IV
Jm (Page 20.) DifiTérence entre la connaissance pure et la connaissance empirique.
Nul doute que toutes nos connaissances ne co m-, mencent avec l'expérience; car par quoi la faculté de connaître serait-elle portée à s'exercer, si ce n'est par des objets qui affectent nos sens, et qui, d'un côté, occasionnent d'eux-niêaies des représentations , en même temps que, de l'autre, ils excitent l'activité intellectuelle à comparer ces objets, à les unir ou à les séparer, et à mettre aiosi en œuvre. la matière grossière des impressions sensibles, pour en composer cette connaissance des choses que nous appelons expérience. Aucunedenos connaissances neprécèdedonc en nous Texpérience; toutes commencent avec elle.
Mais quoique toutes nos connaissances commencent avec l'expérience, elles n'en procèdent pas toutes, car il se peutque la connaissance même qui nous vient
de Texpérience soit on composé de ce que nous recevons par des impressions, et de ce que produit d'ellemême notre propre faculté de connaître (simplement stimulée par des impressionssensibles), quoique nous n puissions distinguer ce dernier élément du premier, tant qu'une longue expérience ne nous y a pas rendus attentifs et ne nous a pas appris à faire cette distinction.
C'est donc, pour le moins, , une question qui demande à être examinée de plus près et qui ne peut se résoudre au premier coup d'œil , que celle de savoir s'il y a une connaissance indépendante de l'expérience, et même de toute impression des sens. On appelle ces sortes de connaissances des connaissances à priori, et on les distingue des connaissances empiriques, qui ont leur source a posfmon^ c'est-à-dire dans l'expérience.
Toutefois cette expression n'est pas encore assez déterminée pour faire comprendre parfaitement tout le sens delà question précédeiice. Car, on dit bien de plusieurs de nos connaissances, dérivant de l'expérience, que nous en sommes capables, ou que nous les possédons à priori, par la raison que nous ne les obtenons pas immédiatement de l'expérience, mais d'une règle générale que nous avons cependant tirée elle-même de l'expérience. C'estainsi que Ton dit de quelqu'un qui mine les fondements de sa maison, qu'il devait savoir à priori qu'elle s'écroulerait; ou,
SUPPLÉUENTS. 359
en d'autres termes, qu'il ne devait pas attendre l'événement de la chute pour en être certain. Il ne pouvait cependant savoir ce fait qu'à posteriori : il fallait en effet que l'expérience lui eût fait voir que les corps gravitent et tombent quand ils sont abandonnés à leur propre poids.
Nous entendrons donc désormais par connaissances à prioriy non pas celles qui ne dépendent pointde telle on telle expérience, maiscelles qui ne dépendent absolument d'aucune. A ces connaissances sont opposées les comiaissances empiriques, qui ne sont possibles qu'à posteriori, c'est-à-dire par l'expérience. Parmi les connaissances à j)non, celles-là s'appellent pures, qui ne contiennent rien d'empirique. Ainsi par exemple, ce principe : Tout changement a une cause, est un principe à priori, mais non pas pur, parce que le concept de changement ne peut être fourni que par l'expérience.
Nous sommes en possession de certaines connaissances à priori, et le sens commun lui-même n'en est jamais dépourvu.
C'est ici le lieu de chercher une marque à laquelle nous puissions distinguer sûrement une connaissance pured'uneconnaissanceempîrique. L'expérience nous apprend bien que quelque chose est de telle ou telle manière; mais elle ne nous apprend pas qu'il puisse en être autrement. Premièremejit donc, toute proposition qui ne peut être conçue qu'avec la conception
3§0 svpplAmbnts.
V de la nécessité qu'il en soitainsi^ est un jugement Vif |>nori..Si^jie plus^ jcfiUfî.prqpo8ition n'jeat pa» dérivég^^ielW a^r ellenséme une valeur nécessaire, elle est alprs.ahsoluruent 4 priori. Secondement^ Texpérience ne donne jamais ses jugements pour essentiellement et strictement universels; ils sont seulement d'une généralité supposée et comparative (au moyen de l'induction) : ce qui veut dire proprement qu'on n'a pas remarqué jusqu'ici d'exception à telle ou telle loi de la nature. Ainsi, un jugement conçu avec une rigoureuse universalité, c'est-à-dire de telle sorte qu'aucune exception n'est possible, ne dérive point de l'expérience, mais il est absolument valable à priori. L'universalité empirique n'est donc qu'une extension arbitraire de valeur, concluant d'une valeur donnée dans la plupart des cas, à une valeur pour tous les cas; comme, par exemple, dans cette proposition : Tous les corps sont pesants. Au contraire, dans le cas où une stricte universalité appartient essentiellement à un jugement, alors cette universalité indique une source particulière pour ce jugement, savoir, la faculté de connaître à priori. La nécessité et l'universalité absolue sont donc les caractères certains d'une connaissance à priori, et ces caractères se tiennent indissolublement l'un l'autre. Mais comme, dans la pratique, il est parfois plus facile de faire voir la limitation empirique d'une connaissance que sa contingence dans les jugements ; comme aussi l'on
spppLÉMBi>rrs. 361
peu^au contraire établir d'autres fois avec plus d'évidence Tuniversalité absolue que la nécessité: il est utile de pouvoir employer séparément ces deux critères dont chacun est à lui seul infaillible.
Il est très-facile maintenant de prouver qu'il y a réellement dans les connaissances humaines de ces jugements nécessaires, universels, dans Tacception stricte du mot, et par conséquent des jugements purs à priori. En veut-on un exemple pris des sciences: il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur les propositions mathématiques. Si, au contraire, Ton en veut un qui soit pris de l'usage commun de l'entendement, le principe que tout changement requiert une cause peut en servir, lly a plus: c'est que, dans ce dernier exemple, le concept d'une cause emporte si évidemment celui d'une nécessité de la liaison avec un effet, et de la stricte généralité de la règle, qu'il disparaîtrait complètement si, comme le fait Hume, on voulait le dériver de la fréquente liaison de ce qui suit avec ce qui précède, et de l'habitude (par conséquent de la nécessité purement subjective) d'associer les représentations que nous acquérons par là. On pourrait aussi, sans être obligé de recourir à ces exemples pour prouver la réalité des principes purs à priori dans notre connaissance, la démontrer rationnellement, en faisant voir la nécessité absolue de ces sortes de principes pour la possibilité de l'expérience même. Où l'expérience prendrait-elle en
3ft2 SCPPLÉUUNTS.
effet sa certitude , si toutes les règles suivant lesquelles elle procède étaient toujours empiriques, et par conséquent contingentes. C'est au contraire parce qu'elles sont empiriques, que les règles de cette dernière espèce sont difficilement érigées en premiers principes. Mais il nous suffit d'avoir fait voir ici l'usage pur de notre faculté de connaître , avec les critères qui lui sont propres. Ce n'est pas seulement dans les jugements, mais encore dans les concepts que se manifeste l'origine de quelques connaissances à priori. En effet, ôtez successivement de votre concept expérimental de tout corps ce qu'il y a d'empirique, c'est-à-dire la couleur, la dureté, la mollesse^ la pesanteur, l'impénétrabilité, il restera cependant l'espace qu'occupait ce corps (maintenant tout à fait disparu), et qui ne peut être anéanti par la pensée. De même, si vous retranchez de quelqu'un de vos concepts empiriques d'un objet, corporel ou non, toutes les qualités que vous en révèle l'expérience, vous ne pourrez cependant lui enlever mentalement la qualité par laquelle vous le pensez comme substance , ou comme adhérant à une substance (quoique ce concept de substance soît plus déterminé que celui d'un objet en général). Vous devez donc avouer, convaincu par la nécessité avec laquelle ce concept vous presse et s'impose à vous, qu'il a sa raison à priori dans notre faculté de connaître.
(Page 91, à la fin du second alinéa.)
Ces inévitables questions de la raison pure sont: \)ieUy la liherié et Vimmortalité. La science dont le but, et tous les procédés tendent uniquement à la solution de ces questions , s'appelle Métaphysique. Sa marche est d'abord dogmatique, c'est-à-dire sans examen préalable de la puissance ou de l'impuissance de la raison pour une entreprise si grande, et dont l'exécution est tentée avec une pleine confiance.
(Page 25.)
Les jugements d' expérience ^ comme tels, sont tous synthétiques; car il serait absurde de fonder un jugement analytique sur l'expérience , puisque , pour former un pareil jugement, je n'ai pas besoin de sortir de mon concept, ni par conséquent de recourir à aucun témoignage de l'expérience. La proposition : Un corps est étendu, est une proposition àpriorij et non un jugement de l'expérience. Car avant de m'adresser à l'expérience , j'ai déjà toutes les conditions de mon jugement dans le concept; il ne me reste qu'à tirer de ce concept le prédicat, d'après le principe de contradiction , et à devenir en même temps conscient de la nécessité du jugement, nécessité que l'expérience ne m'apprendrait jamais. Aucontrairej
quoique primitivement je ne comprenne pas du tout dans le concept de corps en général le prédicat de pesanteur, ce concept indique cependant un objet de l'expérience, une portion — pour ainsi dire — de l'expérience totale, à laquelle je puis ajouter encore : ce que je fais en reconnaissant par l'observation la pesanteur des corps. Je puis d'avance reconnaître analytiquement le concept de corps par les caractères d'étendue, d'impénétrabilité, de figure, etc., qui tous sont pensés dans ce concept. Mais si maintenant j'étends ma connaissance et que je reporte mes regards vers l'expérience qui m'a fourni ce concept de corps, j'y rencontre toujours aussi la pesanteur réunie aux caractères dont je viens de parler, et je la joins par conséquent d'une manière synthétique, comme prédicat, au concept de corps. C'est donc sur l'expérience que se fonde la possibilité de la synthèse du prédicat pesanteur avec le concept de corps, parce que ces deux concepts, quoique non renfermés l'un dans l'autre à la vérité, appartiennent cependant l'un à l'autre comme parties d'un tout, c'est-à-dire de l'expérience, qui n'est elle-même qu'une liaison synthétique contingente des intuitions.
(Page 28.)
Dans toutes les sciences théorôtiques de la raison sont contenus, comme principes, des jugements synthétiques d priori.
V Les jugements mathématiques sout tous synthétiques. Cette vérité, quoique certainement incontestable et très-importante par ses suites, semble avoir échappé jusqu'ici à la sagacité des analystes de la raison humaine, et même être très-contraire à leurs conjectures. Comme on trouvait que les raisonnements des mathématiciens procèdent suivant le principe de contradiction (ce qu'exige naturellement toute certitude apodictique), on se persuadait aussi que les principes étaient également reconnus en vertu du principe de contradiction : en quoi l'on se trompait indubitablement; car, si une proposition syn* thétique peut être considérée suivant le principe de contradiction, ce n'est qu'autant ^u'on présuppose une autre proposition synthétique d'où la contradiction puisse résulter; mais elle ne peut jamais être considérée de la sorte en elle-même.
Il faut remarquer, avant tout, que les propositions mathématiques proprement dites sont toujours des des jugements à priori, et non des jugements empiriques, parce qu'elles emportent la nécessité, qui ne peut résulter de l'expérience. Si l'on ne veut pas me l'accorder, eh bien, je restreins ma proposition aux
mathématiques pures, dont le concept exige qu'elles ne contiennent aucune connaissance empirique, mais seulement une connaissance pure à priori.'
On pourrait peut-être croire au premier abord que la proposition 7 + 5=12 est une proposition purement analytique, qui résulte de Tidée de la somme de sept et de cinq, suivant le principe de contradiction. Mais si Ton y regarde de plus près, on trouve que le concept de la somme de sept et de cinq ne contient autre chose que la réunion de deux nombres en un seul; ce qui n'emporte point du tout la pensée de ce qu'est ce nombre unique composé de deux autres. Le concept de douze n'est nullement pensé par cela seul que je conçois cette union de sept et de cinq; et je puis décomposer mon concept en autant de nombres possibles que je voudrai, sans que pour cela j'y trouve le nombre douze. Il faut donc quitter ces concepts et recourir à une intuition qui corresponde à l'un des deux nombres, comme aux cinq doigts de la main, ou (comme Segner l'a fait dans son arithmétique), à cinq points, et ajouter successivement au concept de sept les cinq unités données en intuition. Car je prends d'abord le nombre sept ; et, recourant à mes doigts comme à autant d'intuitions pour signifier le nombre cinq, j'ajoute successivement à sept, en les détachant de l'image totale qui les représentait, les unités que j'avais auparavant réunies en intuition , au moyen de mes doigts^ pour
former le nombre cinq, et je vois résulter de cette opération complexe le nombre douze. Par l'addition de sept à cinq ^ j'ai , à la vérité, l'idée d'une somme qui = 7 -f- 5, mais non pas l'idée que cette somme est égale au nombre 12. La proposition arithmétique est donc toujours synthétique : ce qui s'aperçoit plus clairement encore lorsqu'on prend de plus grands nombres; il est alors évident que, de quelque manière que nous retournions nos concepts, nous nepouvons jamais former la somme par le moyen seul de la décomposition de nos concepts, ou sans recourir à l'intuition.
Un principe quelconque de la géométrie pure n'est pas plus analytique qu'un principe arithmétique. La proposition : Entre deux points, la ligne droite est lapsus courte possible, est une proposition synthétique. Car mon concept de droit ne renferme rien de felatif à la quantité, mais seulement une qualité. Le concept de plus court est donc complètement ajouté, et ne peut être dérivé par aucune analyse du concept de ligne droite. On a donc ici besoin de l'intuition comme de l'unique moyen de rendre la synthèse possible.
Un petit nombre de principes supposés par les géomètres sont, à la vérité, analytiques, et reposent sur le principe de contradiction; mais aussi ne servent-ils, comme propositions identiques , qu'à l'enchaînement de la méthode, et n'ont aucune valeur comme principes. Tels sont, par exemple, les axio-
mes a=^a, un tout est égal à lui-même, ou (a 4- 6) > a, c'est-à-dire le tout est plus grand que la partie. Et cependant, ces axiomes eux-mêmes, quoique valables suivant de simples concepts, ne sont reçus en mathématiques que parce qu'ils peuvent être représentés en intuition. Ce qui nous fait généralement croire que le prédicat, dans ces sortes de jugements apodictiques, se trouve déjà faire partie de notre concept, et que le jugement est par conséquent analytique, c'est tout simplement l'ambiguïtéde l'expression . Nous sommes obligés d'ajouter un certain prédicat à un concept donné, et cette nécessité tient déjà aux concepts. Mais la question n'est pas celle-ci : Que devons-nous ajouter par la pensée à un concept donné? mais bien cette autre : Qu'y pensons-nous r^e/femcn^^ quoique obscurément? On voit alors que le prédicat adhère nécessairement à ce concept , non pas comme conçu dans le concept même, mais au moyen d'une intuition qui doit s'y ajouter.
2° La physique contient ^ à titre de principes, des jugements synthétiques à priori. Je prendrai seulement pour exemples ces deux propositions : Dans tous les changements du monde corporel , la quantité de la matière restef invariablement la même; et, Dans toute communication du mouvement, l'action et la réaction doivent toujours être égales l'une à l'autre. Il est clair que ces deux propositions sont nonseulement nécessaires , par conséquent qu'elles sont
d'origine à priori, mais qu'elles sont encore synthétiques. Car dans le concept de matière je conçois , non la permanence de cette matière , mais uniquement sa présence dans l'espace qu'elle remplit. Par conséquent, j'outrepasse réellement le concept de matière pour y ajouter quelque chose à priori qui n'y était pas pensé. Cette proposition n'est donc point analytique, mais synthétique, et cependant pensée à priori. Il en est de même des autres propositions de la partie pure de la physique.
3** Il doit aussi y avoir des connaissances synthétiques à priori en MétaphysiquCy quand même l'on ne considérerait cette science que comme cherchée jusqu'ici, et non comme faite, mais indispensable pourtant, par la nature de la raison humaine. La Métaphysique ne s'occupe pas seulement de la dé- ?
composition des concepts que nous nous faisons à ^^
priori des choses ; mais nous voulons étendre par la notre connaissance à priori , et les jugements qui ajoutent aux concepts donnés quelque chose qui n'y était pas contenu servent à cet effet. Ce n'est qu'au moyen de jugements synthétiques à priori que nous allons si loin que l'expérience ne peut nous suivre ; par exemple , dans la proposition : Le monde doit avoir un premier principe , etc. La Métaphysique se . compose donc, du moins quant à son 6tw, de prooositions purement synthétiques à priori.
Problème général de la raison pure.
C'est avoir déjà beaucoup gagné que d'avoir pu réduire une foule de questions à un problème unique; par là, non-seulement on facilite son propre travail, on le détermine avec précision, mais on en rend encore Texamen plus facile pour quiconque veut le contrôler, et voir si nous avons ou non rempli no* tre dessein. Or, le problème de la raison pure est ainsi conçu : Comment les Jugements synthétiques à priori sont^ils possibles ?
Si la Métaphysique est restée jusqu'ici dans un état équivoque de doute et de contradiction, c'est uniquement parce que ce problème, et peut-être même la distinction des jugements analytiques et des jugements synthétiques y ne s'est pas présentée plus tôt à l'esprit des philosophes. L'existence ou le renversement de la Métaphysique tient donc à la solution ou à l'impossibilité démontrée de la solution de ce problème fondamental. David Hume est, de tous les philosophes, celui qui a touché de plus près cette question; mais il est loin de se l'être posée avec une précision suffisante; il ne l'a pas envisagée sous un point de vue assez général : il s'est arrêté au seul principe synthétique de la liaison de l'effet avec la cause (principium causalitatis) ^ et a cru pouvoir con-
dure qu'un tel principe est absolument impossible à ' priori.' Si bien que, d'après son raisonnement, tou* ce que nous appelons Métaphysique ne reposerain|a6 sur une simple opinion d'une prétendue connaissance rationnelle , qui aurait dans le fait pour objet ce qu'elle emprunte de l'expérience, et à quoi l'habitude donnerait l'apparence de la nécessité. Cette assertion , subversive de toute la philosophie pure , n'aurait jamais été émise par son auteur , s'il avait eu sous les yeux notre problème dans sa généralité ; car alors il aurait vu que, d'après ses arguments, il ne pourrait non plus y avoir de mathématiques pures, puisqu'elles renferment certainement des principes synthétiques à priori^ et son excellente raison aurait reculé devant une pareille conséquence.
A la solution de la précédente question se rattache en même temps la possibilité de l'usage de la raison pure dans la fondation et la construction de toutes les sciences qui contiennent une science théorétique a priori des objets, et par conséquent la réponse à ces deux questions :
Comment les mathématiques pures sont-elles possibles ?
Comment la physique pure est-elle possible ?
Nous pouvons bien nous demander à l'égard de ces sciences, puisqu'elles existent , coMMErtT elles sont possibles; car il est démontré par leur existence
qu'elles peuvent être (1). Pour ce qui est de la Métaphysique, ses progrès ont été si lents jusqu'ici, elle a si peu atteint le but qu'elle s'était proposé, qu'on ne peut contester à personne le droit de douter de sa possibilité.
Mais cependant cette espèce de connaissance doit , dans un certain sens , être considérée comme donnée; et la Métaphysique est, sinon une science faite , du moins une science dont les matériaux existent réellement {Metaphysica naturalis) : car la raison humaine, sans être aiguillonnée par la vanité de la science universelle, mais étant simplement stimulée par le besoin de connaître, marche sans relâche jusqu'à ces questions qui ne peuvent être résolues par aucun usage empirique de la raison, ni par aucun principe qui en émane. Une Métaphysique a donc toujours été et sera toujours dans l'humanité, puisqu'elle est inhérente aux investigations de la raison humaine dans le champ de la spéculation. Telle est maintenant la question qui se présente : Comment la Métaphysique est-^elle possible en -tant que disposition
(}) On pourrait peut-être douter qu'il y ait une Physique pure; mais si Ton fait seulement attention aux différentes propositions qui sont ordinairement traitées en tête des ouvrages de physique proprement dite , comme celle de la permanence de la quantité de la matière, de la force d'inertie, de Tégalité de Faction et de la réaction, etc. , on sera bientôt persuadé qu'elles ont pour objet une physique pure (ou rationnelle) , qui mériterait bien d'être exposée séparément dans toute son étendue , comme science spéciale.
naturelle^ c'est-à-dire comment naissent de l'intelligence humaine en général ces questions que s'adresse la raison pure, et auxquelles elle se sent si fortement portée à répondre de son mieux?
Mais comme toutes les tentatives faites jusqu'ici pour donner une solution aux questions très-naturelles que la raison spéculative soulève, par exemple/ de savoir si le monde a eu un commencement , ou s'il est éternel, etc. , ne présentent que contradictions inévitables : on ne peut s'en tenir à la simple disposition naturelle pour la Métaphysique , c'est-à-dire à la faculté rationnelle pure elle-même, d'où procède toujours , à la vérité , quelque Métaphysique, quelle qu'elle soit; mais il doit être possible d'arriver avec elle à la certitude de la science ou à celle de l'ignorance des choses , c'est-à-dire de pouvoir prononcer sur les objets de ces questions, ou sur la puissance ou l'impuissance de la raison d'en affirmer ou d'en nier quoi que ce soit, ^t par conséquent d'étendre avec certitude notre raison pure, ou de lui poser des bornes déterminées et sûres. Cette dernière question, qui découle de la question générale qui précède, se traduira donc très-bien en celle-ci : Comment la Métaphysique est^elle possible comme science ?
La critique de la raison conduit donc enfin nécessairement à la science. L'usage dogmatique de la raison sans critique ne peut conduire, au contraire,
qu'à des assertions sans fondement , auxquelles on peut toujours en opposer d'aussi vraisemblables , et par conséquent au scepticisme.
Cette science ne peut pas être non plus d'une longueur décourageante , puisqu'elle n'a rien affaire aux objets de la raison y dont le nombre est infini , mais seulement à la raison elle-même , aux problèmes qui sortent exclusivement de son sein , et qui lui sont proposés , non par la nature des choses qui sont différentes d'elles , mais par la sienne propre. Mais quand une fois elle est parvenue à connaître parfaitement sa propre faculté, par rapport aux objets qu'elle peut rencontrer dans l'expérience , il doit lui être facile de déterminer pleinement et sûrement l'étendue et les limites de son usage lorsqu'elle cherche à dépasser toutes les bornes de l'expérience.
On peut donc, et l'on doit même considérer comme non avenues les tentatives faites jusqu'ici pour constituer une Métaphysique dogmatique; car ce qu'il y a d'analytique, savoir, la simple décomposition des concepts qui résident à priori dans notre raison, n'est point du tout le but, mais seulement un moyen préliminaire de la Métaphysique proprement dite, qui a pour objet d'étendre nos connaissances synthétiques à priori. Or, l'analyse est impropre à cela, puisqu'elle montre seulement ce qui est contenu dans
suppLÉMEpnrs. . 375
ces concepts, mais non comment nous y parvenons à priori pour pouvoir ensuite en déterminer aussi le légitime emploi par rapport aux objets de nos connaissances en général*
Il ne faut pas beaucoup d'abnégation de soi-même pour renoncer à toutes ces prétentions, puisque (et cela ne peut pas plus être nié qu'évité dans la méthode dogmatique) les contradictions de la raison avecelle-mèmei contradictions qu'on ne peutpasplus nier qu'éviter dans la méthode dogmatique, ont de* puis longtemps discrédité la Métaphysique employée jusqu'à ce jour. Il faudra plutôt de la fermeté pour ne pas se laisser détourner parla difficulté intrinsèque, ni par une opposition étrangère, et pour cultiver, faire grandir et féconder par une méthode entièrement opposée à celle qui a été suivie jusqu'à présent, une science indispensable à la raison humaine, une science dont on peut bien couper tous les rejetons qui ont poussé, mais dont on n'extirpera jamais les racines.
(Page 31 , à la fin du premier alinéa.)
Il s'agit encore moins ici d'une critique des livres ou des systèmes de la raison pure, mais d'une critique de la faculté de la raison pure en elle-même. Ce n'est qu'en prenant cette critique pour point de dé-
part que Ton se trouve muni d'une pierre de touche infaillible pour- apprécier la valeurxles ouvrages anciens et modernes ; car sans elle l'historien et le j uge, tous deux incompétents, déclarent vaines les assertions des autres au nom des leurs propres qui n'ont pas plus de fondement.
(Page 44, à la fin du no 5.)
Il est à la vérité nécessaire de concevoir chaque concept comme une représentation contenue dans une multitude infinie de différentes représentations possibles, dont il est comme le caractère commun, et qui par conséquent *les contient toutes; mais
nul concept ne peut, comme tel, être considéré comme contenant lui-même une infinité de représentations; et cependant l'espace est conçu de cette manière, car toutes les parties de l'espace sont toutes ensemble dans l'infini : par conséquent la représentation primitive de l'espace est une intuition à priori j et non un concept.
Exposition transcendentale du concept d'espace.
J'entends par exposition transcendentale l'explication d'un concept, comme principe, d'où la possibi-
SUPPLÉMENTS r 377
lité d'autres connaissances synthétiques à priori peut être déduite. Il faut donc à cet effet : 4<> que des connaissances de cette nature découlent du concept donné; 2"* que ces connaissances ne soient possibles que sous la supposition d'une sorte d'explication de ce concept.
La géométrie est une science qui détermine synthétiquement, et cependant à pnon; les propriétés de l'espace. Quelle doit être maintenant la représentation de l'espace pour qu'une pareille connaissance de l'espace soit possible? Elle doit être originairement une intuition, car d'un simple concept ne peuvent sortir des propositions qui outrepassent ce concept: ce qui cependant arrive en géométrie (introduction y. — Voy. Supp. VII) (1). Mais cette intuition doit se trouver en nous à priori^ c'est-à-dire avant toute perception d'un objet; elle doit par conséquent être pure et nullement empirique, caries propositions géométriques sont toutes apodictiques/ c'est-à-dire liées à la conscience^Je leur nécessité; par
(1)11 y a plus en effet dans Yintuition d'un triangle que dans le concept de triangle. L'intuition comprend , outre le concept , sa détermination intuitive, v. g. , sa figure, sa grandeur, etc. Mais comme toute figure géométrique demande pourtant à être déterminée par une intuition, et que cette intuition n'est pas le concept même qu'elle détermine, il y a donc alors synthèse, et synthèse à priori, La géométrie est donc rendue possible par l'intuition àpriori pure de l'espace. L'espace est donc ce qui rend possibles les jugements synthétiques à priori en géométrie T.
exemple, Tespace n'a que trois dimensions. Mais ces principes ne peuvent être empiriques, ou être des jugements de Texpérience, ni en dériver (Introd. II, suppl. IV).
D'où vient maintenant qu'une intuition externe antérieure aux objets mêmes, et dans laquelle le concept deces objets est détermi né âjt>non^ peutêtredans l'esprit? Ce n'est évidemment qu'autant qu'elle est dans le sujet , comme propriété formelle de ce sujet d'être affecté par lesobjets et d'en recevoir ainsila représentation immédiate, c'est-à-d ire Vinlmtionj par conséquent, comme forme du sens extérieur en général.
Notre exposition seule rend donc intelligible la possibilité de la géométrie comme connaissance synthétique à priori. Toute espèce d'explication qui ne rend pas compte de ce fait, aurait-elle même, en apparence, la plus grande conformité avec la nôtre, peut en être distinguée par ce caractère très-sûr*
(Page 48.)
Mais, à l'exception de l'espace, il n'y a aucune représentation subjective et se rapportant à quelque chose d'extérieur qui puisse s'appeler objective à priori; car on ne peut dériver d'aucune d'elles des propositions synthétiques à priori^ comme on le fait de l'intuition dans l'espace, (§ III. Suppl. IX). Au-
SUPPLËMfiNTS. 379
cune idéalité, pour parler exactemeot, ne leur convient dooc, quoiqu'elles s'accordent avec la représentation de l'espace, en ce qu'elles appartiennent simplement à la nature subjective d'une espèce de sens , par exemple, de la vue, de l'ouïe, du tact, par les sepsations de couleur, de son et de chaleur ; mais ces sensations ne permettent pas du tout de connaître à priori, aucune chose en elle-même, parce, que rcesont de pures sensations et non des intuitions.
(Page 62.) Exposition transcendentale du concept de temps .
Je puis renvoyer au § III précédent, p. 377 (l),où, pour être court , j'ai placé ce qui est proprement transcendental sous le titre d'exposition métaphysi* que. J'ajoute seulement que le concept dechangement, celui de mouvement (comme changement de lieu), ne sont possibles que par et dans la représentation du temps; que si cette représentation n'était pas une intuition (interne) à priori, aucun concept, quel qu'il fût, ne pourrait faire comprendre la possibilité d'un changement, c'est-à-dire la possibilité d'une associa-
(i) M. Rosenkranz pense que Fauteur renvoie ici au n^ 3 , p. 50. Nous avons compris ce passage autrement. T.
380 SUlFPtÉMENTS.
tion d'attributs contradictoirement opposés dans un seul et même objet (v. g. qu'une seule et même chose est et n'est pas dans un seul et même lieu), deux déterminations contradictoirement opposées dans une chose ne pouvant se rencontrer que dans le temps , c'est-à-dire successivement. Par conséquent notre concept de temps nous explique la possibilité d'autant ^e connaissances synthétiques à priori^ que la science générale du mouvement, qui n'est pas peu féconde^ en présente ellfi-même.
(Page 70.)
* 11.(1) A l'appui de cette théorie de l'idéalité du sens, tant externe qu'interne, par conséquent de l'idéalité de tous les objets des sens comme purs phénomènes , on peut surtout faire observer que tout ce qui , dans notre connaissance, appartient à l'intuition (excepté par conséquent le sentiment .du plaisir et celui de la peine, ainsi que la volonté, deux choses qui ne sont pas des connaissances) , ne contient que de simples rapports, des rapports de lieux dans une intuition (étendue), de changement de lieux (mouvement) et des lois suivant lesquelles ce changement s'opère (forces motrices). Mais ce qui est présent dans le lieu, ou ce qui s'opère dans les choses, excepté le change-
(i ) Ce qui précède portail en marge le n» I. T.
ment de lieu , n'est pas donné dans l'intuition. Or , comme une chose en soi n'est cependant pas connue par de simples rapports, on est bien obligé déjuger que le sens externe , qui ne nous donne cependant que de simples représentations de rapports , ne peut comprendre dans sa représentation que le rapport d'un objet au sujet, et nullement la matière, le contenu de l'objet représenté. Il en est de nfême de l'intuition interne. Les représentations du ^ens externe ne sont pas les seules choses qui constituent la matière propre dont nous enrichissons notre esprit,^mais encore le temps, dans lequel nous plaçons ces représentations et qui en précède la conscience dans l'expérience; le temps qui, comme condition formelle de la manière dont nous disposons ces représentations dans notre esprit , leur sert de fondement , et comprend déjà des rapports de succession , de simultanéité et de ce qui est simultané à ce qui est successif (du permanent). Or ce qui, comme représentation, peut précéder toute action de la pensée d'un objet est l'intuition; et si cette intuition né contient que des rapports , elle n'est plus que la forme de l'intuition, forme qui, puisqu'elle ne représente rien qu'autant qu'il y a quelque chose dans l'esprit, ne peut être que la manière dont l'esprit est affecté par sa propre activité, c'est-à-dire par le fait même de sa représentation , par conséquent par lui-même, ou un sens intime quant à s^ ^rme. Tout ce qui est
382 suppuftHBirrs.
représenté par un sens est toujours à ce titre un phénomène; un sens intime devrait donc n'être point reconnu, ou bien le sujet qui en est ici Tobjet même ne pourrait être représenté par ce sens que comme phénomène, et non comme il se jugerait lui-même si son intuition était simplement spontanéité, c'est-à-dire intellectuelle. Toute la difficulté est ici de savoir comment un sujet peut s'apercevoir lui-même intérieurement : mais cette difficulté est commune à toutes les théories. La conscience de soimême (apperception)est la représentation indivisible du moi ; et si tout ce qu'il y a de divers dans le sujet nous était spontanément donné dans cette représentation, l'intuition interne serait intellectuelle. Cette conscience exige dans Thomme une perception intérieure de la diversité donnée par anticipation dans le sujet ; et la manière dont cette diversité est donnée dans l'esprit sans spontanéité doit^ à raison de cette différence, s'appeler sensibilité. Si la faculté d'être conscient de soi doit rechercher (appréhender) ce qui est dans l'esprit, il est nécessaire qu'elle en soit affectée ; c'est la seule manière dont l'intuition de soi puisse avoir lieu. Mais la forme de cette intuition, qui est originelle dans l'esprit, détermine, par la représentation du temps, la manière dont la diversité se compose dans Tèsprit. L'esprit se perçoit en effet , non comme il se représenterait luimême immédiatement en vertu de son activité
swPLÉaosfTs, 383
propre, de sa spontanéité, mais d'après la manière dont il est intérieurement affecté , par conséquent comme il s'apparatt à lui-même, bt non tel qu'il est. III. Quand je dis que, dans l'espace et le temps , l'intuition des objets extérieurs et celle de l'esprit représentent ces deux choses telles qu'elles affectent nos sens , c'est-à-dire comme elles nous apparaissent, je ne veux pas dire par là que ces objets soient une ^ure apparence / car, dans le phénomène, les objets et même les propriétés que nous leur attribuons sont toujours considérés comme quelque chose de réellement donné ; seulement , comme cette qualité d'être donné dépend uniquement de la manière de percevoir du sujet dans le rapport qu'il soutient avec l'objet donné, cet objet, comme phénomène ^ est différent de lui-même comme, objet en soi. Ainsi , je ne dis pas que les corps semblent simplement m'être extérieurs, ou que mon âme semble simplement m'être donnée dans ma conscience, quand j'affirme que la qualité de l'espace et du temps (conformément à laquelle je pose le corps et l'âme comme étant la condition de leur existence) est uniquement dans mon mode d'intuition , et non dans ces objets en euxmêmes. Ce serait ma faute propre si je faisais une pure apparence de ce que je dois prendre pour un phénomène (1). Mais cela n'a pas lieu si l'on admet
(1) Les prédicats du" phénomène peuvent être attribués à l'objet
notre principe de l'idéalité de toutes nos intuitions sensibles. Si au contraire l'on attribue une réalité ohjective à toutes ces formes de représentations sensibles, on ne peut plus éviter que tout ne soit par là converti en pure apparence. Car si l'on considère l'espace et le temps comme des qualités qui doivent se trouver, quant à leur possibilité, dans les choses en soi 9 et si l'on réfléchit aux absurdités dans lesquelles on tombe alors, puisque deux choses infinies, qui ne peuvent pas être des substances, ni quelque chose d'inhérent aux substances, mais qui sont cependant quelque chose d'existant et même la condition nécessaire de l'existence de toutes choses, subsisteraient encore , quand même tout le reste serait anéanti ; alors on ne peut guère blâmer l'excellent Berkeley d'avoir réduit les corps à une pure apparence. No-
lui-méme en rapport avec nos sens , v. g. k la rose , la couleur rouge , ou l'odeur. Mais l'apparence ne peut jamais , comme prédicat , être attribuée k Tobjet , par la raison précisément qu'elle attribue k l'objet en soi ce qui ne lui convient que par rapport aux sens, ou en général par rapport au sujet, v. g. les deux anses attribuées primitivement k Saturne. Ce qui ne se trouve point du tout dans l'objet en lui-même , mais toujours dans son rapport avec le sujet , et qui est inséparable de la représentation de l'objet, est phénomène : ainsi , les prédicats d'espace et de temps sont attribués avec raison aux objets des sens comme tels ; et en cela il n'y a aucune fausse apparence. Au contraire, quand j'attribue la rougeur à la rose en soi, k Saturne des anses, ou k tous les objets extérieurs Fétendue en soi, sans avoir égard au rapport déterminé de ces objets au sujet et sans restreindre mon jugement en conséquence, alors seulement il y a fausse apparence.
tre existence même , qui , de cette manière, dépen-, drait de la réalité subsistante en soi d'un non-être , tel que le temps, ne serait, non plus que lui, qu'une vaine apparence; absurdité que personne jusqu'ici n'a encore osé soutenir.
IV. Dans la théologie naturelle, où il s'agit d'un objet qui ne peut absolument pas être un olget d'intuition sensible, non-seulement pour nous, mais absolument pas, même pour lui, on a grand soin de ne pas attribuer à son intuition ou manière de voir, le temps et l'espace, conditions de nos intuitions humaines; car toute la manière de connaître de Dieu, doit être intuition, et non \B,pensée, la pensée étant une preuve de fini. Mais de quel droit peut-on procéder ainsi, quand auparavant l'on a fait de l'espace et du temps les formes des choses en soi, et des formes telles que,commeconditionsderexistencedeschosesap-ton^ elles subsistent même après qu'on a tout anéanti par la pensée ! Car, comme conditions de toute existence en général, elles doivent l'être aussi de l'existence de Dieu. Si l'on ne fait pas de l'espace et du temps des formes objectives de toutes choses, il ne reste qu*à en faire les formes subjectives de notre mode d'intuition, tant interne qu'externe; lequel mode s'appelle sensible, par la raison qu'il n'est point, primitif, c'est-à-dire qu'il n'est pas tel que, par lui seul, l'existence même d'un objet soit donnée en intuition (un pareil mode ne peut, à ce qu'il me semble, apparte- I. 25
nir qu'à l'être suprême) ; il dépend au eontraire de Texistenee de Tobjet, et n'est par conséquent possible qu'à la condition que la capacité représentative du sujet en soit affectée.
Il est nécessaire aussi que nous restreignions l'espèce d'intuition dans l'espace et le temps à la sensibilité de l'homme. A supposer cependant que tout être pensant borné dût nécessairement en cela s'accorder avec l'homme (quoique nous ne puissions rien décider à cet égard), néanmoins cette universalité n'empêcherait pas que le mode d'intuition n'appartînt à la sensibilité, par la raison précisément que l'intuition est dérivée {intuitus derivativus) et non primitive (intuitus originarius). Elle n'est donc pas non plus intellectuelle, comme celle qui semble appartenir, d'après ce que je viens de dire, à un être indépendant, à l'Être suprême seulement, intuition qui n'est jamais le partage d'un être dépendant quant à son existence et à son intuition (qui est déterminée par son existence relativement aux objets donnés). Cette dernière observation sur notre théorie esthétique ne doit être regardée que comme un éclaircissement, et non comme une preuve.
Conclusion de FEsthétique transcen dentale.
Nous avons maintenant une des données requises pour la solution de la question générale de la philo*
Sophie transcendante : Comment les propositions synthétiques sont'-alles possibles à priori j car nous avons établi que c'est par des intuitions pures à priori, l'espace et le temps, dans lesquels nous trouvons, si toutefois nous voulons, en jugeant à priori, sortir du concept donné, tout ce qui peut être découvert à priori, non dans le concept, mais bien dans l'intuition qui y correspond, et tout ce qui peut être uni syntbéitiquement à ce concept. Mais, par cette raison, ces jugements ne s'étendent pas au delà des objets des sens, et n'ont de valeur que relativement aux choses qui sont du ressort de l'expérience possible.
(Page 107.) §XL
' On peut, faire sur cette table des eâftégories des observations curieuses, et qui peuvent conduire à des conséquences importantes par rapport à la forme scientifique de, toutes les connaissances rationnelles. Car il est évident que cette table est de la plus grande utilité pour la partie théorétique de la philosophie, qu'elle est même indispensable pour tracer le plan complet d'une science, en tant que cette science repose sur des concepts à priori, et pour la diviser mathémathiquement suivant des principes déterminés. Cette table contient évidemment tous les concepts élémentaires de l'entendement, même la forme de leur en-
semble ou système dans Tesprit humain; elle indique donc tous les moments d'une science spéculative projetée; elle en donne même jusqu'à Yordonnance, ainsi que nous Tavonè prouvé dans une autre occasion (1). Je ne ferai pour le moment que quelques-unes de ces observations.
Première observation. — La table des catégories, qui comprend quatre classes de concepts intellectuels, se divise d'abord en deux parties, dont la première concerne les objets de l'intuition (pure ou empirique) , la seconde, l'existence de ces objets (soit par rapport les uns aux autres, soit par rapport à l'eutcn-
dément).
La première classe de concepts est celle des catégories mathématiques, la seconde celle des catégories dynamiques. La première, comme on le voit, manque de concepts corrélatifs; il n'y en a que dans la seconde. Cette di£Eërence doit cependant avoir une raison dans la nature de l'entendement.
Deuxième observation. — Dans chaque classe, le nombre des catégories est le même ; elles sont au nombre de trois : ce qui est digne de remarque, puisque toute autre division à priori par concepts doit être dichotomique. Ajoutons encore que la troisième catégorie résulte toujours de T union des deux premières de chaque classe à laquelle elle appartient.
(1) Dans les Principes métaphysiques delà Physique,
Ainsi V Universalité (totalité) n'est que la multiplicité considérée comme unité; la Limitation n'est autre chose non plus que la réalité jointe à la négation; la Réciprocité est la Causalité d'une substance en détermination mutuelle avec une autre; enfin la Nécessité n'est que l'existence donnée par la possibilité ellemême. Mais il ne faut pas croire pour cela que la troisième catégorie ne soit qu'un concept purement dérivé, et non un concept primitif de l'entendement pur; car l'union de la première et de la seconde catégorie, pour former le troisième concept, exige de la part de l'entendement un acte particulier distinct de celui qui a lieu dans la première et la seconde catégo* rie. Ainsi, le concept d'un nombre (qui appartient à la catégorie de totalité) n'est pas toujours possible où se trouvent les concepts de pluralité et d*unité (v. g. dans la représentation de l'infini). De même, de ce que j'unis les deux concepts de cause et de substance, on ne comprend pas pour cela sur-le-champ l'mfluence, c'est-à-dire comment il est possible qu'une . substance soit cause de quelque chose dans une autre substance. Il faut donc évidemment pour cela un acte spécial de l'entendement. 11 en est de même des autres.
Troisième observation. — Quant à la catégorie de la Communauté j qui se trouve sous le troisième titre, son accord avec la forme du jugement disjonctif qui lui correspond dans la table des fonctions logiques^
n'est pas aussi évident que dans les autres classes. Pour s'assurer de cet accord, il faut remarquer que dans tous les jugements disjonctifs, la sphère (l'ensemble de tout ce qui est compris dans un jugement de cette nature) est représentée comme un tout divisé en parties (les concepts subordonnés); et, comme l'une de ces parties ne peut être contenue dans l'autre, elles doivent être conçues entre elles comme coordonnées et non comme subordonnées; dételle sorte qu'elles sedéterminent les unes les autres, non pas successivement ni partiellement comme dans une série, mais mutuellement comme dans un agrégat. Si donc un membre de la division est posé, est admis,, tous les autres sont rejetés, et réciproquement.
. Or, dès qu'une semblable liaison est conçue dans un tout des choses ^ alors l'une de ces choses comme effet, n'esè pas subordonnée à l'autre comme cause de son existence; mais toutes deux sont coordonnées en même temps et réciproquement comme causes l'une . de l'autre par rapport à leurdétermination|(v. g», dans un corps dont les parties s'attirent ou se repoussent mutuellement). C'est là une tout autre espèce de liaison que celle qui se rencontre dans le simple rapport de cause à effet (de principe à conséquence), rapport dans lequel la conséquence ne détermine pas à son tour le principe, et par cette raison ne forme pas un toi^t avec lui (tel le créateur avec; le monde). Ce pro« cédé qu'emploie l'entendement lorsqu'il se représente
la sphère d'un conqept divisé, est encore le même quand une chose est conçue comme divisible; et de même que les membres de la division s'excluent les uns les autres dans le premier cas, quoiqu'ils soient cependant réunis en une sphère, de même l'entendement se représente les parties d'une chose divisible, auxquelles (comme substances) compète individuellement une existence indépendante de celle des autres parties, comme réunies cependant en un tout.
§xii.
Mais on trouve encore un chapitre dans la philosophie transcendentale des anciens, qui comprend des concepts de l'entendement pur; concepts qui, bien qu'ils ne soient pas comptés parmi les catégories^ étaient cependant regardés comme devant avoir une valeur objective à priori. Si cela devait être, ces concepts augmenteraient le nombre des catégories ; ce qui est impossible. Ces concepts se trouvent compris dans cette proposition si fameuse parmi les scholastiques : Tout être est urij vraiy bon; quodlibet ens est UNUM, VERUM, BOTtuM. Mais quoique l'usage de ce principe fût presque nul par rapport aux conséquences (qui ne donnaient que des propositions tautologiques), à tel point que, dans ces derniers temps, il ne trouvait place dans les traités métaphysiques que par une sorte de respect; cependant une pensée qui a été si
longtemps en crédit^ quoiqa'eo apparence tout à fait vaine, mérite toujours qu'on en recherche l'origine, et autorise à conjecturer qu'elle pourrait bien avoir sa raison dans une loi de l'entendement ; raison qui, comme il arrive souvent, aurait été seulement mal interprétée. Ces prétendus attributs transcendentaux des choses ne sont que des exigences logiques, et des critères de toute connaissance des choses en général, connaissance à laquelle les catégories de quantité, c'est-à-dire Yunité^ la multiplicité et la totalité servent de fondement. Ces catégories n'étaient employées que dans un sens formel, comme si elles faisaient partie de la condition logique nécessaire pour toute connaissance, tandis qu'elles auraient dû être prises dans un sens proprement matériel, comme conditions delà possibilité des choses en elles-mêmes. D'un autre côté cependant ces critères de la pensée étaient inconsidérément convertis en des propriétés des choses en soi (i). Dans toute connaissance d'un objet il y a effectivement d'abord une unité de concept, qu'on" peut appeler unité qualitativSj en tant que l'ensemble de la diversité des connaissances est pensé sous cette unité; à peu près comme l'unité du thème dans un drame, dans un discours, dans une fable. Ensuite il y a vérité par rapport aux conséquences. Plus il y a. de consé-
(i) Ce qui prouve rinconséquence des anciens : puisquMls regardaient ces critères comme des catégories, ilsauraientdû ne leur accorder , comme aux catégories , qu'une valeur subjective. T.
quences vraies qui découlent d'un concept donné, plus il y a de caractères de sa réalité objective. C'est ce qa'on pourrait appeler la pluralité qualitative des signes ou caractères (1) appartement à un concept comme à un principe commun (sans que ces signes y soient pensés comme des quantités). Enfin, il y a perfection. Elle consiste en ce que cette multiplicité revient tout entière à son tour à l'unité de concept et s'accorde complètement et exclusivement avec ce concept; ce qu'on peut appeler intégralité qualitative (totalité). D'où il résulte clairement que ces critères logiques de la possibilité de la connaissance en général ne transforment ici en une conscience unique, au moyen de la qualité d'une seule connaissance comme principe, les trois catégories de la quantité, où l'unité doit être prise d'une manière absolu « ment homogène dans la production du quantum, que pour unir des éléments de connaissance hétérogènes. Le critère de la possibilité d'un concept (et non de l'objet de cette possibilité) est la définition , dans laquelle Yunité de ce concept, la vérité de tout ce qui peut en être immédiatement dérivé, enfin Vintégralité [ou perfection] de ce qui en a été tiré, sont trois choses nécessaires à la formation du concept total. Ou bien encore, ce qui revient au même, le critire d'une hy^ pothèse est tout à la fois l'intelligibilité du principe
(1) Des concepts élémentaires. V. Logiq. rfcA'an/. p.148,lr.fr.T.
394 S13»LÉ1ISNTS.
(TeœpUcation admis ou son unité (sans hypothèse subsidiaire); la vérité (accord entre elle et rexpérience) des conséquences qui en dérivent; enfin VintégraUié de principe d'explication de ces conséquences, lesquelles ne révèlent ni plus ni moins que ce qui a été mis en hypothèse, rendent analytiquement à posteriori ce qui était auparavant pensé synthétiquement à priori, et s'y rapportent parfaitement. ~ La table transcendentale des catégories, étant complète, n'admet donc point les concepts. d'unité, de vérité et de perfection. Et comme on considère jces concepts indépendamment des objets, il n'en doit être traité qu'en parlant des règles logiques générales de l'accord de la connaissance avec elle-même. .
(Page 118.)
Le célèbre Locke, pour ne pas i^vQXt fait attention à cela, et dérivant de l'expérience, par la raison qu'il les y rencontrait, des concepts purs de l'entendement, fut cependant si iiKonséquent qu'il tenta des recherches pour rendre compte de connaissances qui dépassent de beaucoup les bornes de l'expérience. David Hume reconnut que, pour avoir le droit de sortir de l'expérience [et de chercher des concepts ailleurs], leur origine devrait être à priori. Mais ne pouvant pas s'expliquer la possibilité que l'entendement doive concevoir comme nécessaire-
ment liés dans un objet des concepts qui ne le sont pas dans l'entendement, et n'apercevant pas qu'il peut arriver que Tentendemeat lui-même soit, à Taide de ces concepts, auteur de l'expérience dans laquelle ses objets se présentent, pressé cependant par la nécessité, il les dériva de l'expérience, c'est-à-dire d'une certaine nécessité particulière et subjective provenant d'une association fréquente dans l'expérience, et qui serait enfin prise très-faussement pour objective , c'est-à-dire, en un mot, de Yhabitude. Mais il fut ensuite très-conséquent, en ce qu'il fit ressortir l'im^ possibilité de franchir les bornes de l'expérience, au moyen de ces concepts et des principes qu'ils conr-
stituent. Toutefois la dérivation empirique dans laquelle ces deux philosophes sont toinbées ne peut se conciUer avec la réalité des connaissances scientifiques à priori que nous avons des Mathématiques pu^^ res, ni avec celle de la Physique générale y eltese^ trouve par conséquent réfutée par le fait.
Le premier de ces deux hommes célèbres ouvrit toutes les portes à l'extravagance, parce que l'esprit, ayant une fois le droit de son côté, ne se laisse plus contenir par de vagues conseils de modération. Le second tomba complètement dans le scepticisme dès qu'une fois il crut avoir découvert qu'une illusion générale de notre faculté de penser était cependant regardée comme raison. — Nous voilà parvenus au moment de rechercher si la raison humaine peut
passer saine et sauve entre ces deux écueils, si des bornes déterminées peuvent lui être assignées, et si cependant tout le champ légitime de son activité ne peut pas en même temps lui rester ouvert.
Avant de me livrer à cet examen, je rappellerai seulement la définition des catégories. Ce sont des concepts d'un objet en général, au moyen desquels rintuition de cet objet est considérée comme déterminée par rapport à une des fonctions logiques du jugement. Ainsi la fonction du jugement catégorique est celle du rapport du sujet au prédicat, par exemple: Tous les corps sont divisibles. Mais, par rapport au simple usage logique de l'entendement, on ne détermine pas auquel des deux concepts la fonction de sujet ou de prédicat doit être dévolue; car on peut dire également : Quelque chose de divisible est un corps. Mais quand, par la catégorie de substance, je fais entrer sous ce quelque chose le concept de corps, je décide alors que Tintuition empirique de ce corps dans l'expérience ne doit toujours être considérée que comme sujet, jamais comme simple prédicat ; et ainsi pour toutes les autres catégories.
(Page 118.) DÉDUCTION DES CONCEPTS INTELLECTUELS PURS.
SECTION II
Déduction transcendentale des concepts intellectuels purs.