‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 4 sur 94 · Op. ci/., p · texte numérisé non relu

Op. ci/., p

12 ERREURS DE L ORIJRIC RIOLOCIQUE

d'exercer et d'épanouir sa force et celle de son peuple. II a constamment misen pratique cette conception n agonale » de l'existence sans remords et sans scrupules, sans miséricordepour les faibles etsansgénérositépourles vaincus. » On comprend combien les idées darwiniennes devaient être sympathiques à un pareil esprit. Il y trouvait la justification complète de ses tendances, une sanction supérieure, s'il est possible de s'exprimer de la sorte. Aussi sa politique fut-elle basée sur le darwinisme, et il considéra toujours que la force prime le droit. Bismarck fit école, M. Chamberlain en Angleterre, les impérialistes, aux Etats- Unis et ailleurs, proclamèrent en ton te circonstance, comme le terrible chancelier de fer, que la force seule était noble, belle et respectable. Le banditismefut élevésurun superbe piédestal par les souverains, les ministres et les hommes d'Etat aux instincts conquérants .

Au banditisme d'en haut répondit immédiatement le banditisme d'en bas. Karl Marx fut le complément de Bismarck. Il proclama que la lutte des classes était le fondement même de la vie sociale et que cet antagonisme invétéré et irréductible devait résoudre le problème de la misère. Au socialisme sentimental, Marx prétendit substituer le socialisme scientifique, et il s'appuya précisément sur le darwinisme pour démontrer .que la lutte des classes était une loi de la nature. 11 la présenta comme un cas particulier, comme la forme économique d'un phénouiône universel. Marx eut autant de disciples que Bismarck. Tous ceux qui, de nos jours, prêchent les méthodes révolutionnaires violentes et attendent le «grand soir », comme les Juifs attendaient le Messie, tous ces individus sont imprégnés de darwinisme social.

Les événements de la seconde moitié du xix" siècle contribuèrent également à augmenter la vogue du darwinisme. Sous ce rapport, la première place appartient à la guerre de 1870. Pour les Allemands, rien de plus explicable. Enivrés

par leurs fulgurantes victoires, ils furent amenés à Tadoration de la force brutale. Ils déclarèrent hautement qu^le primait le droit, trouvèrent tout naturel qu'elle menât le monde, prétendirent que les vaincus n'avaient pas lieu de protester et assurèrent qu'ils devaient simplement se soumettre à leur sort.

Mais, si paradoxal que cela puisse paraître, la guerre de 1870 augmenta aussi la popularité du darwinisme en France! Il semblerait que ce pays, ayant subi une violation flagrante de ses droits, dùl trouver la force abjecte et le droit admirable. Et pourtant il n'en fut pas ainsi. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Elle tient à des causes très complexes, qu'on peut cependant démêler sans trop de peine.

Après les défaites de 1870, l'esprit public français aurait pu suivre deux directions différentes. Les Français auraient pu dire: « Nous avons subi une injustice odieuse. Il faut donc faire toutce quiesten notre pouvoir pour que des attentats internationaux de ce genre ne puissent pas se répéter. II faut tâcher de supprimer l'injustice, en d'autres termes, travailler à l'union internationale. La force est abjecte, ledroitseulestbcau. Abasiaforcc, vive ledroit ! «Mais une autre conclusion était aussi possible : « La puissance militaire des Prussiens nous a infligé les humiliations les plus dures et les tourments les plus cruels. Si la force avait été de notre côté, c'est nous qui aurions goûté les ivresses du triomphe, et ce sont les Prussiens qui auraient éprouvé les anuu'tumesde la défaite. Uien n'est plus utile que la puissance. A bas le droit, et vise la force! » Depuis des siècles, la France avait été une nation formidable, belliqueuse, lièrc, grisée de succès. Deux fois elle avait exercé une hégémonie incontestée en Europe : sous Louis XIV et sous Na|)oléon; la France avait usé et abusé de la force. Elle ne put se consoler de l'avoir perdue. (Juand il fallut bien s'y résigner, la force lui parut plus belle el plus enviable (|ue jamais, l'allé l'adora avec un redouble-

li ERREURS DE l'oRDRE BIOLOGIQUE

ment de ferveur. De là le succès du darwinisme social en France et le mépris dans lequel tombèrent « l'idéalisme » et « l'idéologisme », c'est-à-dire la politique du droit.

Mêmes circonstances en Italie. Quand, à l'époque du RisorgÙ7ienlo,\es diirérents Etats de ce pays formèrent enfin une nation, elle subit, coup sur coup, l'amertume de la défaite, d'abord à Custozza, puis à Lissa. Dans leur période d'effervescence juvénile, si l'on peut s'exprimer ainsi, les Italiens avaient un âpre désir de se faire une place égale à celle des autres puissances de l'Europe. N'ayant pu l'obtenir, ils en éprouvèrent un amer regret, et la possession de la force leur parut, à eux aussi, constituer le comble de la félicité humaine. Ils sentaient que la victoire les aurait exaltés autant que la défaite venait deles décourager . Ils comprenaient qu'avec une ou deux brillantes batailles ils auraient occupé immédiatement une situation au premier rang. Ils furent frustrés de cette joie profonde et se virent condamnés à la modestie. Tout cela donna un prestige extraordinaire à la force et favorisa la popularité des doctrines darwiniennes. Les Italiens venaient d'inaugurer une ère nouvelle dans l'histoire du' monde : la formation d'un grand État, non par des massacres sur les champs de bataille, mais par des plébiscites unamines de citoyens. Les Italiens avaient la gloire magnifique d'être la première nation fondée par le droit. Ils attribuèrent à ce fait une médiocre importance. Ils auraient préféré de beaucoup une victoire sur des soldats en chair et en os à la plus belle des victoires dans le domaine de l'idée. Or, toute exaltation de la force brutale servait les doctrines darwiniennes.

Les autres nations de l'Europe furent naturellement influencées par le courant d'idées qui s'établit en France, en Allemagne et en Italie. L'Angleterre était le berceau du darwinisme. Elle lui fut naturellement très sympathique, d'autant plus que l'Angleterre avait un immense empire

colonial fondé sur la force et, en partie encore, soutenu par elle.

Telles furent, en Europe, dans la seconde moitié du xix° siècle, les circonstances qui augmentèrent le prestige de la force, et, par contre-coup, la popularité des doctrines darwiniennes.

Page 1