LA LUTTE CONFONDU!-: AVEC LA MORT TOTALE
Si les darwiniens voulaient faire des comparaisons jiisles entre les phénomènes biologiques et les pliénomèncs sociaux, ils ne devraient pas mettre en parallèle les luttes des collectivités humaines avec les luttes individuelles d'animaux d'espèces différentes; ils devraient mettre en parallèle les luttes au sein des collectivités humaines avec les luttes des cellules au sein des organismes vivants. Dans ce cas les analogies seraient nombreuses et plus précises.
Les découvertes de la physiologie moderne, opérées en grande partie grâce au microscope perfectionné, ont montré que les cellules de nos corps se livrent des combats acharnés. Chaque tissu, chaque oi'gane tâche d'accaparer la plus grande somme de substances alimentaires, qui1;te ù en priver les autres tissus et lel autres organes. Cependant, aucune cellule, en fait, ne se nourrit de la substance des cellules voisines (sauf une exception dont je vais parler tout à l'heure). Le combat entre cellules ne se fait donc pas par absorption, comme entre individus d'espèces différentes, mais par élimination. CependanI, le combat par élimination entre cellules du même organisme n'a pas pour résultante la mort totale, mais la mort partielle <ie la cellule vaincue, c'est-à-dire seulement un affaiblissementde vitalité. Les combats entre cellules ressemblent donc aux combats de deux citoyens au sein d'un Elat bien organisé, et non aux combats de deux plantes i|ui s'arrachent la lumière et les substances alimentaires du sol. ce qui se termine par la mort complète du vaincu.
I^a lutte, (les cellules, au sein (l(! l'organisme, aboutit non à une destruction, mais à un(î subordination. L'organe ou le tissu vainqueur s'accroît, l'organe ou le lissu vaincu s'affaiblit. Chez un athlète, qui usé constamment de ses bras, les biceps deviennent très volumineux. ('An/.
un savant, qui pense beaucoup, le cerveau absorbe plus de sang et les biceps restent malingres '.
Les cellules, au sein de l'organisme, sont comme les hommes, au sein de la société. Elles sont opposées les unes aux autres dans une certaine mesure, et cependant elles sont aussi alliées les unes aux autres. Ainsi, dans un régiment qui attaque l'ennemi, chaque soldat cherche à préserver sa vie, même au détriment de ses camarades. Voilà donc une opposition, un antagonisme. Mais aucun soldat n'attaque son camarade, et tous ensemble attaquent le régiment ennemi. Voilà un état de solidarité. Il y a donc lutte simultanée et entre les soldats du même régiment et entre les soldats des deux régiments ennemis. Mais ces deux luttes s'effectuent par des procédés complètement différents. Au fond, l'alliance n'est autre chose qu'une modification des procédés de la lutte, l'abandon de l'attaque contre le voisin.
Passons maintenant à la seconde grande analogie qui existe entre les phénomènes se produisant au sein du même organisme et les phénomènes se produisant au sein des sociétés.
Les recherches d'Elie Metchnikof et dautres naturalistes ont montré qu'il y a dans le corps humain des cellules errantes et mobiles, qui ont deux fonctions principales : celle de combattre les microbes pathogènes qui nous envahissent par la respiration et celle de faire, pour ainsi dire, la police de notre corps en détruisant les éléments histologiques décomposés. Les cellules accomplissant cette dernière fonction s'appellent les macrophages. Ceux-ci emploient le procédé de l'absorption totale. Ils tuent et détruisent complètement les cellules vieilles et décomposées. Quoique on voie reparaître ici la destruction com-
1. Il y a des cas où la lutte entre les cellules a pour conséquence un affaiblissement si grand des vaincus que l'équilibre f;énéral de l'association est rompu. On se trouve alors en présence d'un cas pathologique qui peut amener une dissociation complète, c'est-à-dire la mort totale de l'individu. 11 sera question de ces phénomènes au livre suivant.