‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 30 sur 94 · Viiir, à en piiint •!(■ vue. plus lias, [i. ITil · texte numérisé non relu

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sans exception peuvent adapter le milieu à leurs besoins. C'est parce que les darwiniens oublient ce fait qu'ils ne comprennent pas bien la nature véritable du lien social.

C'est le désir de se procurer certains avantages matériels, et non le désir de supprimer les avantages matériels du voisin, qui a constitué le lien municipal. Et ce qui est vrai, en petit, pour l'association urbaine est vrai, en grand, pour l'association nationale. Ainsi, la nationalité italienne est constituée par un certain ensemble de sons (la langue), de productions mentales (la littérature), d'oeuvres d'art (les monuments) et de sentiments. C'est par cet ensemble que les Italiens se sentent différents des autres peuples, c'est cet ensemble qui marque les limites de leur groupe social. C'est la croissance de noire groupe national, non la décroissance des autres, qui constitue le but de tous nos efforts. En 18G1, les Italiens étaient 24 millions et les Allemands 33 millions. Aujourd'hui, les Italiens sont 34 millions et les Allemands 62 millions. Les deux nations ont pu croître parallèlement parce que la croissance des hommes vient de la plus grande quantité de denrées tirées du milieu physique. Puisque les nations peuvent pi'ospérer simultanément, elles peuvent ne nourrir aucune animosilé les unes contre les autres ; donc il est antiscientifique d'affirmer que l'antagonisme est le facteur unique formant le lien national. Il serait absurde de soutenir, par exemple, que les Italiens ont le sentiment de leur nationalité uniquement par haine des Allemands. En aucune façon; les Italiens ont ce sentiment par sympathie pour leurs compatriotes. Le point de vue négatif existe assurément, mais cela n'empêche pas le point de vue positif d'exister aussi.

On a souvent affirmé que l'Europe ne s'unirait que le

jour où elle serait attaquée par l'Asie. Cela n'est pas vrai

à tous les points de vue, cela peut être vrai seulement au

' point de vue militaire. Au temps de Voltaire, le péril jaune

n'existait pas; dès celte époque, cependant, les Européens

se sentaient parfaitement solidaires parce qu'ils avaient la même culture intellectuelle. Les darwiniens se trompent du tout au tout lorsqu'ils s'imaginent que le lien social est fait uniquement par le besoin d'éviter la douleur. Nullement ; il est fait aussi par le besoin de ressentir le plaisir.

On peut montrer encore à un autre point de vue comment le darwinisme social empêche de comprendre la nature réelle de l'association.

M. B. Beau résume comme il suit les idées exprimées par M. E. Faguet dans son livre sur le Pacifisme : « On peut prévoir que l'Europe continueraà être emportée dans le grand mouvement où elle est engagée depuis des siècles. Les grands empires deviendront plus grands, les nations faibles seront conquises, et l'Europe ne comptera plus que deux ou trois agglomérations nationales. Ces deux ou trois empires s'entrechoqueront en luttes effroyables. Peut-être 'l'un d'entre eux Unira par conquérir les autres. Mais, même alors, cela ne sera pas la paix. Les peuples garderont le souvenir de leur indépendance. Un peu partout des séparatismes se manifesteront ; l'énorme empire se désagrégera en nationalités nouvelles et hostiles. Tout recommencera dans un cycle nouveau, et ainsi de suite indéfiniment'. »

(Je passage est véritablement remarquable. Pour M. Faguet, on le voit, il n'y a que la guerr(\ Les autres phénomènes sociaux n'existent pas pour lui. M. Faguet, nialiieureusement, représente bien, dans ce cas, la grande masse du public; européen, qui, lui aussi, est complètement avcugh' et hy|)iiolisé par les combats. L'immense série des phénomènes économiques, politiques et intellectuels qui, à chaque minute, à chaque heure, pendant des siècles, sans ari'êl ci sans repos, tisse la trame des associa-

I. Voir la l'iti.r i„ir Icdniil. il(.' iiovciiilirc 190S, y. llij.

114 ERUEURS f;É\ÉR.\I.ES DE l'oRDRE SOCIOLOGIQUE

tions humaines, échappe au regard superficiel de l'immense majorité des hommes. M. Faguet ne semble même pas se douter que la circulation vitale fait l'association, que l'association est dans un état de perpétuel devenir, que son aire s'étend constamment. M. Faguet est hypnotisé par l'Empire romain. Il ne peut se représenter les événements futurs que comme une répétition servile des agissements du peuple-roi. M. Faguet ne voit pas toutes les circonstances nouvelles qui existent maintenant et qui n'existaient pas dans l'antiquité. La Bourse d'Alexandrie et celle d'Antioche, à l'époque de Trajan, ne baissaient pas trois heures après une baisse à la Bourse de Lutèce. Et cela par la raison toute simple que, sous Trajan, il n'y avait de bourse ni à Alexandrie, ni à Antioche, ni à Lutèce. Et même, si ces bourses avaient existé, elles n'auraient pu entrer en communication les unes avec les autres qu'en trois semaines et non en trois heures. D'autre part, à cette époque, aucun des territoires, oiî se sont formées ensuite les grandes nations modernes, ne dépendait d'un autre pour ses subsistances quotidiennes'. Lacirculation vitale étant devenue aujourd'hui cent fois plus active que sous Trajan, la coalescencedes sociétés a augmenté dans une mesure proportionnelle. Actuellement, une nation européenne soufl're immédiatement dès que souffre sa voisine -. Or, la soulfrance commune et simultanée constitue précisément, comme je l'ai montré au commencement de ce chapitre, l'essence même de l'association.

Une conclusion de la plus haute importance se dégage de ce qui vient d'être dit. Si lacirculation vitale forme la

1. Sauf la ville de Rome, mais cela par suite de circonstances politiques (les distributions de rannone).

2. Baisse des fonds, stagnation du commerce, diminution de la consommation, crise desafîaires, etc., ensemble de faits qui amène l'appauvrissement des peuples, donc une diminution de jouissance.

sociétt'', //// a sociclr aussitôt qu il s' est formé une circulation vitale. L'AniL^rique du Sud et l'Italie faisaient des sociétés complètement séparées au xiv'' siècle parce qu'il n'y avait alors aucune circulation vitale entre elles. Elles font maintenant une société parce qvie cette circulation vitale s'est établie. Les vraies limites des groupes sociaux sont où se termine la circulation vitale. Mais les limites qui sont les vraies ne paraissent pas toujours être les vraies à l'immense majorité des hommes.

La nature est une et infinie. Nos organes et notre esprit, étant très faibles, ne peuvent pas percevoir cette unité infinie d'un seul regard. Force nous est donc d'examiner les phénomènes successivement et, pour cela, d'établii des catégories imaginaires, existant seulement dans nos cerveaux et nullement dans le monde extérieur. Quand nous disons des gaz, des liquides, des solides, des plantes, des animaux, nous établissons comme autant de casiers dans lesquels nous logeons les images du monde extérieur. Mais les cadres de ces casiers n'existent pas plus dans la réalité que les lignes, tracées sur nos cartes pour indiquer les méridiens et les parallèles, n'existent d'une façon concrète sur le sol de notre planète. Comme c'est notre esprit qui trace les cadres, il faut s'attendre à ce que les divisions arbitraires que nous inventons ne cori'cspondent pas (riiiic façon bien exacte aux faits extérieurs '.

Or, s'il est des catégories arbitraires, ce sont bien celles di' la sociologie : la famille, la classe, le clan, la tribu, la phratrie, la cité, l'Ktat, la nationalité, le groupe de civilisation. Voilà un ensemble de cadres dont l'imprécision est tout ce qu'il y a de plus complet. Et il ne peut pas en être autr(îment. D'abord, lors(ju'il s'agit des plu-nomènes sociaux, nous sommes petits et l'objet à étudier est grand. Il n'eu est pas ainsi dans le domaine biologique. Même le

I J'ai iiioiilrr plus tuuil, .'i In pofje '.lO, comliieu il litait difficile do dcleriiiiiicr I mdividii. l/iiidivldii. iri elTct. est fort souvent une cunvenlioii do iiciirc esprit.

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plus énorme des animaux, la baleine, peut être observé directement d'un seul regard de nos yeux. Les cadres précis sont d'autant plus difficiles à tracer d'une façon exacte que les objets se dérobent à notre perception direcle. En second lieu, parle fait même que la société est vivante, elle change constamment. Alors les cadres sont difficiles à tracer, non seulement parce qu'ils sont étendus, mais encore parce qu'ils n'ont aucune fixité. Autant vouloir donner les limites d'un nuage en termes géométriques et dire qu'il est une ellipse, un cercle ou un carré.

Il y a cependant certaines associations qui nous paraissent avoir des contours précis, correspondant vraiment à des faits concrets : tels sont la famille et l'Etat. Cependant il n'en est pas ainsi dès qu'on regarde les choses de près. Qui constitue la famille ? Est-ce le père, la mère et les enfants? Doit-on y comprendre aussi les ascendants, les collatéraux, les parents par alliance, les enfants adoptifs? Les cousins issus de germain font-ils partie de la famille ou n'en font-ils pas partie ? Il est donc impossible de tracer les limites précises de la famille si l'on se place au point de vue des liens physiologiques ou matrimoniaux. La famille n'est pas non plus une notion de l'ordre topographique, puisque ses membres peuvent vivre aux quatre coins du monde tout en gardant entre eux une cohésion très grande. On peut ajouter que les membres d'une famille peuvent se déplacer constamment sans rompre le lien qui les attache les uns aux autres. Mais, même si l'on voulait donner au mot famille une acception topographique el dire qu'elle est constituée par les individus vivant sous le même toit, ses limites ne seraient pas plus précises. Les serviteurs feraient alors partie de la famille. Or, les serviteurs peuvent changer, les membres de la famille se déplacer. La même demeure, à deux périodes dilférenles, ne comprendra pas les mêmes habitants. Donc, aupoint de vue topographique également, la famille n'a pas de limites précises.

LES LIMITES DE l'aSSOCIATION H7

On affirme que l'Etat en a certainement, puisque ses frontières sont tracées véritablement sur le sol par des obstacles naturels ou des poteaux indicateurs. La France a une étendue précise et sa forme, pour être complexe, n'en a pas moins une réalité concrète. C'est par suite de sa prétendue objectivité que l'Elat estdevenu le lien social par excellence, l'individu social, si l'on peut s'exprimer ainsi. Quand les darwiniens parlent des progrès réalisés par les homicides collectifs, ce sont toujours les homicides entre citoyens appartenant à des Etats indépendants qu'ils ont uniquement en vue. L'ennemi du dehors est le citoyen d'un Etat étranger. C'est entre Etats souverains que la tuerie fait, soi-disant, avancer la civilisation, tandis quelle la fait reculer entre citoyens du même Etat.

Eh bien, malgré la netteté que donne le tracé des frontières, la notion de l'Etat s'évanouit comme un brouillard aussitôt qu'on veut serrer de près les réalités. Il n'est pas plus facile de dire oîi finit un Etat que de dire où finit une famille. C'est peut-être même encore plus malaisé. Et cela parce que soiiverainelé et Etat sont des termes identiques. On n'a un Etat indépendant, un État, dans la véritable acception de ce terme, que lorsqu'une collectivité politique est complètement souveraine. Mais, dans la pratique, celte souveraineté comporte les diversités les plus extrêmes, allant de la liberté complète à l'entière subordination. .Je délie que l'on [)uisse me diresi, à l'heure présente, Cuba est un i']lat absolument souverain ou un litat vassal. Sitôt qu'il se produit des désordres à Cuba, les Etats-Unis d'Amérique envoient des troupes pour les réprimer. Cuba se trouve donc, en fait, complètement subordonnée aux autorités de Washington. Cependant Cuba j)cut conclure des traités av(!c les nations éti'angères d'une fa(;on complètement indépendante, elle se gouverne à sa guise, elle est eu dehors de la ligne des douaniîs américaines. Cuba semble donc un l'Uat souverain. La relation entre la puissance du Canada et l'Angle-

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terre est également très difficile à préciser. Le Canada est-il un Etat souverain ou ne l'est-il pas? En droit international, on tranche la question par la négative. Mais le Canada possède une autonomie si grande que la couronne d'Angleterre y exerce, en réalité, une domination purement nominale. C'est par suite des nuances innombrables qui peuvent exister dans les degrés de souveraineté qu'il est impossible de dire où finit l'Etat. Ainsi Cuba fait-elle partie des Etats-Unis, la Corée fait-elle partie du Japon, la Crète fait-elle partie de la Turquie'"?... Selon que l'on répond par l'affirmative ou par la négative, on étend ou on restreint les limites des Etats-Unis, du Japon, etc. Donc, les limites politiques sont imprécises, vagues et impossibles à déterminer dune façon indiscutable.

Ce qui fait encore évanouir un peu les souverainetés, ce sont les alliances internationales. Actuellement, si la France est attaquée par deux puissances, la Russie est obligée de marcher à son secours, en vertu des stipulations de la double alliance. Comme le gouvernement français, par sa conduite, peut amener l'Aliemagne à attaquer, la souveraineté de la Russie s'évanouit dans une certaine mesure, puisque sa liberté d'action est subordonnée, actuellement, aux actes d'une autre puissance.

Il est à peine nécessaire de dire que les limites du clan, de la phratrie, de la classe sociale, de la nationalité, du groupe de civilisation, sont encore plus vagues et plus changeantes que les limites de l'Etat. Où finit la nationalité française, par exemple ? Les dix-huit millions d'hommes qui, dans le midi de la France, parlent différents dialectes de la langue d'oc appartiennent-ils à la nationalité française ou à la nationalité languedocienne? Les Flamands de la Belgique appartiennent-ils à la nationalité hollandaise, ou i'orment-ils une nationalité séparée? La réponse à ces questions dépend fort souvent d'appré-

1. La seule trace de la souveraineté de l'empire ottoman en Crète est un drapeau planté sur un roc hors de l'île.

LES LIMITES DE L ASSOCIATION ll'J

ciations subjectives. Donc, lanationalité, non plus, n'a pas de limites nettement déterminées.

Si l'on veut ne pas se payer de mots et aller au fond des choses, on doit reconnaître qu'il y a seulement deux réalités objectives et concrètes : l'individu et l'iiunianité. L'un est délimité nettement par l'enveloppe extérieure qui entoure le corps, l'autre est délimitée par la superficie de la planète et par le fait physiologique delà reproduction. Toutes les associations intermédiaires : famille, clan, tribu, phratrie, caste, classe, cité. Etat, nationalité et groupe de civilisation, sont conventionnelles dans une très forte mesure. De là vient qu'il y a seulement deux véritablcssujels du droit : l'individu et le génie humain. Qui empêche l'individu d'aller oii bon lui semble et de produire le maximum de biens commet en même temps un crime contre son semblable et un crime contre l'humanité : il viole le droit naturel.

Telles sont les réalités, mais telles ne sont malheureusement pas les apparences. Il y a toujours un groupe social dont l'homme se sent solidaire, mais le groupe dont il est vraiment solidaire peut avoir des limites bien différentes du groupe dont il se croit solidaire. Les limites réelles de l'association humaine sont posées par la circulation vitale ; les limites imaginaires, par l'étendue de notre horizon mental. 11 n'y a aucune dilTérence enire les phénomènes d'association au sein de l'Etat cl en dehors de l'Etat. Les uns et les autres proviennent de faits économiques et intellectuels semblables (circulation des personnes, des biens et des idées). Mais, par suite de l'étroitesse de nos esprits, nous avons cru, jus(ju'à présent, (|u'il y avait entre ces deux genres d'associations di» différenc(!s radicales.

Oii.iiul deux gouttes d'huile cnlreiil en contact, elles s'unissent parce qu'elles sont coniposées de la même substance. De môme, dès que des rapports suivis et constants

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s'élablissent entre deux collectivités humaines, elles forment, en réalité, un seul groupe. Mais les hommes ne comprennent pas ce fait, ils croient que les groupes sont différents. La France et l'Angleterre feront maintenant, au point de vue objectif, une unité sociale. Mais, comme les Anglais et les Français ne voient pas encore la réalité de ce phénomène, il leur semble qu'ils forment deux sociétés différentes.

On croit actuellement que les frontières de l'Etat marquent les limites des sociétés humaines. Si les hommes ne pouvaient pas voir au delà des frontières de leurs Etats respectifs et si la circulation des personnes et des biens ne pouvait pas les dépasser, chaque Etat formerait une association spéciale et irréductible. Mais il n'en est pas ainsi. Les regards humains franchissent les distances et s'étendent sur le globe entier ; la circulation des personnes et des biens s'opère sur la surface complète de notre planète, donc la limite de l'État, qui paraît être la limite de l'association, n'est pas celte limite en réalité. Quand nos idées changent, l'idée que nous nous faisons des limites de notre association change aussi. Il se peut que les Français et les Anglais comprennent un jour qu'ils forment un seul groupe social. Alors les limites de la France seront reculées jusqu'aux Orcades, et les limites de l'Angleterre jusqu'aux Pyrénées.

Ce que je dis là pour l'avenir s'est accompli mille l'ois dans le passé. Il fat un temps, et pas bien ancien, où les différentes régions qui constituent aujourd'hui la France ne se sentaient nullement solidaires. Encore sous Louis XIV, un Provençal disait qu'il allait ertF/-aHC<' lorsqu'il se rendait à Paris. S'il n'en est plus ainsi, c'est parce que les idées des Provençaux se sont modifiées, c'est parce que leur horizon mental s'est étendu. De même, un Napolitain, en 1430, ne se sentait pas Italien. L'association politique dont le Napolitain avait conscience alors de faire partie était plus étroite qu'elle ne l'est maintenant.

Bien entendu, comme l'horizon mental des individus s'étend toujours, la limite de l'association humaine suit le même mouvement. Cette limite est donc en perpétuel devenir.

Il en est encore ainsi pour une autre raison. 11 faut ' bien comprendre que ce qui constitue le lien social, c'est la conscience qu'on a de ce lien. Tout ce qui unit la société : la contiguïté du territoire, la race, hi langue, la religion, la culture intellectuelle, les mœurs, l'histoire peuvent faire naître ou ne pas faire naître le lien social. Les sociétés sont comme un mélange d'hydrogène et d'oxygène enfermé dans un vase. Pour que ce mélange produise de l'eau, la simple juxtaposition dans l'espace ne suffit pas, il faut le choc électrique qui combine les atomes.

Considérons quehjues-uns des facteurs que je viens d'énumérer. La contiguïté du territoire, par exemple, marque-telle ou ne marque-t-elle pas la limite de la société? Cela dépend du point de vue subjectif des populations. La Nouvelle-Zélande est aux antipodes de l'Angleterre. Sur la terre, deux pays ne sauraient être aune plus grande distance l'un de l'autre. Cependant les Anglais et les Néo-Zélandais se sentent citoyens d'une même patrie. La Belgique est aux portes de la France. Cependant les Wallons (je ne parle pas des Flamands à cause de la différence de langue) et les Français ne se considèrent pas absolument comme compatriotes. Au contraire, les habitants de Trente, quoi([uc séparés i)olili(|uenu'nl de l'Italie, se considèrent comme Italiens.

Passons ù la langue. Les Genevois et les Heriiois parlent des langues dllférenles. Ils ont conscience cependant de former un même groupe social. Les Genevois et les Français parliuil la même langue, mais ils n'ont pas celte conscience". Les Alsaciens [)arl('nt un dialecte alémanique, mais, (jni)i(j(ic annexés p()liti(|Ui'ment à rAlIcniagne, ils ne se sentent pas Allfinaiuls De même, les lois, l(>s niuDurs, la religion peuvent cn'er lu conscience du lieu

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social OU ne pas la créer. Cette conscience peut s'étendre ou se restreindre selon les idées personnelles et selon les idées courantes de l'époque. Si les Européens avaient conscience de former une seule société, ils modifieraient immédiatement les institutions qui les régissent et organiseraient un Etat fédéral '.

En un mot, la conscience du lien social étant affaire subjective, ellesubitdes lluctuations perpétuelles, car rien nest plus mobile que la pensée humaine. Encore de cette manière on peut faire voir nettement que les limites de l'Etat sont dans un perpétuel devenir.

C'est ce que tant de publicistes et de sociologues comprennent encore si mal. « Il n'y a de droit qu'à l'intérieur des Etats et non entre eux, dit M. Lasson'. La politique de sageégoïsme règne dans ce dernier domaine. Les Etats sont par nature ennemis et leurs relations reposent sur la pointe de l'épée. La force seule peut décider entre eux. » On voit que cet auteur allemand ne semble pas comprendre la nature véritable des phénomènes sociaux. Il se les représente uniquement sous l'aspect statique. Or, croire qu'un être vivant peut ne pas changer, c'est croire qu'un être vivant peut en même temps ne pas être vivant- M. Lasson a pu observer des milliers d'Etats anciens dont les limites ont changé". iNIais, par un aveuglement véritablement étrange, il croit que les Etats actuels ont des limites qui

1. C'est ce qui arriva en Allemagne. Bismarck avait conscience que les Etats de l'ancienne confédération germanique faisaieni une seule unité. Lorsqu'il négocia, en décembre 1X70, l'entrée de la Raviére. du Wiirtemberg et de Rade dans l'empire, il ménagea constamment les intérêts de ces petits lîtats. .\ussi consentirent-ils à. entrer dans l'empire de plein gré. Si Bismarck avait eu conscience de l'unité de l'Europe, comme il avait conscience de l'unité de l'Allemagne, il aurait fait la paix a Kerrières sur le programme de Jules Favre (pas une pierre de nos foi-tHresses. pas un pouce de notre territoire), et lafédération de l'Europe eut été maintenant bien près de se réaliser. Voir plus bas, p. 339.

2. Cité par M. G. Lagorgette. Le rôle sociologique de la Guerre. Paris, Giard et Brière, 1906, p. 338.

3. Dans son propre pays en tout premier lieu. Autrefois la Bavière et le Wurtemberg étaient des États séparés : u leurs relations reposaient sur la pointe de l'épée », puisqu'ils se faisaient la guerre et s'arrachaient des provinces. M. Lasson sait bien qu'il n'en est plus ainsi.

ne varieront plus jusqu'à la fin des temps. En un mot, il conteste le phénomène le plus universel de la nature : le changement, et il ne voit pas que le changement des idées amène nécessairement des modilications dans les conceptions des hommes au sujet des limites de leurs patries.

De tout ce qui vient d'être dit on peut conclure, il me semble, que les limites des associations humaines sont conventionnelles dans une très forte mesure, et, par suite, que ces limites varient constamment. Or, ce fait ruine dans ses fondements la théorie darwinienne. Elle affirme en effet que l'homicide collectif produit la civilisation seulement (jiiand il se commet à lextérieur des groupes. Mais cet extérieur est une erreur subjective de notre esprit. Cet extérieur n'existe pas. Au point de vue réel, l'humanité forme une seule association, puisque la circulation vitale est établie maintenant entre tous les individus qui habitent sur la terre. Les combats que se sont livrés les hommes depuis la haute antiquité ont toujours été livrés à l'intéiieur des associations, car le fait même que deux sociétés étaient entrées en contact, montre que la circulation vitale s'était établie entre elles, donc qu'elles faisaient un seul groupement social. Tous les homicides collectifs depuis le commencement de l'histoire ont été, au point de vue biologique, des guerres civiles, car la distinction entre ce qui est guerre civile ou guerre étrangère n'est pas dans la rdal'Ué concrète, mais seulement dans les conceptions purement arbitraires de nos esprits. Or, si, selon les darwiniens, le progresse réalise seulement par les guerres étrangères, le progrès ne se serait jamais réalisé, parce que, à proprement parler, il n'y a jamais eu de guerres étrangères.

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