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CHAPITRÉ II

De \% déduction des concepts purs de Tentendement

SECTION I

Des principes d*une déduction transcendentale en gépérs^l.

Quand les jurisconsultes parlent de droits à exercer et de réclamations judiciaires, ils distinguent dans une<;ause la question de droit (quidjuris) de la questien de fait {quid facti) ; et^ comme ils exigent une preuve de chacune d'elles , ils appellent déduction la preuve du droit, tendant à démontrer la légitimité de la réclamation. Nous nous servons d'une foule de concepts empiriques sans contradiction de la part de personne; et même nous nous croyons autorisés sans déduction à leur donner pne signification figurée, parce que nous avons toujours Vexpérience en main pour en démontrer la réalité objective. Il y a cependant d'autres concepts en circulation, tels que ceux de fortune^ de destin, mais contre lesquels on réclame quelquefois par la question quid juris ^ quoiqu'ils soient généralement employés. Et alors on n'est pas

(1) Suit encore dans la seconde édition une longue étude des catégories V.Suppl.Xm. R.

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peu embarrassé d'en donner la déduction, puisqu'on ne peut alléguer aucun argument de droit évident, pris soit de l'expérience, soit de ia raison, qui en autorise l'usage.

Mais, parmi !e grand nombre da conoepts qui composent le tissu très-compliqué de la connaissance humaine, il en est quelques-uns qui sont destinés à un usage pur d priori (parfaitement indépendant de toute expérience), et leur droit a toujours besoin d'une déduction : la légitimité d'un tel usage n'étant pas suffisamment établie par des preuves tirées de l'expérience, il faut cependant savoir comment ces concepts peuvent se rapporter à des objets qu'ils ne dérivent pas de l'expérience. C'est précisément l'explication de cette question : Comment des concepts à priori peuvent-ils se rapporter à des objets, que j'ap- "pelle déduction transcendentale. Je la distingue de la déduction empirique j qui indique la manière dont un concept a été acquis par l'expérience et par la réflexion sur l'expérience, déduction qui ne concerne par conséquent pas le droit, mais le fait par lequel nous sommes en possession de ces concepts.

Nous avons déjà maintenant deux sortes de concepts bien différents, mais qui s'accordent néanmoins, en ce que les uns et les autres se rapportent complètement à priori à des objets ; savoir : les concepts d'espace et de temps comme formes de4a sensibilité, et les catégories comme concepts de l'entendement.

TRANSGENDENTALE. 109

Si noas en voulions chercher une déduction empirique, ce serait peine perdue, parce que leur caractère propre consiste précisément à se rapporter à leurs objets sans rien devoir à l'expérience pour la représentation de ces c^jets. Si donc leur déduction est nécessaire, elle doit toujours être transcendentale.

Cependant Ton peut chercher dans l'expérience, par rapporta ces concepts, comme par rapport à toute connaissance, sinon le principe de leur possibilité, du moins les causes occasionnelles de leur naissance ou manifestation • Les impressions des sens fournissent en effet la premièreoccasion de développer toute la puissance cognitive en ce qui les regarde (1) , et de constituer l'expérience. Or l'expérience contient deux éléments très-différents, à savoir : une matière de connaissance fournie par les sens, et une certaine forme propre à ordonner cette matière, laquelle forme dérive de la source interne de l'intuition pure et de leipensée ; intuition et pensée qui, à l'occasion des impressions sensibles, entrent en exercice et produisent les concepts. Cette recherche des premiers efforts de notre faculté de connaître, pour s'élever de perceptions particulières à des concepts généraux, est sans aucun doute de la plus grande utilité, et c'est au célèbre Locke qu'on a l'obligation d'en avoir le premier ouvert le chemin. Mais une déduction des concepts purs à priori

(1) Ces impressions. T.

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D'au» jamai» lieu de cette oiatiière^ ear elle eat tout à fait opposée à eette marche^ parce que, relatiyemeQt à leur usage futur^ qui doit être entièrement indépendant de rei^périenee, iU doivent atoir à produire un tout autre extrait de naissaocfl que celui qui les ferait dériver de Texpérieneeé Cette tentative de dérivation psychologique^ qu'on ne peut appeler proprement déduction^ étant une question de fait, je l'appellerai explication de la poMesiion d'une connaissance pure. Il est donc clair que, par rapport à ees concepts^ il ne pnut y avoir lieu qu'à une déduction transcendentale, et point du tout à une déduction empirique \ et que cette dernière n'est, relativement aux concepts purs à priorij, qu'une vaine tentative digne seulement de celui qui n'a rien compris de la nature exclusivement propre à ses eonnaissances.

Maisi quoiqu'il n'y ait qu'une seule manière possible de déduire la connaissance pure à priori, savoir, la déduction transeendentale, il ne s'ensuit cependant pas qu'elle soit absolument nécessaire. Nous avons précédemment poursuivi jusque dans leur source les concepts d'espace et de temps par une déduction transcendentale, et nous en avons expliqué et déterminé la valeur objective à priori. La géométrie ne laisse cependant pas d'aller sûrement son droit chemin à travers les connaissances pures à priorij sans avoir besoin de demander à la philosophie un certificat d'authenticité relativement à l'o-

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rigine pure et légitime éb son ooncept fondamental d'espace. Mais^ daûfi cette «cielioe, l'usage du concept d'espace n'a de rapport qu'avec le monde sensible extérieur, de l'intuition duquel l espaceest la forme pure, intuition dans laquelle toute connaissance géométriquea son évidence immédiate^ attendu qu'elle se fonde sur l'intuition à pnori^ intuition dans laquelle encore les objets sont perçus â priori (quant à la forme), par la connaissance mèfne. Au contraire, avec les concepti intellectuels purs commence la nécessité absolue de rechercher non-seulement leur déduction transcen-

dentale, mais encore celle de l'espace. La raison en est que ces concepts affirmés des objets, non par des prédicats^ de l'intuition et de la sensibilité, mais par des prédicats de la pensée pure à priori^ se rappor-tent aux objets sans aucune des conditions de la sensibilité &i général. Et comme ils ne sont pas fondés sur l'expérience, ils ne peuvent non plus présenter dans l'intuition à priori aucun objet sur lequel se fonde leur synthèse avant tonte expérience. De là résulte, non-seulement quelque soupçon sur leur valeur objective et les limites de leur usage, mais encore une certaine équivoque sur le concept (Tespace, porté qu'on est par ces concepts à l'employer en dehors des conditions de l'intuition sensible ; ce qui a rendu nécessaire la déduction transcendentale précédente de ce concept. Le lecteur doit donc apercevoir riodidpensftble néceesité d'une déduction transeen-

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dentale avant de faire un fteul pas dans le champ de la raison pure, sons peine d'être emporté par un mouyement aveugle^ et de revenir, après de nombreuses et graves erreurs , à rignorance d'où il était parti. Mais il doit aussi se persuader d'avance de l'inévitable difficulté de ce travail, s'il ne veut pas se plaindre plus tard de Tobscurité qui iNiveloppe profondément la matière, «t surtout pour: ne point se laisser fatiguer par les obstacles à vaincre, puisqu'il s'agit de désespérer tout à fait de la connaissance de la raison pure, comme d'un champ très-agréable, situé hors des limites de toute expérience pbssibte, ou de conduire à bonne fin cette recherche critique.

Nous sommes parvenus à faire comprendre sans peine, en traitant précédemment des concepts d'espace et de temps, comment ils doivent, en tant que connaissances à priori^ se rapporter néanmoins nécessairement aux objets, et comment ils en rendent possible une connaissance synthétique, indépendamment de toute expérience. Car, puisque ce n'est qu'au moyen de ces formes pures de la sensibilité qu'un objet peut nous apparaître, c'est-à-dire peut être soumis à une intuition empirique , il s'ensuit que l'espace et le temps sont des intuitions pures qui contiennent à priori les conditions de la possibilité des objets comme phénomènes, et que la synthèse y jouit d'une valeur objective.

Au contraire , les catégories de l'entendement ne

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nous présentant pas les conditions sous xi^llaEfflienes les objets sont donnés en intuition , oes objèdis pelivent très-bien nous apparaître sans qu'ils doivent^^aè^ç^ sairement se rapporter aux fonctions de l'entende» ment, et par conséquent sans que rentendement contienne à priori les conditions de leur intuition • De là résulté une difficulté que nous ne rencontrons pas dans le champ de la sensibilité : celle de savoir eom* ment des condilioiu subjectives de la pensée peuoent avoir une valeur objective; 4^'est-à-dire cwiment des condi* tiens subjectives de la pensée peuvent donner des conditions de la possibilité de toute connaissance des objets : car les phénomènes peuvent très-bien être donnés en intuition sans le secours des fonctions de rentendement. Je prends pour exemple le concept de cause, désignant une espèce de synthèse qui a lieu quand quelque chose b, totalement différent de a^ lui est cependant postposé suivant une règle. On ne voit pas clairement d jpnpri pourquoi des phénomènes devraient contenir quelque chose de semblable (car on ne peut pas rapporter ici des expériences pour preuve, puisque la valeur objective de ce concept doit pou- •voir être prouvée àpriori)) il est par conséquent douteux àpriori si le concept de cause n'est pas chimérique, et s'il a quelque part un objet dans les phénomènes. Il est clainen effet que des objets de l'intuition sensible doivent être d'accord avec les Conditions formelles de la sensibilité, qui sont à priori dans l'esprit, I. 8

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puisque autrement ces objets n'en seraient pas pour nous; mais il n'est pas aussi facile de concevoir comment il résulte nécessairement de là que ces objets s'accordent de plus avec les conditions dont l'entendement a besoin pour apercevoir synthétiquement la pensée. Car les phénomènes entre lesquels nous établissons le lien de causalité pourraient bien être de nature telle que l'entendement ne les trouvât nullement d'accord avec les conditions dé son unité , et que tout fût dans un tel état de confusion que, par exemple, dans la succession des phénomènes, rien ne fournit matière à la règle de la synthèse; qu'il n'y eût rien par conséquent qui s'accordât avec la notion de cause et d'efifet , de telle sorte enfin que ce conçut fût chimérique et sans le moindre fondement. Et cependant des phénomènes n'en ofiTriraient pas moins des objets à notre intuition, l'intuition n'ayant nul besoin des fonctions de la pensée.

Si Ton pense s'affranchir de ces investigations pé- ^ nibles , en disant que l'expérience présente sans cesse des exemples de cet ordre de phénomènes, qui donnent assez l'occasion d'en tirer le concept de cause et d'en confirmer en même temps la valeur objective, on ne fait pas attention que le concept de cause ne peut point du tout prendre naissance de cette manière, mais qu'il est fondé tout à fait à priori dans Tentendément, ou qu'il doit être rejeté comme entièrement illusoire. Car ce concept, exige nécessairement que

quelque chose a soit de telle sorte qu'une autre chose h s'ensuive nécessairement et suivant une règle ab^ solument universelle. Des phénomènes, il est vrai, présentent des cas d'où l'on peut tirer une règle suivant laquelle quelque chose arrive ordinairement, mais cette règle n'ira pas jusqu'à une conséquence nécessaire. La synthèse de cause et d'effet est donc marquée d'un caractère qu'on ne peut exprimer empiriquement, savoir: que l'effet ne s'ajoute pas simplement à la cause , mais est posé par elle-même et s'ensuit. La stricte universalité d'une règle n'est pas non plus une propriété des règles empiriqueS| qui ne peuvent recevoir par Tinduction qu'une universalité comparative, c'est-à-dire une vaste application. L'usage des concepts purs de l'entendement serait donc tout différent de ce qu'il est, si l'on prétendait ne les traiter que comme des produits empiriques.

Passage à la Déduction transcendentale des catégories.

Il n'y a que deux cas où la représentation synthétique et ses objets peuvent coïncider, se convenir nécessairement, et aller pour ainsi dire mutuellement à leur rencontre, à savoir : quand l'objet seul rend la représentation possible , ou quand la représentation seule rend l'objet possible. Dans le premier cas, le r^-pport n'est qu'empirique et la représentation n'est jamais possible à priori; c'est ce

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qui a lieu dans les phénomènes par rapport à ce qui appartient en eux à la sensation. Dans le second cas, quoique la représentation en elle-même (car il n'est point ici question de la causalité de la représentation au moyen de la volonté) ne produise pas son objet quant à Fexistence, elle est néanmoins déterminante à priori par rapport à l'objet, lorsqu'on ne peut con^ naitre que par elle quelque chose comme objet. Mais il y a deux conditions sous lesquelles la connaissance d'ui^ objet est possible : premièrement, une intuition par laquelle l'objet est donné, mais seulement comme phénomène ; secondement, un concept par lequel est pensé un objet qui correspond à cette intuition. Mais il est clair, par ce qui précède, que la première condition, celle sous laquelle seule des objets peuvent être perçus , sert réellement, dans l'esprit de fondement à priori aux objets quant à la forme. Tous les phénomènes s'accordent nécessairement avec cette condition formelle de la sensibilité, puisqu'ils n'apparaissent, c'est-à-dire ne peuvent être perçus et donnés empiriquement que par elle. Il s'agit maintenant de savoir si des concepts à priori ne précèdent pas aussi comme des conditions sous lesquelles seules quelque chose , quoique non perçu , est cependant pensé en général comme objet : alors toute connaissance empirique des choses s'accorderait nécessairement avec des concepts de cette nature , parce que sans la supposition de ces concepts, aucun objet de

Veœpérience ne serait plus possible. Or, outre l'intuition sensible par^ laquelle quelque chose est donné, toute expérience contient encore un concept d*ua objet qui est donné eit intuition , ou qui apparaît. Des concepts d'objets en général servent donc , comme conditions à priori, de fondement à toute connaissance expérimentale ; par conséquent la valeur objective des catégories, comme concepts à priori, repose sur ce fait , que Texpérience , quant à la forme de la pensée, n'est possible que par elles* Car alors elles se rapportent nécessairement et à priori aux objets de l'expérience, parce qu'un objet de l'expérience en général ne peut être pensé que par leur interyention.

La déduction transcendentale de tous les concepts à priori a donc un Principe auquel doit tendre toute l'investigation, savoir; que ces concepts doiveat être reconnus comme conditions à priori de la possibilité de l'expérience, qu'il s'agisse de l'intuition expérimentale ou de la pensée, peu importe. Desconcepts qui donnent la raison ou le principe objectif de la possibilité de l'expérience sont par là même nécessaires. Mais le développement de l'expérience, dans lequel ils se trouvent, n'est point leur déduction (seulement il les explique et les met dans un plus grand jour), autrement ils n'y seraient que d'une manière fortuite. Sans ce rapport naturel et primitif des concepts à Texpérience possible, auquel sont

soumis tous les objets de la connaissance, le rapport de ces concepts à un objet quelconque ne pourrait être compris.

Il y a trois sources primitives (capacités ou facultés de rame) qui sont les conditions de la possibilité de toute expérience , et qui ne peuvent être dérivées d'aucune autre faculté de l'esprit : ce sont le senSj Vimagination et Yaperception. Elles sont le fondement 1** de la synopsis de la diversité à priori fournie par le sens , 2"^ de la synthèse de la diversité fournie par l'imagination , 3<> enfin de Vunité de cette synthèse par une aperception primitive. Indépendamment de leur usage empirique , ces facultés en ont encore un transcendental qui ne concerne que la forme, et qui est possible à priori. Nous avons parlé de cette dernière faculté par rapport auœ sens dans la première partie ; nous allons essayer de faire connaître la nature des deux autres (1). .

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