PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION
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On ne tarde pas à voir, par le résultat même; si un travail sur des connaissances qui sont plus spécialement l'affaire de la raison, suit le chemin sûr d'une science, ou s'il s'en écarte. Si l'auteur, après de longs préliminaires, et près d'atteindre le but, se trouve arrêté tout à coup, ou s'il est obligé pour arriver de revenir souvent sur ses pas et de prendre une autre route, ou bien encore s'il n'est pas possible de mettre d'accord ceux qui travaillent à la même tâche, sur la manière dont le but commun doit être poursuivi; on peut toujours être persuadé qu'une telle étude est loin d'être sur la voie certaine d'une véritable science, et qu'elle n'est au contraire qu'un simple tâtonnement. Dans un tel état de choses, c'est déjà bien mériter de la raison que de découvrir, autant que possible, en quoi consiste la route dont nous parlons , dût-on même abandonner comme vains une bonne partie des résultats qu'on s'était d'abord inconsidérément proposés.
On voit que la Logique possède le caractère d'une
science exacte depuis fort longtemps, puisqu'elle ne s'est pas trouvée dans la nécessité de reculer d'un pas depuis Aristote ; à moins qu'on neregarde comme des améliorations le retranchement de certaines sub-tilités superflues , ou l'explication plus «claire de ce qui avait déjà été exposé auparavant: mais ceci tient plutôt à l'élégance qu'à la certitude de la science. Ce qu'il y a encore de remarquable dans la logique, c'est aussi qu'elle n'a pu faire jusqu'ici un seul pas de plus et qu'elle semble, suivant toute apparence, avoir été complètement achevée et perfectionnée à sa naissance : car, si quelques modernes ont cru l'étendre en y ajoutant des chapitres, soit psychologiques sur les différentes facultés de connaître (telles que l'imagination, l'esprit), soit métaphysiques sur l'origine de la connaissance, sur les différentes espèces de certitude, suivant la diversité des objets (par conséquent sur l'idéalisme, le scepticisme, etc.), soit anthropologiques sur les préjugés, kqrs causes et leurs remèdes; — ilsn'ontfait cela que parcequ'ils ignoraient la nature propre de cette science. En agissant ainsi , on n'étend pas les sciences, on les dénature, en les confondant les unes avec les autres. Les bornes de la Logique ont été suffisamment déterminées lorsqu'on en a fait la science qui a pour objet d'exposer complètement et de démontrer strictement les règles formelles de toute pensée, que cette pensée soit du reste à pnon ou qu'elle soit empirique, quelle
quesoitson origine ou son objet, qu'elle doive rencontrer dans Tesprit des obstacles accidentels ou naturels. La Logique ne doit le grand avantage de sa perfection qu'à sa circonscription. C'est en e£fet ce qui lui permet et l'oblige de s'abstenir de tous les objets de la connaissance, ainsi que de lentes différences. En Logique, l'entendement n'a donc affaire qu'à luimême et à sa forme. Il doit être naturellement plus difficile à la raison d'entrer dans le chemin sûr de la science toutes les fois qu'elle n'a pas à s'occuper exclusivement d'elle-même, mais encore des objets. La Logique, comme Propédeu tique, n'est donc, poiir ainsi dire, que le vestibule des sciences, f^orsqu'il est question de connaissances, Ton suppose, il est vrai, une Logique qui les juge, mais il faut chercher l'acquisition de ces connaissances dans les sciences pro- -.prementet objectivement appelées ainsi.
En tant donc qu'il doit y avoir de la raison dans ces sciences, il doit aussi y avoir quelque chose de connu à priori. La connaissance qui constitue ce quelque chose peut se rapporter de deux manières à son objet : ou pour le déterminer, lui el son concet)t (qui doit être donné d'ailleurs), ou même pour le réaliser. La première de ces deux sortes de connaissances de la raison est la connaissance théorétique, l'autre est la connaissance pratique. La partie pure de chacune d'elles, grande ou petite, c'est-à-dire la partie par laquelle la raison détermine entièrement à priori son objet.
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doit être traitée seule et la première; ce qui provient d'une autre source n'y doit point être mêlé. C'est en effet mal administrer une fortune que d'en dépenser inconsidérément le revenu, sans pouvoir distinguer ensuite, quand les produits cessent, quelle partie du gain peut supporter la dépense, et sur quelle partie il faut économiser.
Les Mathématiques et la Physique sont les deux connaissances théorétiques de la raison qui doivent détermitier àpriori leur objetjh première d'une matiière entièrement piire, la seconde au moins en partie, mais alors aussi dans la proportion des sources de la connaissance étrangère à la raison.
Dès les temps lés plus reculés dans l'histdire de l'esprit humain, les Mathématiques prirent chez les Grecs, peuple qui commande l'admiration, le caractère certain d'une science. Mais il ne faut pas croire qu*il ait été aussi facile de trouver, ou plutôt de se frayer la route royale de la science en Mathématiques qu'en Logique, la raison n'ayant à s'occuper Ici que d'elle-même. Je crois plutôt qu'on tâtonna longtemps pour les Mathématiques (particulièrement en Egypte), et que le changement fut l'effet d'une révolution intellectuelle opérée par une heureuse idée d'un seul homme. De cette tentative sera résultée la méthode à suivre, méthode qui ne pouvait plus être perdue, qui traça et fraya le chemin sûr de la science pour tous les temps, et à des distances infinies. L'histoire
de cet homme de génie^ auteur de cette révolution intellectuelle^ celle de cette révolution même, histoire beaucoup plus intéressante que celle de la découverte du fameux Gap, ne sont pas arrivées jusqu'à nous. Cependant la tradition que Diogène de Laërte nous transmet (1) sur le nom du prétendu inventeur des plus simples éléments de la démonstration géométrique, éléments qui, suivant l'opinion commune, n'ont besoin d'aucune preuve, nous dit assez que la mémoire du changement opéré par le premier pas dans cette route nouvellement tracée devait paraître extrêmement importante aux mathématiciens, et par là même être arrachée à Toublù^elui qui démontra le premier le triangle isocèle (2), (qu'il s'appelât Thalès ou de tout autre nom) dut être frappé d'une grande lumière; car il s'aperçut qu'il ne devait pas s'attacher à ce qu'il voyait dans la figure, ni même au concept de cette figure, pour en connaître en quelque façon les propriétés, mais qu'il devait faire voir par construction ce qu'il pensait et démontrait à priori du concept même. Il comprit que, pour savoir sûrement quoi que ce soit àpriori^ il ne faut attribuer aux choses que ce qui résulte nécessairement des propriétés qu'on leur a données, conformément au concept qu'on s'en est fait.
{i ) V. Diog. L. s. v^ Thalès. T.
(2) Le texte porte équilatéral. Mais il doit y avoir isocèle {Euclid. Èlém, L prop, 5). Kan^ dans une lettre adressée h Schiltz (V. bio-
La physique fut bien plus longtemps sans trouver le chemin de la science ; car il n'y a guère plus d'un siècle et demi que le conseil de l'ingénieux Bacon de Vérulam suggéra en partie cette découverte, vers laquelle on était aussi porté par la révolution subite qui venait de s'opérer alors dans la manière de penser. Je ne considérerai ici la physique qu'en tant qu'elle est fondée sur des principes empiriques.
Lorsque Galilée eut fait rouler sur un plan incliné des boules dont il avait lui-même choisi le poids, ou que Torrigelli eut fait supporter à l'air un poids qu'il savait d'avance être égal à celui d'une colonne d'eau à lui connue, ou que plus tard encore Stahl eut converti des métaux en chaux, et fait repasser celle-ci à l'état métallique, en leur enlevant et en leur rendant quelque chose (1); alors une nouvelle lumière éclaira tous les physiciens. Ils comprirent que la raison n'aperçoit que ce qu'elle produit elle-même d'après ses propres aperçus; qu'elle doit prendre Tavance, munie pour ses jugements des principes fondés sur des lois constantes ; etque,^ loin de se laisser conduire au gré de la nature, comme par la lisière, elle doit la forcer à répondre aux in-
graphie de ce dernier par son fils, Halle, 1855, T. I, p. 208), a fait lui-même celle correction. N. de R.
(1) Je ne suis pas ici scrupuleusement le fil de l'histoire delà mé- Ihode expérimentale, dont les commencements ne sont pas non plus hionreconnus.
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terrogations qu'elle lui adresse: autreMent, dei ôbservationa fortuites , faites sans aucun pian arrêté d'avance, ne sont pas ramenées à une loi nécessaire, et c'est là cependant ce que demande la raison et ce
dont elle a besoin.
La raison, tenant d'une maib ses principes, suivant lesquels seuls des phénomènes concordants peu-* vent valoir comme lois, et de l'autre l'expérimentation qu'elle a imaginée d'après ces principes, doit aborder la nature pour s'en faire instruire, non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce que bon semble à son maître, maiii comme un juge établi pour faire subir un Interrogatoire à des témoins. La physique doit donc l'heureux changement de sa méthode à l'idée, non pas d'imaginer, mais de rechercher dans la nature, conséquemment aux données de la raison dans la connaissance spontanée dçs choses extérieures, ce qu'elle doit en apprendre, et dont elle ne peut rien savoir par elle-même. C'est ainsi seulement que la Physique est entrée dans le véritable chemin de la science, après avoir tâtonné pendant tant de siècles.
Fja Métaphysique^ qui consiste exclusivement dans la connaissance rationnelle spéculative, et qui s'élève au-dessus de l'expérience, par le moyen des seuls concepts (à la différence des Mathématiques, qui ne sortent de l'expérience que par Tapplication des concepts à l'intuition), la Métaphysique dans le do-
maine de laquelle là raison n'a par conséquent d'auîi*e maître qu'elle-même, n'a pas encore eu le bonheur de pouvoir se tracer une marche scientifique certaine, quoiqu'elle soit ce qu'il y a de plus ancien en iait de sciences, et qu'elle dût survivre, si toutes les autres venaient à être englouties dans le gouffre de la barbarie. La raison s'y trouve constamment embarrassée, lors même qu'elle désire seulement connaître à priori les lois confirmées par l'expérience la plus vulgaire, ce qui est cependant sa prétention. Il faut refaire sans cesse le chemin de la Métaphysique, parce qu'on trouve qu'il ne conduit pas où l'on veut aller. Quant à ce qui regarde l'accorJ de ses partisans dans leurs assertions, la Métaphysique en est d'autant plus éloignée qu'elle semble n'être pour eux qu'une arène exclusivement destinée à des jeux établis pour développer les forces, et dans laquelle aucun des champions n'a pu ou se rendre maître du plus petit poste, ou affermir la possession qu'il s'était acquise par la victoire. Nul doute donc que la méthode suivie jusqu'ici par les métaphysiciens n'a été qu'un pur tâtonnement, et, ce qui est pis, un tâtonnement entre de simples concepts.
Pourquoi cette science n'a-t-elle pas encore pu s'ouvir un chemin sûr? Serai t-îl impossible à trouver? Pourquoi donc la nature a-t-elle affligé notre raison du soin infatigable de rechercher la certitude
métaphysique^ comme son intérêt le plus grand? Il y a plus: pourquoi nous fait-elle accorder une si grande confiance à notre rai son , quand nous en avons si peu de motifs ; quand non-seulement elle nous abandonne dans la partie la plus importante de Tobjet de notre curiosité, mais encore nous attire par un vain espoir pour nous tromper enfin ! Mais si la méthode seule a été jusqu'ici défectueuse, de quelle indication pourrons-nous profiter pour espérer, en renouvelant l'investigation, que nous serons plus heureux que ceux qui nous ont précédés?
Je devais penser que Texem pie des Mathématiques et de la Physique, sciences qui sont devenues ce qu'elles sont par une révolution opérée tout d'un coup, est assez remarquable pour que je dusse rechercher la partie essentielle de ce changement de méthode, qui a été si avantageuse à ces deux sciences, et pour en imiter la réforme dans ma recherche, autant du moins que le permet l'analogie de ces deux sciences (comme connaissances de la raison ) avec la Métaphysique. Jusqu'ici l'on a cru que toute notre connaissance devait se régler d'après les objets; mais tous nos efforts pour décider quelque chose à pnori sur ces ; objets, au moyen de copcepts, afin d'accroître par là j notre connaissance, sont restés sans succès dans ji cette supposition. Essayons donc si l'on ne réussirait • pas mieux dans les problèmes métaphysiques, en supi posant que les objets doivent se régler sur nos con-
naissances; ce qui s'accorde déjà mieux avec la possibilité de la connaissance de ces objets àpriori^ cette possibilité devant nécessairement établir quelque chose à leur égard, avant qu'ils nous soient donnés. Il en est ici comme de la première pensée de Copernic, lequel, voyant qu'il ne servait de rien, pour expliquer les mouvements des corps célestes, de supposer que les astres se meuvent autour du spectateur, essaya s'il ne vaudrait pas mieux supposer que c'est le spectateur qui tourne et que les astres restent immobiles. Or, en Métaphysique, on peut tenter la même chose pour ce qui concerne Vintuitiofi des objets. Si l'intuition devait se régler sur la nature des objets et s'y rapporter, je ne vois pas comment l'on pourrait en connaître quelque chose à priori; mais si l'objet (comme objet des sens) se règle sur la nature de notre faculté percevante, je puis très-bien me faire une idée de cette possibilité. Mais je ne puis m'en tenir à ces intuitions si elles doivent être converties en connaissance; il faut que je les rapporte, en tant que représentations, à quelque chose qui en est l'objet, et qui se trouve par là déterminé, et alors je puis supposer de deux choses l'une : ou que les concepts par lesquels j'opère cette détermination se composent aussi sur les objets, auquel cas je me retrouve dans le même embarras par rapport à la manière dont Ije puis savoir quelque chose à priori de ces objets ; — ou que les objets, ou, ce qui est la même chose,
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\ expérience dans laquelle seule les objets (au moins comme objets donnés) peuvent être connus, se règlent sur les concepts; et dans ce cas, j'aperçois aussitôt une issue très-facile. En effet, Texpérience elle-même est une manière de connaître qui requiert Tentendement| dont je dois supposer la règle en moi, avant que les objets me soient donnés, et par conséquent àpnoh/ règle qui s'exprime en concepts à pnon, sur lesquels par conséquent tous les objets doivent nécessairement se composer, et avec lesquels ils doivent nécessairement aussi s'accorder. Quant ace qui concerne les objets, en tant qu'ils sont pensés par la raison seule, et même nécessairement, en tant qu'ils ne peuvent être donnés par l'expérience (au moins comme la raison les pense), nos recherches pour penser ces objets (car il faut qu'ils le soient) donneront plus tard une excellente pierre de touche de ce que nous regardons comme la réforme de l'art de penser : c'est que nous ne connaissons à pnon des objets que ce que nous y avons mis nous-mêmes (1).
(1} Cette méthode, empruntée au physicien, consiste à rechercher les éléments de la raison pure dans ce qui se confirme ou se détrvU par H expérimentation. Mais on ne peut soumettre les principes de la raison pure k aucune expérimentation (comme en physique) au moyen des objets de cette raison, surtout quand ils sont en dehors de toutes les bornes de Texp^rience possible. Cette méthode ne sera donc praticable qu'avec des concepts et des principes admis à prio' ri, en les disposant de telle sorte que les mêmes objets puissent être considérés sous deux points de vue différents; ^*un côté, comme objets des sens et de l'entendement pour l'expérience , et , d'un
sçm£if6NT$»* 335
Cette tentative réussit à souhait, et. promet à la Alétaphysiquei dans sa première partie, où elle ne s'occupe que de poncepts 4 priçri, dont les objets correspoodants et conformes à p^ poncepts peuvent être donnés dans l'expérience^ la n^arche assurée d'uue science» Car on peut très-bien expliquer, après ce changement daus la manière de voir t la possibi lité d'une counaissance à priori; et» ce qui est plus encore, prouver suffisamment les lois qui servent de fondement à priori à la nature, comme ensemble des objets de l'expérience ; deux choses impossibles par la méthode suivie jusqu'ici. Mais cette déduction de la faculté de connaître à priori donne, pour la première partie de la Métaphysique, un étrange résul* tat qui est en même temps, suivant toute apparence, très-désavantageul au but de la seconde partie de cette science. Ce résultat n'est pas moins que la démonstration que nous ne pouvons jamais dépasser par la connaissance les bornes de l'expérience possible, ce qui est cependant l'affaire essentielle de la Métaphysique. Mais ce qui sert précisément de contre-épreuve à la vérité du résultat de cette première
autre côté cependant , comme objets que l'on pense purement et simplement , c'est-k-dire, comme objets de la seule raison pure , en tant qu'elle s'efTorce de sortir des bornes de l'expérience. Si l'on trouve que , quand les choses sont considérées sous ce double point de vue , l'accord avec le principe de la raison pure a lieu , mais que , considérées sous un seul point de vue, il y a nécessairement combat de la raison avec elle-même , alors l'expérîmenlation décide pour la légitimilé de celte distinction*
application de la faculté de connaître à pnon, c'est que cette faculté n'atteint que des phénomènes, sans pouvoir s'étendre aux choses en elles-mêmes^ quoique du reste elles existent réellement pour eUes-mênies ^ tout inconnues qu'elles soient de nous. Car ce qui nous oblige à sortir des bornes de l'expérience et de tous les phénomènes, c'est Y inconditionné ^ l'absolu que la raison exige nécessairement et avec toute justice dans les choses en elles-mêmes et pour tout conditionné, afin que la série des conditions soit parfaite. Si donc, en admettant que notre faculté de connaître en fait d'expérience se règle sur les objets comme choses en soi, l'on trouve que l'inconditionné ne peut absolument pas être conçu sans contradiction; si en admettant au contraire que notre représentation des choses^ telles qu'elles nous sont données, ne se règle point sur elles comme choses en soi, mais que ces objets considérés comme phénomènes, se règlent bien plutôt sur notre mode de représentation, l'on trouve alors que la contradiction cesse, et que par conséquent l'inconditionné doit être trouvé, non dans les choses telles que nous les connaissons (telles qu'elles nous sont données), mais bien en elles-mêmes en tant qu'elles nous sont inconnues, et comme choses en soi : il devient pour lors évident que ce que nous n'avons d'abord admis que provisoirement est fondé (1). Mais après avoir refusé
(i) Celte expérience de la raison pure a beaucoup d'analogie avec
à la raison spéculative le droit d'entrer dans le champ du sursensible, il reste encore à savoir si elle ne trouve pas dans sa connaissance pratique des don* nées pour détermin^er le coneept rationnel transcendant de l'inconditionné, et si, de cette manière, elle peut, au gré de la Métaphysique, franchir les bornes de toute expérience possible, à Taide de notre connaissance à priori, mais sous le point de vue pratique seulement. La raison spéculative, en procédant ainsi, nous a du moins laissé le champ libre pour nous étendre de la sorte, quoiqu'elle ait dû l'abandonner immédiatement. Il nous est donc encore permis, et nous y sommes même invités par elle, de l'occuper, si nous pouvons, par ses données prati^ ques (1).
celle que des chimistes appellent ^souvent essai de rédtictionj mais qui est en général une opération synthétique, V analyse ûmnétaphysicien divise la connaissance pure à priori en deux éléments de nature très-diverse , savoir : l'élément des choses comme phénomènes , et celui des choses en elles-mêmes. La dialectique unit de nouveau ces deux éléments à Fidée rationnelle nécessaire de l'enconditionné, pour former du tout un accord, et trouve que cet accord n'est possible que par la distinction dont nous venons de parler, distinction qui est par conséquent vraie.
(1) C'est ainsi que les lois centrales du mouvement des corps célestes démontrèrent ce que Copernic n'admit d'abord qu'hypothétiquement, et établirent en même temps la force qui tient en rapport les pièces de Tédiûce du monde (rattraction de Newton) , et qui n'aurait jamais été découverte si le premier de ces grands hommes n'avait pas osé rechercher^ en se fondant sur la raison contre le témoignage des sens , non dans les corps célestes , mais dans le spectateur, l'explication des mouvements observés. Dans cette préface,
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C'est cette tentative de changer la marche adoptée jusqu'ici en Métaphysique, à l'exemple de la révolu-
tioD entreprise par les géomètres et les physiciens, qui constitue la Critique de la raison spéculative. C'est un traité de la méthode, non un système de la science môme. Elle indique néanmoins la circonscription totale de la science, tant par rapport à ses limites que par rapport à l'ensemble systématique de ses parties. Car la raison spéculative pure a cela de particulier, qu'elle doit et peut apprécier la portée de sa propre faculté d'après la manière diverse dont cette faculté se donne des objets à penser, qu'elle peut et doit connaître parfaitement les différentes manières de se poser un problème et tracer ainsi l'esquisse entière d'un système de Métaphysique. D'une part, en effet, rien dans la connaissance à priori ne peut être attribué aux objets que ce que le sujet pensant tire de lui-même; et, d'autre part, la raison pure est, par rapport aux principes delà connaissance, une unité complètement distincte, subsistant par elle-même, dans laquelle chaque mem-
je ne donné non plus la réforme dans la façon de penser sur la connaissance humaine , réforme analogue à Vhypolhèse de Copernic, el que j'exposerai dans la critique, que comme une hypothèse. Mais cette hypothèse est démontrée, non pas hypolhéliquement , mais apodicliquement , dans le Traité de la nature de nos représentations de l'espace et du temps, et dans celui des concepts élémentaires de l'entendement. J'ai seulement voulu faire remarquer ici que les premières tentatives d'une pareille révolution sont nécessairement hypothétiques.
bre de la connaissance à priori est fait pour tous les autres comme dans un corps organisai et dans laquelle aucun principe ne peut être pris avec certitude dans un rapport déterminé, si Ton n'en connaît en même temps le rapport universel à l'usage général de la raison pure. C'est pourquoi la Métaphysique a aussi le rare bonheur, qui ne peut être le partage d'aucuno autre science rationnelle s'occupant d'objets de la connaissance (car la Logique ne s'occupe que de la forme de la pensée ,€n général), que , si elle est introduite par cette Critique dans la voie sûre delà science, elle peut saisir parfaitement tout le champ de la connaissance de son objet, par conséquent accomplir son œuvre et la léguer à la postérité comme un capital qui ne pourra jamais être augmenté, parce qu'elle s'occupe uniquement des principes et des limites de leur usage, limites qui sont déterminées par les , principes mêmes. Comme science fondamentale, elle est tenue à cette perfection, et l'on doit pouvoir dire d'elle: nihilachm repulanSy si quid superesset agendum.
Maison nous demandera sans doute quels sont les trésors de science que nous pensons laisser à nos neveux dans une Métaphysique aini^i épurée par la Critique, et par là même réduite à l'immobilité? On croira remarquer, en parcourant superficiellement cet ouvrage, que futilité en est purement négative ^ et qu'avec la raison spéculative nous n'allons jamais
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aa delà des bornes de l'expérience ; telle est en effet sa première utilité. Mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'elle devient bientôt positive . Il suffit de remarquer que les principes dont se prévaut la raison spéculative pour tenter de franchir ses limites, ont en effet pour conséquence inévitable, non Y extension, mais la restriction de l'usage de notre raison. En effet, ces principes menacent de faire tout dominer par la sensibilité, à laquelle ils appartiennent proprement, et d'abolir ainsi l'usage pratique pur delà raison. La Critique , qui resserre et lin^ite l'usage spéculatif de la raison, est donc bien n^^aftve jusque-là ; mais puisqu'en même temps elle lève par là un obstacle qui circonscrivait l'usage pratique de la raison, et semble vouloir le faire complètement disparaître, elle a réellement une utilité positive j utilité qu'on trouvera très-importante si l'on se persuade qu'il y a un usage pratique de la raison pure absolument nécessaire (l'usage moral), dans lequel la raison dépasse nécessairement les bornes de la sensibilité. Quoiqu'elle n'ait pas à cet effet le moindre besoin de la raison spéculative , elle doit néanmoins être rassurée contre la réaction de cette raison, pour ne pas tomber en contradiction avec elle-même. Contester une utilité positive dans le service rendu par la Critique, ce serait dire que la police n'a aucune utilité positive, attendu que sa principale attribution est d'empêcher que les citoyens
ne se nuisent entre eux, et de faire en sorte que chacun puisse vaquer à ses affaires librement et sans crainte.
Il sera démontré dans la partie analytique de la Critique que Tespace et le temps ne sont que des formes de l'intuition sensible, par conséquent seulement des conditions de l'existence des choses comme phénomènes ; qu'en outre nous n'avons des choses aucun concept intellectuel, et par conséquent aucun élément de leur connaissance, qu'autant qu'une intuition qui corresponde à ces concepts nous est offerte; que nous ne pouvons donc avoir aucune connaissance de quelque objet que ce puisse être comme chose en soi, mais en tant seulement que cet objet se trouve soumis à l'intuition sensible, c'est-à-dire en tant que phénomène. D'où il résulte que toute connaissance rationnelle spéculative possible se réduit nécessairement aux seuls objets de Veœpérieîice. Néanmoins, ce qu'il faut bien remarquer^ c'est qu'il nous est toujours libre dépenser ces mêmes objets, comme existant en soi, bien qu'il ne nous soit jamais donné de les connaître ainsi (1). Si en effet cette pensée nous
(i) Pour connaître une chose, il faut que j'en puisse prouver la possibilité (soit par le témoignage de l'expérience de sa réalité , soit àpriori par la raison). Mais je puis penser tout ce que je veux, pourvu que je ne me mette pas en contradiction avec moi-même , c'est-à-dire pourvu que mon concept soit une pensée possible , quoique, à la vérité , je ne puisse pas répondre qu'il y ait ou non , dans l'ensemble de toutes les possibilités, un certain objet correspondant
était interdite, il s'ensuivrait cette absurdité : qu'il y a des phénomèneSi des apparencesi et rien cependant qui apparaisse. Si nous supposons maintenant que cette distinction nécessaire des choses par la critique, en choses comme objets de l'expérience et en choses en soi, n'a pas été faite; alors le principe de causalité, et par conséquent le mécanisme de la nature dans la détermination de ce principe, valent par le fait pour toutes choses en général comme causes efficientes. Je ne pourrais donc pas dire d'un même être, par exemple de l'âme humaine, que sa volonté est libre, et qu'elle est en même temps soumise à la nécessité de la nature, c'est-à-dire qu'elle n'est pas libre, sans tomber dans une contradiction manifeste; parce que, dans Tune et l'autre proposition, j'aurais pris le mot âme dans un même sens, savoir comme chose en général (comme chose en soi). Il y a plus: c'est que sans le secours préalable de la Critique, je ne pourrais pas même la prendre autrement. Mais si la Critique n'est point en défaut lorsqu'elle prescrit d'envisager les objets dans dettœ senSy savoir, ou comme phénomènes, ou comme choses en soi; si la déduction de leurs concepts intellectuels est juste, et que par conséquent le principe de causalité ne se
à celte pensée Mais, pour attribuer à un tel concept une valeur objective (une possibilité ontologique, caria précédente n'est que logique) , il faut plus encore. Mais il n'est pas nécessaire de chercher ce plm dans les sources théorétiques delà connaissance; il peut se trouver également dans les sources pratiques.
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rapporte aux choses que dans le premier sens, c està-dire en tant qu'elles sont l'objet de l'expérience^ mais* que les mêmes choses prises dans le second sens ne soient plus sujettes à ce principe : il s'ensuivra que la même volonté, considérée dans le phénomène (dans les actions sensibles) comme nécessairement conforme à la loi physique, est par conséquent conçue comme non libre en ce sens; tandis que si elle est considérée, d'un autre côté, comme appartenant à une chose en soi^ et comme indépendante de cette loi, elle est au contraire pensée librcj sans qu'il y ait ombre de contradiction. Or, quoique je ne puisse connaître mon âme, envisagée sous ce dernier point de vue, par aucune raison spéculative (et bien moins encore par l'observation empirique) , et que je ne puisse par conséquent connaître la liberté comme attribut d'un être auquel je rapporte cependant des effets dans le monde sensible, puisqu'il faudrait pour cela que je connusse positivement et déterminément cet être appelé âme, sans cependant le connaître dans le temps (ce qui est impossible, puisque je ne puis soumettre à mon concept une intuition que je n'is pas); — cependant je puis concevoir la liberté, c'està-dire que sa représentation ne renferme du moins aucune contradiction, dès qu'une fois l'on admet, et la distinction critique de deux espèces de représentations (l'une sensible et l'autre intellectuelle), et, comme conséquence de cette distinctioq, la circon-
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scription des concepts purs de Tentendement, et, par suite aussi, celle des principes qui en découlent.
Si mai ntenan t nous ad mettons q ue la Morale suppose nécessairement la liberté (dans le sens le plus strict), comme attribut de notre volonté, puisqu'elle présente des principes pratiques originellement dans notre raison comme en étant des données à priori, principes qui seraient toutà fait impossibles sans la supposition de la liberté; si nous supposons en même temps que la raison spéculative ait prouvé que cette liberté ne peut absolument pas être conçue : la première supposition, la supposition de la Morale, devra certainement céder à la seconde , dont le contraire est visiblement contradictoire; et dès lors la liberté^ et avec elle la moralité (dont le contraire n'est efifectivement contradictoire qu'autant que la liberté est déjà supposée) font place au mécanisme de la nature. Mais, comme il suffit à la philosophie morale que ' la liberté ne se contredise point, et qu'elle se laisse au moins concevoir par voie de conséquence, sans qu'il soit nécessaire d'en apercevoir autre chose; qu'elle ne mette du reste aucun obstacle au mécanisme naturel d'une même action (prise sous un autre rapport) : alors la Morale et la Physique se trouvent pouvoir coexister. Ce qui n'aurait pas eu lieu si la Critique ne nous eût pas éclairés auparavant sur notre ignorance inévitable relativement aux choses en elles-mêmes, et n'eût restreint aux phénomènes seuls
tout ce qu« nous pouvons connaître théorétiquement.
Cette (Utilité positive des principes critiques de la raison pure pourrait être également démontrée par rapport au concept de Dieu, et à celui de la simplicité de notre âmey mais je ne le ferai pas, pour plus de brièveté. Je ne puis donc pas même admettre Dieu, ni la liberté, ni V immortalité, en faveur de Tusage pratique nécessaire de ma raison, si je n'enlève en même temps à la raison spéculative ses prétentions aux aperçus transcendentaux : parce que, pour les obtenir, elle a besoin de principes qui, par cela même qu'ils se rapportent uniquement aux objets de l'expérience possible, dès qu'ils viennent à être appliqués à des objets qui ne sont pas susceptibles d'expérience, les transforment toujours en phénomènes , et déclarent ainsi toute extension pratique de la raison pure impossible. Je devais donc abolir la science, pour faire place à la foi. Le dogmatisme de la Métaphysique, c'est-à-dire le préjugé d'avancer dans cette science sans critique de la raison pure, est la vraie source de l'incrédulité qui combat la morale ; car cette incrédulité est toujours très-dogmatique.
Si donc il n'est pas impossible de laisser à la postérité une Métaphysique systématique établie sur la critique de la raison pure, le legs ne sera pas de peu de valeur ; soit que l'on considère simplement la culture de la raison au moyen d'une science certaine
en général, comparée au vain tâtonnement et à la divagation sans critique qui en est la suite ; soit que Fou considère le meilleur emploi du temps d'une jeunesse avide de connaître, qui, en suivant la mé* thode dogmatique ordinaire, est jetée de si bonne heure et si violemment dans des matières où elle se plaît à subtiliser (mais auxquelles elle n'entend et n'entendra jamais rien, non plus que qui que ce soit au monde) ou à découvrir quelque pensée ou opinion nouvelle, et néglige ainsi l'étude d'une science solide. Mais le bienfait de cette science serait surtout sensible si elle fournissait l'avantage 'inappréciable d'en finir pour toujours, à la manière socratique^ avec les objections contre la morale et la religion, en faisant ressortir l'ignorance des adversaires. Une Métaphysique en effet a toujours été dans le monde et y sera toujours; mais avec elle aussi se trouve une dialectique de la raison pure, qui est naturelle à cette raison. Le premier et le plus grand soin de la philosophie est donc de tarir, une fois pour toute&i, les sources de l'erreur, et de lui enlever ainsi toute influence pernicieuse.
Malgré cette importante révolution opérée dans le champ des sciences, et le préjudice que doit en éprouver la raison spéculative dans ce qu'elle avait regardé jusqu'ici comme sa possession, tout cependant reste dans le même état qu'auparavant par rapport aux affaires générales de l'humanité et à l'utilité que le
monde a recueillie jusqu'à nous des doctrines de la raison pure ; la perte n'atteint que le monopole des éco-les, mais nullement Vintérêidu genre humain. Je demande au plus obstiné dogmatiste si l'argument de l'immortalité de l'âme, tiré de la simplicité de la substance; si celui de la liberté de la volonté contre le mécanisme universel, tiré de ces subtiles, quoique impulsantes distinctions, d'une nécessité pratique subjective et objective ; ou si l'argument de l'existence de Dieu, déduit du concept d'un être souverainement réel (de la contingence des choses muables, et de la nécessité d'un premier moteur) : je demande, dis-je, si ^toutes ces choses, depuis qu'elles sont sorties des écoles, ont jamais pu devenir le partage du vulgaire et avoir sur lui la moindre Influence? S'il n'en a rien été jusqu'ici, et s'il n'en sera jamais rien, à cause de la faiblesse de l'intelligence du commun des hommes pour des spéculations si subtiles; si, au contraire, en ce qui concerne la première question, cet état remarquable de la nature humaine, de ne pouvoir être satisfaite de rien de temporel (comme insuffisant au besoin de sa complète destination), a dû faire naître tout simplement l'espérance d'une vie future jsij parrapport àla seconde question, la simple et claire exposition des devoirs, en opposition avec les exigences des inclinations, a dû produire laconscience de la liberté; et enfin si, pour ce qui est de la troisième question, l'ordre admirable, la beauté et la
providence qui brillent dans la nature des choses y doivent seuls opérer la foi en un sage et grand au-teur du mondes et la persuasion qui s'en répand parmi les peuples: — alors, non-seulement cette possession n'est pas troublée, mais elle gagne d'autant plus en autorité que les écoles sont maintenant mieux apprises à ne pas prétendre à une vue plus élevée et plus étendue, dans une matière qui touche aux communs intérêts du genre humain, que celle à laquelle peut atteindre facilement le grand nombre ( qui est très-digne de notre estime), et à s'en tenir par conséquent au développement de ces preuves généralement faciles à comprendre pour tout le monde, et suffisantes sous le rapport moral.
La réforme ne porte donc que sur les arrogantes prétentions des écoles, qui voudraient passer ici pour être (comme elles le sont du reste avec raison dans beaucoup d'autres parties) les seules appréciatrices, les seules dépositaires de ces vérités dont elles partagent seulement l'usage avec le peuple, s'en réservant du reste la clef (quod mecum nescit^ solus vult ^scire videri). Cependant les justes prétentions du philosophe spéculatif n'ont point été oubliées, car lui seul reste toujours dépositaire d'une science utile au peuple, qui ne s'en doute pas, savoir de la Critique de la raison, science qui ne peut jamais devenir populaire et qui n'a pas besoin de l'être; parce que, moins le peuple est porté à prendre des argu-
SUPPLtiHENTS. 349
ments subtils pour des vérités utiles, moins il s'élève dans son esprit d'objections tout aussi subtiles contre elles. Au contraire, parce que l'école, ainsi que les individus qui s'élèvent à la spéculation, tombent nécessairement dans ce double inconvénient, il est du devoir de celle-là de prévenir une fois pour toutes, par la recherche fondamentale du droit de la raison spéculative, le scandale dont le peuple doit tôt ou tard être frappé, par suite des controverses dans lesquelles les métaphysiciens sans critique ( et comme tels enfin les théologiens) s'engagent nécessairement, controverses qui finissent par fausser leurs doctrines. La Critique est donc le seul moyen de couper les racines mêmes du matérialisme, du /atalisme^ de Vathéismej de Vincréduliié religieuse, du fanatisme et de la superstition ^ qui peuvent être généralement nuisibles; enfin aussi celles de Vidéalisme et du sceptidsmej qui sont plus dangereuses pour les écoles, mais qui ne pénètrent que difficilement dans le public. Si les gouvernements croyaient jamais devoir se mêler des affaires des savants, il serait bien plus convenable à leur sollicitude pour les sciences et les hommes, de favoriser la liberté de cette Critique, à l'aide de laquelle seule les travaux de la raison peuvent être établis sur un pied solide, que de soutenir le despotisme ridicule des écoles, toujours disposées à voir la patrie en danger aussitôt qu'on brise leurs toiles d'araignées, dont le peuple n'eut
3&0 SUPPLEMENTS.
jamais connaissance, et dont il ne ressentira par conséquent jamais la perte*
La Critique n'est pas contraire au jw-oc^dt^olo^ma/ique de la raison dans sa connaissance pure, comme science ( car la science doit toujours être dogmatique, c'est-à-dire strictement démonstrative par des principes à priori certains et indubitables), mais elle est contraire au dogmatisme, c'est-à-dire à la prétention de ne procéder qu'avec une connaissance pure résultant de concepts (philosophiques) suivant des principes, tels que la raison en emploie depuis longtemps, sans avoir examiné ni la manière dont elle les a obtenus, ni leur légitimité. Le dogmatisme n'est donc autre chose que le procédé dogmatique de la raison pure, sans critique préalable de sa propre faculté. Cette opposition ne doit donc pas plaider la cause de cette stérilité verbeuse qui prend mal à propos le nom de popularité, non plus que celle du scepticisme, qui condamne toute Métaphysique sans l'entendre. La Critique est plutôt le préliminaire indispensable de l'établissement d'une Métaphysique fondamentale, comme science qui doit nécessairement être traitée d'une manière dogmatique, rigoureusement systématique, et qui par conséquent doit être scolastique ( et non populaire) ; car ces conditions sont tout à fait indispensables dans la Métaphysique, puisqu'elle s'engage à exécuter son œuvre entièrement, à priori^ et par conséquent à la satis-
SUPMiâfENTS. 351
faction de la raison spéculative. Dans l'exécution du plan tracé par la Critiquci c'est-à-dire dans l'exécution d'un futur système dl^ Métaphysique, nous deyrons donc suivre à l'avenir la méthode sévère du célèbre Wolf, de tous les philosophes dogmatiques le plus distingué, et qui donna le premier l'exemple (et par cet exemple il créa cet esprit de profondeur que l'Allemagne n'a point encore perdu) de la manière dont, par l'établissement légitime des principes, par la claire détermination des concepts, par la sévérité dans les démonstrations, l'on peut, en évitant dans les conséquences les sauts téméraires, entrer dans la voie sûre de la science. Le premier, il aurait été capable de réformer radicalement la Métaphysique, si l'idée lui était venue de préparer auparavant le sol pour l'édifice^ par la critique de l'instrument, c'està-dire par la critique de la raison pure. Cette omission lui est moins imputable qu'à la manière dogmatique de philosopher de son temps, et sur laquelle les philosophes de son siècle et de tous les siècles antérieurs n'avaient rien à se reprocher entre eux. Ceux qui blâment sa méthode, en même temps que celle de la Critique de la raison pure, n'ont d'autre but que de se dégager entièrement des liens de la science ^ de convertir le travail en jeu, la certitude en opinion, la philosophie en philodoxie.
Quant à ce qui concerne cette seconde édition^ je n'ai pas voulu, comme de raison, négliger l'ocea-
352 SUPPLtAIBTfTS.
sioD qu'elle me fournit de faire disparaître, autant que possible, des difficultés et des obscurités qui ont donné lieu à plusieurs interprétations vicieuses, dans lesquelles sont tombés, peut-être bien un peu par ma faute, des hommes pénétrants, dans le jugement qu'ils ont porté de ce livre. Je n'ai rien trouvé à changer dans les propositions, dans leurs preuves , non plus que dans la forme et l'ensemble du plan. Cette invariabilité doit être attribuée en partie à la longue méditation à laquelle j'ai soumis mon ouvrage avant de le livrer au public, en partie à la nature- des matières mêmes ; je veux dire à la nature d'une raison spéculative pure, qui contient un véritable enchaînement, où tout est organe, c'est-à-dire où tout conspire à l'unité, et chaque partie au tout; où par conséquent le moindre vice que ce soit, erreur ou omission, doit inévitablement se trahir dans Tusage. L'immutabilité de ce système se consolidera, je Tespère, de plus en plus à l'avenir. Ce qui me donne cette confiance, ce n'est point la présomption, mais l'évidence seule qui se manifeste par l'uniformité du résultat obtenu à l'issue de mon travail, soit que je parte des plus petits éléments pour m'élever jusqu'au tout de la raison pure, ou que je descende au contraire de ce tout jusqu'à ces éléments derniers (car ce tout est aussi donné en soi par la fin dernière de la raison dans la pratique); si bien que la tentative de changer la moindre partie amène aussitôt
une contradiction, non-seulement du système, mais de la raison humaine. Quant à Texposition [au style], il reste encore beaucoup à faire; j'ai essayé dans cette seconde édition des corrections qui doi^vent faire disparaître et les équivoques de l'Esthétique, surtout dans le concept de temps, et Tobscurité de la déduction des concepts de l'entendement, et les prétendus défauts d'une suffisante évidence dans les preuves des principes de l'entendement par, et enfin la fausse interprétation des paralogismes reprochés à la psychologie rationnelle. Je n'ai fait de cl^ngement que jusqu'ici (c'est-à-dire seulement jïïèqu'à la fin du premier chapitre de la dialectique traii|scendentale, mais pas plus loin); et ces changemeiits ne consistent que dans des corrections de
style (1). Si je n'en ai pas fait davantage, c'est que
(1) La seule addition proprement dite , mais toutefois seulement ^ dans la manière de démontrer , serait peut-être ma nouvelle réfutation de ri£?ea/i£me psychologique, et la démonstration rigoureuse (la seule, du reste, que je croie possible) de la réalité objective de l'intuition externe. Quelque innocent que l'idéalisme puisse être réputé par rapport au but essentiel de la métaphysique (ce qui n'est pas en effet) , ce sera cependant toujours un scandale pour la philosophie et la raison humaine en général, que de ne pouvoir admettre qu'au nom de la/oî seule Fexistence des choses qui nous sont extérieures (d'oii cependant nous tirons toute la matière de nos connaissances, même pour notre sens intime), et de ne pouvoir en donner aucune preuve satisfaisante à quiconque serait tenté d'en douter. Comme il y a quelque obscurité dans la preuve, depuis la troisième ligue jusqu'à la sixième, je prie le lecteur delà remplacer par la suivante. *
s. *Kant met ici cette preuve nouvelle ; mais nous avons cru plus convenable de Vinsérer dans le texte à la place que lui assigne Tauteur. V. suppl. XXUI. T.
354 SUPPLÉMBICTS.
le temps me manquait, et que, par rapport au reste, it n'y a rien qui doive être mal interprété des justes et habiles appréciateurs, qui, sans que je doive les nommer ici, en leur donnant les éloges qui leur sont dus, trouveront bien les endroits que j'ai retouchés d'après leurs conseils. Mais cette correction entraîne pour le lecteur une légère perte, inévitable cependant, à moins de grossir considérablement le volume. Cette perte consiste en ce qu'un passage, qui, sans faire partie essentielle du tout, pourrait cependant être regretté de plus d'un lecteur, puisqu'il peut être utile sous un autre rapport, a dû être omis ou présenté en raccourci, pour rendre mon exposition plus lucide. Du reste, rien absolument n'a été changé au fond par rapport aux propositions, ni même à leurs démonstrations; mais la méthode d'exposition primitive s'écarte trop de celle qui a été adoptée en dernier lieu pour qu'elle puisse être rapportée entre parenthèses. Cette faible perte, qui d'ailleurs peut être réparée, au gré de chacun, par la comparaison de cette éditionaveclapremière,estsurabondammentcompensée, jeTespère, par une plus grande clarté. J'ai remarqué avec un plaisir mêlé de reconnaissance, dansdifTérents écrits publics (soit à l'occasion de la revue de plusieurs ouvrages, soit dans des traités spéciaux), que Tcsprit de profondeur n'est pointperdu en Allemagne, mais seulement qu'il a été quelque temps étouffé par la mode d'une liberté de penser affectant le génie, et
que les sentiers épineux de laCritique,sentiers qui conduisent à une science méthodique de la raison pure, à une science par conséquent durable et très-nécessaire, n'ont point empêché les hommes courageux d'y entrer. Je laisse à ces hommes distingués, qui joignent si heureusement à la profondeur de Taperçu le talent d'une exposition lumineuse (talent que je ne me sens pas), le soin de mettre la dernière main à mon ouvrage, encore imparfait sans doute sous ce dernier rapport. Le danger n'est pas ici d'être réfuté, mais bien de n'être pas compris. Je ne puis, de mon côté, m'engager dès maintenant dans toutes les disputes que mon livre fera naître, quoique je fasse soigneusement attention à toutes les observations, tant de mes adversaires que de mes amis, afin de les mettre à profit dans la future exécution du système de cette propédeutique. Comme ce travail m'a conduit à un âge déjà très-avancé (j'ai 64 ans ce mois-ci), je dois être économe de mon temps, pour remplir mon plan ,; si je veux publier la Métaphysique de la Physique et celle des Mœurs, comme confirmation de la légititimé de la Critique de la raison spéculative et de la raison pratique, et je dois attendre les éclaircissements des obscurités qu'il était difficile d'éviter tout d'abord dans cet ouvrage, ainsi que la défense du tout par lès hommes de mérite qui ont bien voulu le regarder comme le leur propre. Toute exposition philosophique peut se trouver défectueuse dans quel-
ques parties (car elle ne peut pas être aussi sévère que le langage mathématique), sans cependant que l'organisation du système, considéré comme unité, puisse en souffrir. Mais peu d'esprits sont capables de s'élever à ce point de vue général, si le système est nouveau ; et un plus petit nombre encore s'en soucient par cette autre raison que tout ce qui est nouveau est importun. Aussi croit-on découvrir des contradictions palpables dans toute espèce de composition, surtout dans les écrits d'une marche libreet indépendante, quand on compare entre eux quelques passages détachés de l'ensemble, et qui reçoivent de cette opération un jour défavorable^auxyeux de celui qui se fie au jugement d'autrui; mais pour celui qui s'est emparé des idées d'un tout, ces contradictions sont très-faciles à résoudre. Si cependant une théorie a quelque solidité, l'action et la réaction, qui semblent d'abord la menacer d'un si grand péril, ne serviront enfin qu'à faire disparaître ses inégalités de lumière et à lui donner aussi dans peu de temps l'élégance requise, si les savants se montrent impartiaux, pénétrants, et amis de la vraie popularité.
Kœaigsberg, avril 1787.
(Page 18, où se trouve, dans rorîginal, une petite table des principales
divisions de Touvrage.)
Nota. — Le troisième supplément comprend une table détaillée des matières: nous le renvoyons à la fin du second volume , avec la table de la première édition.