XV
De la possibilité d'une liaison ou synthèse en général.
Le divers des représentations peut être donné dans
une intuition qui est purement sensible, c*est-à-dire qui n'est que la capacité de sentir ; et la forme do cette intuition peut se trouver à priori dans notre faculté représentative, sans être autre chose cependant qu'un mode d'affection du sujet. Mais la liaison (^conjunctio) d'une diversité quelconque ne peut jamais nous venir des sens, et ne peut par conséquent pas être contenue en même temps dans la forme pure de l'intuition sensible; car elle est un acte spontané de la faculté représentative; et, comme cette faculté doit s'appeler entendement, pour la distinguer de la sensibilité, alors toute liaison, que nous en soyons ou non conscients (que ce soit du reste uneliaison delà diversité de l'intuition ou de différents concepts, et que dans le premier cas l'intuition soit empirique ou non empirique), est un acte intellectuel que nous appellerons du nom commun de synthèse^ pour faire entendre en même temps par là que nous ne pouvons rien nous représenter comme lié dans un objet sans l'avoir lié auparavant même dans l'entendement, et que, dans toutes les représentations, la liaison est la seule qui n'est pas donnée par les objets, qu'elle ne peut être opérée que par le sujet lui-même ) parce qu'elle est un acte de sa spontanéité. On aperçoit facilement ici qu'elle doit être primitivement une et valoir indistinctement pour toute liaison, et que la décomposition analytique qui lui semble contraire la suppose cependant toujours;
car, où rentendement n'a rien lié, composé, il ne peut rien rien décomposer, parce qu'il a fallu que Ventendemeni seul donnât le composé à la faculté représentative.
Mais le concept de liaison emporte, outre le concept de diversité et de la synthèse de cette diversité, celui de l'unité de cette diversité même. La liaison est donc la représentation de l'unité synthétique àe la diversité (1). La représentation de cette unité ne peut donc provenir de la liaison ; elle seule au contraire rend enfin possible le concept de la liaison en s'ajoutant à la représentation de la diversité. Cette unité qui précède à priori tous les concepts de la liaison n'est assurément pas la catégorie de l'unité (§X, p. 99); car toutes les catégories se fondent sur lies fonctions logiques des jugements, et la liaison, et par conséquent l'unité des concepts donnés, est déjà pensée dans ces jugements. La catégorie suppose donc déjà la liaison. Nous devons donc chercher plus haut cette unité (commequalitative,§XII, Suppl.XIII, p. 391), savoir, en ce qui contient le principe même de l'unité des différents concepts dans les jugements, par consé-
(1 ) Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si les représenlatioDs mêmes sont identiques, et par conséquent si l'une peut être analytiquement pensée par le moyen de l'autre. La conscience de l'une, en tant qu'il est question de diversité, doit cependant toujours être distinguée de la conscience de l'autre; il ne s'agit ici que de la synthèse de cette conscience (possible).
qûentdaûs le principe de la possibilité de Tentendement même quant à son usage logique.
§xvi.
De Tunité primitivement synthétique de Tapperception.
Le : je pense ou la conscience de ma pensée, doit pouvoir accompagner toutes mes autres représentations, car autrement quelque chose serait représenté en moi sans pouvoir être pensé ^ ce qui revient à dire, ou que la représentation serait impossible, ou tout au moins qu'elle ne serait rien pour moi. La représentation qui peut être donnée avant toute pensée, s'appelle in^mfion. Toute diversité de Tintuition a un rapport nécessaire aujepense^ dans le même sujet où se trouve celte diversité. Mais cette représentation est un acte de la spontanéité; c'est-à-dire qu'elle ne peut pas être considérée comme appartenant à la sensibilité. Je l'appelle apperception pure^ pour la distinguer de l'apperception empirique ; ou bien encore apperception primitive, parce qu'elle est cette conscience de soi-même qui, en donnant naissance à la représentation je pense (laquelle représentation doit pouvoir accompagner toutes les autres, puisqu'elle est la même dans toute conscience), ne peut plus être elle-même accompagnée d'aucune autre. J'appelle aussi son unité l'unité transcendentale de la conscience, pour indiquer la possibilité de la connaissance à priori qui en résulte; car les représenta-
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lions variées, qui sont données dans une certaine intuition 9 ne seraient pas toutes mes représentations si elles n'appartenaient pas toutes à une même conscience. C'est-à-dire que, comme représentations miennes (quoique je n'en aie pas la conscience comme telles), elles doivent être nécessairement soumises à la condition sous laquelle seule elles peuvent être toutes dans une conscience générale du moi, parce qu'autrement elles ne seraient pas toutes miennes. De cette liaison primitive résultent plusieurs conséquences.
A savoir, que cette identité universelle de l'apperception d'une diversité donnée dans l'intuition contient la synthèse des représentations, et n'est possible que par la conscience de cette synthèse. Car la conscience empirique qui accompagne différentes représentations est en soi diverse et sans rapport à l'identité du sujet. Ce rapport ne s'opère donc pas encore parce que j'accompagne de ma conscience toutes mes représentations, mais parce que je les ajouteVune à l'autre^ et que je suis conscient de leur synthèse. Par conséquent, par cela seul que je puis unir en une conscience unique une diversité de représentations données, il est possible que je me représente r identité de la conscience dans ces représentdUions mêmes; c'est-à-dire que l'unité analytique de l'apperception n'est possible que dans la supposition
d'une unité synthétique (1). Quand je pense que ces représentations données en intuition m'appartiennent toutes, c'est comme si je les réunissais en une seule conscience; au moins puis-je les unirde la sorte. Et, quoique cette pensée même ne soit pas encore la conscience de la synthèse des réprésentations, elle en suppose néanmoins la possibilité. C'est-à-dire que par cela seul que je piiis comprendre en une seule conscience la diversité des représentations, je les appelle toutes mes représentations; car autrement j'aurais un [moi] Même d'autant de variétés de. couleurs que j'ai de représentations avec conscience. L'unité synthétique de la diversité des intuitions^ comme donnée à priori, est donc le fondement de
(1) L'unité analytique de la conscience se rattache à tous les concepts communs, comme tels: par exemple, si je pense au rotige en général , je me représente par là une qualité qui peut être trouvée (comme signe) dans quelque chose , ou qui peut être unie à d'autres représentations. Je ne puis donc concevoir Funilé analytique dans mon esprit que parle secours d'une certaine unité synthétique pensée auparavant, quelle qu'elle soit du reste. Une représentation qui doit être conçue commune à des choses différentes est considérée comme appartenant à des choses qui ont encore en elles, outre cette représentation , quelque autre chose de différent. Elle doit donc être conçue en unité synthétique avec d'autres représentations (ne seraient-elles que possibles) avant que je puisse penser en elle l'unité analytique de la conscience qui la rend canceptus communis. Ainsi, l'unité synthétique de l'apperception est le point culminant auquel on doit rattacher toute opération intellectuelle, toute logique même^ et d'après elle toute philosophie transcendentale. Il y a plus: cette faculté est l'entendement lui-même.
ridentité de l'apperception même qui précède à priori toute pensée déterminée ea moi. La liaison ir'est pas dans les objets et ne peut en être empruntée ni tirée par Vobservation, pour être enfin reçue dans l'entendement, qui n'est lui-même que la- fat cuUéd'uniràjorion, et de soumettre la diversité des représentations données à l'unité de l'apperception. Ce principe est le plus élevé de toute la connaissance humaine.
Ce principe de l'unité nécessaire de l'apperception est, à la vérité, une proposition identique, une proposition analytique par conséquent; mais il explique cependant la nécessité d*une synthèse de la diversité donnée dans une intuition, puisque sans cette synthèse, l'identité constante de la conscience de soi-même ne peut être conçue. Car le moi, comme représentation simple, ne donne aucune diversité : le divers ne peut être donné que dans l'intuition, qui est différente de la représentation du moi, et ne peut être pensé que par une liaison en une seule conscience. Un entendement dans lequel toute diversité serait donnée en même temps par la conscience percevrait; mais le nôtre ne peut que penser ou concevoir seulement, et doit chercher l'intuition dans les sens. J'ai donc conscience du [moi] Même identique, par rapport à la diversité des représentations à moi données dans une intuition, puisque je les appelle toutes mes représentations, et que toutes en constituent une
seule. Ce qui est la même chose que si j'étais conscient d'une synthèse nécessaire à priori de ces représentations, synthèse que j'appelle unité synthétique primitive de Tapperception à laquelle sont soumises toutes les représentations qui me sont données, mais à laquelle elles doivent aussi être ramenées aa moyen d'une synthèse.
S XVU.
Le principe de T unité synthétique de Tapperceptiou est le principe suprême de tout usage de Tentcndement.
Le principe suprême de la possibilité de toute intuition par rapport à la sensibilité, suivant T Esthétique transcendentale^ est, comme nous Tavons vu, la Soumission de ^toute diversité de l'intuition aux conditions forrtiellé^ de l'espace et du temps. Le principe soprêine db la m'ênie;possibilité par rapport à l'en* tewdénientest qiue, Toute diversité de l'intuition est soumise aux conditions de l'unité originôUem^t synthétique de l'apperception (1). Au premier de ces
(1) L'espace et le temps, et toutes leurs parties, sont des intuitiofis, par conséquent des représentatipns siiigulières , avec la diversité qu'elles renferment (Voy. l'Esthétique transcendentalej. Ce ne sont donc pas de simples concepts au moyen desquels là même conscience soit comme comprise dans un grand nombre de représentations; mais ce sont des représentations nombreuses qui sont comme comprises dans une seule, et dont la conscience est, pour ainsi dire , composée. L'unité de conscience en est donc reconnue être synthétique , mais néanmoins primitive. Le caraetère d'unité individuelle de cette conscience est important dans l'application (Voy. § XXV).
principes sont soumises toutes les représentations diverses des intuitions, en tant qu'elles nous sont données : elles se rapportent au second principe, en tant qu'elles doivent pouvoir être liées en une seule conscience ; car sans cela rien ne peut être pensé ou connu de la sorte, parce que les représentations données n'auraient pas en commun l'acte de l'apperceptionje pense, et par conséquent ne seraient pas liées en une seule et même conscience.
V entendement j pour parler généralement, est la faculté des connaissances. Ces connaissances consistent dans le rapport déterminé des représentations données à un objet. Mais un objet est ce dans le concept de quoi la diversité d'une intuition donnée est liée. Or toute liaison des représentations exige unité de conscience dans leur synthèse. L'unité de conscience est donc la seule chose qui forme le rapport des représentations à un objet, par conséquent leur valeur objective ; c'est ce qui fait que ces représentations deviennent des connaissances, et ce sur quoi repose aussi la possibilité même de l'entendement.
La première connaissance pure de l'entendement^ celle sur laquelle se fonde tout le reste de son usage et qui est indépendante de toutes les conditions de l'intuition sensible, c'est donc le principe de l'unité 5y?UMi7ue originelle de l'apperception. Ainsi la simple forme de l'intuition sensible extérieure, l'espace, n'est pas encore une connaissance; l'espace ne donne
que la diversité de l'intuition à priori pour la connaissance. Mais si je veux connaître quelque chose dans l'espace, par exemple une ligne, je dois la tirer^ et par conséquent exécuter synthétiquement une certaine liaison de la diversité donnée, de telle sorte que l'unité de cette action soit en même temps Tunitéde conscience (dans le concept d'une ligne), et que par là, et pas avant, un objet (un espace déterminé) soit connu. L'unité synthétique de la conscience est donc une condition objective de toute connaissance, dont je n'ai pas simplement besoin^même pour connaître un objet, mais à laquelle toute intuition doit être soumise, pour qu'elle puisse devenir un objet pour moi, parce qu'autrement, sans cette synthèse, la diversité ne pourrait se lier on une conscience.
Cette dernière proposition est même, comme on l'a dit, une proposition analytique, quoiqu'elle fasse, à la vérité, de l'unité synthétique la condition de toute pensée; car elle signifie seulement que toutes mes représentations dans une intuition donnée quelconque doivent être soumises à la condition sous laquelle seule je puis les rapporter comme représentations miennes, au Même identique, et par conséquent les unir synthétiquement comme dans une seule apperception par l'expression générale /e pense.
Ce principe ne vaut cependant pas nécessairement pour tout entendement possible en général, mais seulement pour celui par l'apperception pure duquel
rien de divers n'est encore donné dans la représentation : je suis. Un entendement dont la conscience donnerait en même temps la diversité de l'intuition, entendement par la représentation duquel les objets de cette représentation existeraient en même temps, n'aurait pas besoin d'un acte particulier de la synthèse de la diversité pour obtenir l'unité de conscience nécessaire à l'entendement humain, qui pense purement et simplement sans percevoir. Mais, pour Tentendement humain, ce principe est nécessairement le premier principe; tellement qu'il ne peut se faire la moindre notion d'un autre entendement possible, c'est-à-dire d'un entendement, ou qui perçoive lui-même, ou qui ait quelque autre intuition sensible, différente de celle qui a son principe dans l'espace et le temps.