ne puisse l'embrasser complètement pour en juger la valeur ou la non-valeur, et l'estimer ainsi à son juste prix.

Division de la Philosophie tran^cendentale.

La Philosophie transcendentale n'est ici que l'idée d'une science dont la critique de la raison pure doit esquisser tout le plan d'une manière architectonique, c'est-à-dire par principes, et avec la pleine assurance de la perfection et de la solidité de toutes les parties qui composent cet édifice (1). Si cette Critique ne

(1) Les éditions suivantes portent ici : «Elle est le système de tous les principes de la raison pure. » T.

32 iNTMDOGTipair.

prend déjà pas elle-même le titred^ Philosophie transcendentale, c'est par la seule raiaon qu'elle davrait, pour former un système complet, comprendre également une analyse détaillée de toutes les connaissances humaines à priori. Notre Critique doit sans doute, elle aussi, mettre sous les yeux l'entier dénombrement de tous les concepts fondamentaux qui constituent cette connaissance pure ; mais elle s'abstient avec raison de l'analyse détaillée de ces concepts mêmes, ainsi que de la revue complète de ceux qui en émanent. La raison en est, d'uue part, qu'elle se détournerait de son but en s'occupant de cetteanalyse, laquelle d'ailleurs ne présente pas la même difficulté qu'elle a dans la synthèse, qui est l'objet propre de cette Critique ; et, d'autre part, qu'il serait contraire à l'unité du plan de justifier de l'intégralité de cette analyse et de cette dérivation , dont on peut du reste très-bien se dispenser par rapport à l'objet qu'on se propose ici. Cette double intégralité de l'analyse et de la dérivation des concepts à priori qui en découlent ensuite, est facile à suppléer, pourvu seulement qu'ils existent d'abord à titre de principes de la synthèse , et que rien ne manque par rapport à ce but essentiel.

En conséquence, tout ce qui constitue la Philosophie transcendentale appartient à la Critique de la raison pure, qui est elle-même l'idée complète de cette Philosophie, mais pas encore cette science elle-même,

parce . qu'elle ne pénétré dans l'analyse qu'autant qu'il le faut pour juger parfaitement la connaissance synthétique à priêri.

La principale attention qu'il faille avoir dans la détermination des parties de cette science, c'est de n y pas faire entrer des concepts qui contiendraient quelque chose d'empirique; c'est-à-dire de faire en sorte que la connaissance à priori soit parfaitement pure. Parconséquent, quoique les premiers principes de la Morale et ses concepts fondamentaux soient des connaissances à priori, ils n'appartiennent cependant pas à la Philosophie transcendentale. En effet , bien que lès concepts de plaisir et de peine, de désir et d'inclination, etc., qui tous sont d'origine empirique, ne servent pas eux-mêmes de fondement aux obligations morales, ils doivent néanmoins faire partie nécessaire d'un système de Moralité pure à priori, comme obstacles qu^il faut surmonter ou comme mobiles auxquels on ne doit pas s'abandonner (i). Il suit de là que la Philosophie transcendentale est la philosophie de la raison pure simplement spéculative; car tout ce qui concerne la pratique, en tant qu'elle renferme des mobiles, se rapporte aux sentiments, qui sont des sources empiriques de connaissance.

(i) La seconde édition a modifié en plusieurs points la phrase précédente. T.

Maintenant, si Ton veut diviser cette science de la raison pure d'après le point de vue général d'un système, elle doit comprendre : i^Une théorie élémentaire de la raison pure, 2** Une théorie de la méthode ou la méthodologie de la même raison. Chacune de ces parties principales aura ses subdivisions, dont les raisons ne pourraient pas être ici facilement exposées. Ce qui semble seulement convenir à une introduction ou préface, c'est que la connaissance humaine a deux souches, toutes deux sorties peut-être d'une racine commune, mais qui nous est inconnue; ces deux souches sont la sensibilité et l'entendement. Les objets nous sont donnés par la sensibilité, et pensés ou conçus par l'entendement. Or, la sensibilité appartient à la Philosophie transcendentale, en tant qu'elle doit contenir des représentations à priori^ qui sont les lois, les conditions sous lesquelles les objets nous sont donnés. La théorie transcendentale delà sensibilité doit appartenir à la première partie de la science élémentaire, parce que les conditions sous lesquelles seules les objets sont donnés à la connaissance humaine précèdent celles sous lesquelles ces mêmes objets sont conçus (4).

(1) L'introduction des éditions suivantes est divisée en sept sections formellement distinctes : 1® Différence entre la connaissance pure et Fempirique ; — 2° Nous sommes en possession de certaines connaissances à priori^ et Tétat commun lui-même n'en est jamais dépourvu; — S** La Philosophie a besoin d'une science qui détermine la possibilité, les principes et l'étendue de toutes les connaissances à

priori; — 4° De la différence des jugements analytiques et des jugements synthétiques ; — 5° Toutes les sciences théoriques de la raison comprennent k titre de principes, des jugements synthétiques à priori ; — 6*^ Problème général de la raison pure ; — 1^ Idée et division d'une scieuce particulière sous le nom de Critique de la raison pure. V. ces numéros dans le supplément Ilf. Nous les avons rapportés ici pour qu'on en saisît mieux l'ensemble. R.

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