‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 32 sur 94 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La pression du monde extérieur tend à dissoudre les groupes biologiques conslitués. Si l'organisme donne une réponse adéquate aux dangers qui l'assaillent, il reste en état de santé et continue à vivre. S'il y donne une réponse inadéquate, l'état pathologique se produit et la mort arrive inévitablement. Mais que signifie inadéquate ? Gela signifie erronée. Dès que l'adaptation au milieu s'opère sur des êtres pourvus de conscience, la réponse inadéquate prend l'aspect que nous appelons erreur. Un individu, par exemple, croit qu'un fil où passe un courant électrique à haute tension n'est pas dangereux. II se trompe, le courant est dangereux. Mais notre individu, se basant sur son idée fausse, touche le fil. Il est foudroyé aussitôt. Sans son erreur, il n'aurait pas touché le fil et serait resté en vie. Toute erreur, étant une rupture d'équilibre entre un être et son milieu, mène à la maladie, à la désagrégation, c'est-à-dire à la mort. Considérons à -ce point de vue les problèmes que soulève le darwinisme.

L'association, étant l'arrangement qui produit le maximum d'intensité vitale, est l'état de notre espèce conforme aux lois de la biologie. L'état sain de notre espèce est l'union de tous les hommes habitant la planète. Le fait que cette union n'existe pas encore démontre que l'humanité se trouve dans une condition pathologique. A

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un aulre point de vue, on peut dire que l'état normal (car tout ce qui est normal est sain) est l'association de tous les hommes. Dans ce cas, l'anarchie internationale est un état anormal. Mais, en faisant un pas de plus et en se plaçant sur le terrain intellectuel, on doit dire que l'association de tous les hommes est l'état rationnel. Alors l'anarchie est un état irrationnel, donc une erreur de nos esprits. L'association universelle des hommes est saine, normale et rationnelle parce que conséquente : l'être vivant veut le maintien et l'expansion de la vie. Avec l'anarchie on arrive immédiatement à la contradiction, car tout en désirant l'expansion de la vie on arrive à une diminution, à une suppression de la vie.

Tout être animé est en lutte contre le milieu physique. C'est par l'alliance entre semblables que celte lutte peut se poursuivre avec le plus d'efficacité. Donc l'alliance entre semblables est précisément cette réponse adéquate que l'organisme donne aux dangers qui l'assaillent du dehors. Mais, lorsque l'organisme ne choisit pas, pour lutter contre le milieu, le moyen le plus adéquat, l'organisme se trompe; donc toute lutte entre individus qui peuvent s'allier est une erreur. Par suite, tout processus de dissociation au sein do l'espèce humaine est une erreur. Si l'homme ne se trompait pas, l'amalgamation avec ses semblables se serait poursuivie sans interruption depuis l'origine de notre espèce. Gela revient à dire que les groupes sociaux se seraient étendus constamment et que l'union polili(|ue aurait eu des limites correspondant exactement à celles de la circulation vitale.

L'association entre tous les hommes est la combinaison la plus avantageuse pour chacun d'eux. D'où vient (]ue celte association ne s'est pas réalisée? Cehi vient de l'idée qu'on augmente plus rapidement son bien-être en dépouillant le voisin (|u (iu travaillant soi-même à aihqiler le milieu, c'esl-ù-dire à produire la richesse. La dissocia-

tion entre les hommes vient de la spoliation et du banditisme. L'idée qu'on s'enrichit plus vite en spoliant le prochain a décidé des destinées du genre humain pendant une centaine de siècles. Cette idée a façonné toutes nos institutions nationales et internationales. La disparition de cette idée marquera la plus grande révolution de l'histoire humaine, l'entrée de notre espèce dans une ère de prospérité et de bonheur dont nous ne pouvons pas maintenant nous représenter la plus lointaine image.

Ce qu'on ne saurait assez ijaettre en évidence, c'est que riiomicide collectif est seulement unmoyen. C'est l'appropriation des biens d'autrui qui est le but. Jamais, à aucune époque, l'homme n'a fait la guerre pour la guerre. Il l'a faite pour arriver à une fin quelconque, qui n'était pas la guerre elle-même. Assurément, il y a eu des guerres qui ont eu des motifs purement intellectuels et éthiques. Les croisés sont allés à Jérusalem pour délivrer le tombeau du Christ, les huguenots ont combattu en France pour avoir le droit de prier Dieu à leur guise. .Mais ces faits sont exceptionnels et, de plus, relativement récents. L'immense majorité des guerres a eu la spoliation pour but. Cette spoliation se pratiquait autrefois sous une forme apparente ; maintenant elle se pratique sous une forme plus dissimulée. Les Romains pillaient cruellement les régions conquises, d'abord immédiatement après la guerre en enlevant les trésors privés et publics, ensuite en soumettant les populations aux impôts les plus lourds et aux exactions les plus impitoyables. De nos jours, les fonctionnaires russes font dans l'Asie centrale ce que faisaient les Romains il y a vingt siècles. La police et les autres employés extorquent de l'argent aux malheureux indigènes. Quand un peu plus .d'ordre s'introduit dans les administrations, les conquérants pratiquent la spoliation des vaincus sous deux formes : les monopoles et privilèges commerciaux et les places. Le tarif des douanes français est maintenant appliqué à Flndo-Chine. Cela

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donne aux industriels français la possibilité de percevoir un tribut sur les Annamites. Quant aux places, elles sont toujours réservées aux vainqueurs au détriment des indigènes. Actuellement les hauts fonctionnaires en Alsace- Lorraine sont tous Allemands et non Alsaciens.

Cependant les formes du banditisme vont en s'épurantet, à certains moments, elles se subtilisent au point qu'elles semblent s'évaporer. Par suite, les darwiniens peuvent soutenir que la conquête, loin d'être un acte de banditisme, est, au contraire, un acte chevaleresque et humanitaire. De là cette prétention que la conquête, et par suite la guerre qui seule la rend possible, a contribué à faire le progrès de notre espèce. L'exemple que l'on donne le plus souvent à l'appui de cette thèse est l'Inde. Ce pays paye, il est vrai, tous les ans 278 millions de francs d'appointements et de pensions à ses fonctionnaires anglais. Mais tout le monde comprend qu'en obtenant, en retour, la paix sur un territoire de 4.800.000 kilomètres carrés, les Hindous font une excellente alTaire. Au fond, les Anglais ne restent aux Indes que pour y maintenir l'ordre et pour permettre aux indigènes d'acheter le maximum possible à la Grande-Bretagne. Les ai'ticles de la métropole, venant aux Indes, sont frappés de droits de douane (fort légers d'ailleurs) exactement semblables à ceux des autres pays. Dans ces conditions, comment peut-on dire que la domination des Anglais sur l'Inde est une spoliation? Elle l'est cependant et on le voit immédiatement dès que l'on se place ù un point de vue auquel personne ne songe généralement. Tout le monde voit les Anglais. Mais, dans ce cas, la spoliation ne vient pas d'eux. Elle vient des princ(!s indigènes. Si les .\nglais pouvaient jouir aux Indes d'une sécurité semblable à celle dont ils jouissent i.'u France, les .\nglais n'auraient aucun besoin d'occuper l'Inde. Ils lévacueraient immédiatement. Mais pourquoi les Anglais, une fois leur domination politique terminée aux Indes, ne pourraient-ils pas y jouir d'une

sécurité suffisante '? Parce qu'ils seraient spoliés par les princes indigènes. C'est donc toujours la spoliation qui est le facteur efficient. Les dépenses militaires, faites par les Anglais pour maintenir leur domination aux Indes et pour y assurer l'ordre, sont des sommes indirectement extorquées par les princes indigènes aux populations. Car si les princes indiens avaient su maintenir dans la péninsule du Gange une justice aussi parfaite que les princes allemands dans l'ancienne confédération germanique, jamais les Anglais n'auraient même songé à faire la conquête de l'Inde.

On voit donc que, lorsqu'on pousse l'analyse jusqu'au bout, on arrive toujours à découvrir la spoliation sous la conquête politique.

Faut-il démontrer que l'idée qu'on s'enrichit plus vite en spoliant le voisin qu'en travaillant soi-même est la plus colossale des aberrations? Je l'ai fait dans un autre travail et j'y renvoie le lecteur'. J'en dirai seulement quelques mots ici pour l'intelligence de ce qui va suivre.

D'abord, pour que Pierre puisse spolier Paul, il faut nécessairement que Paul ait produit auparavant ce que Pierre s'approprie par la violence. Si personne ne produisait rien, la spoliation serait impossible. Il est donc faux de dire qu'o/^ s'enrichit plus vite en spoliant qu'en travaillant. Il faut dire que le spoliateur s'enrichit plus vite en spoliant qu'en travaillant. Gela réduit déjà, dans une immense mesure, le champ de la spoliation. Si l'on songe maintenant que nul n'abandonne de plein gré le fruit de son labeur et qu'il le défend parfois même au péril de sa vie, il fautencore restreindre Icdomainede la spoliation et dire que seuls les spoliateurs heureux s'enrichissent plus vite qu'en travaillant. Carie spoliateur 77uil/ieureuu nes'enrichitpas du tout. Un voleur qui manquerait tousses coups

1. Voir mon volume sur Le Problème de la Misère el les Phénomènes économiques naturels. Paris, F. Alcan, 1908.

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devrait mourir de faim. Il faut considérer encore que, plus la civilisation progresse, plus les précautions contre les voleurs deviennent efficaces, en sorte que le métier de voleur, en moyenne, ne rapporte pas plus que le travail honnête. A l'intérieur de l'État, la spoliation directe est considérée comme criminelle depuis la plus haute antiquité. Elle est poursuivie et, partant, devient moins lucrative. Au contraire, la spoliation indirecte, autorisée par l'Etat, est pratiquée sur une échelle immense dans nos sociétés modernes : ce sont les monopoles, la protection douanière, les primes, les privilègesde tout genre, etc., etc. Aussi, c'est à cette espèce de spoliation que l'on pense le plus souvent lorsqu'on soutient que l'on s'enrichit plus vite en spoliant qu'en produisant. On trouve avantageux d'être parasite. Cependant, encore ici, on se trompe complètement. Ainsi, l'industriel qui produit, en France, des fils de coton, est protégé par de forts droits de douane. Mais il n'est pas le seul protégé. Si l'on pouvait mettre en regard les bénéfices que l'on retire de la protection avec les pertes qu'elle fait subir, il y a bien peu de personnes pour qui le bilan se solderait en bénéfice. Enfin, la dernièi'e forme de la spoliation et du banditisme, la conquête politique, esl la plus trompeuse de loiiles. i^our donner ù qiuiiques rares privilégiés des places et des monopoles, les peuples supportent des frais qui surpassent dans une immense mesure les profits des bénificiaires. Ainsi les Japonais payeni mainlenant tr».()0() francs paranàchacun de leurs compatriotes ijui sesont élablisdans l(',urnouvelle|irovince, la(v)ri'c' (les individus sont de véi'itables parasites vivant au déti'irncul de leurs coiniialricjles ".

D'ailleurs, à part tous ces laits, il suflil de comprendre

1. OfficielIeiiiiMit, la Ciiree reste iiri Klal séparé; mais, en fait, elle est (leveDiic une piDviucc japonaise.

2. Avant l'.lli;i \i: buil^'i^t du .Lipnii iiinntail a i.iil niillicins de yen». Maintenant il nionle .i (IHi iiiillinii- l,a dilleimee vient de la ({"crre qui a uliiiiili à la i'.>ini|>KUe de la Cmer Suixante ni Ile .Japonais iMiviron se snut établis dans ce pays après rni-cupiilioii. .-i I un tail le i alcnl. on trouve lu nombre indiqué dans le texte.

la véritable nature de la richesse pour voir qu'elle ne peut jamais être créée par la spoliation. La richesse est l'adaptation du milieu physique aux convenances de l'homme. La spoliation est uniquement le transfert, d'un individu à un autre, d'une utilité déjà produite. Or, un transfert n'est pas une adaptation du milieu, donc la spoliation ne peut jamais produire la richesse.

On le voit : on a beau tourner et retourner la question de toutes les manières, on arrive toujours à la même conclusion : croire que le banditisme peut créer le bienêtre est la plus colossale aberration de l'esprit. Mais, hélas, si grossière que soit cette erreur, elle est encore universellement admise, elle est la grande illusion, la décevante maya qui, depuis des siècles et des siècles, plonge le genre humain dans l'anarchie, la désolation et la misère.

L'immense majorité des hommes se procure les subsistances par le travail; ceux qui les cherchent dans le vol et le brigandage le font parce qu'ils croient les trouver ainsi plus facilement et plus vite. Le vol, étant une erreur, est donc un cas pathologique de l'esprit et nullement un acte conforme à la nature des choses comme la destruction de la gazelle par le lion. Si le vol était conforme à notre nature psychique (comme le besoin de l'alimentation est conforme à notre nature physiologique), tous les hommes auraient dû seulement voler et aucun n'aurait pu produire. Lorsque les darwiniens affirment que les hommes doivent se faire éternellement la guerre, sous prétexte qu'elle est la forme sociale de la lutte pour l'existence, c'est comme s'ils" affirmaient que l'homme ne peut pas ne pas pratiquer le banditisme. Or, comme l'immense majorité des hommes ne le pratique pas, cette affirmation ne soutient pas la critique. Les darwiniens, ne s'apercevant pas que la guerre est seulement un moyen et le banditisme le but, ont élevé le vulgaire banditisme à la dignité d'une loi cosmique en l'alTublant du titre pom-

peux de lutte pour rcxistence '. Si la lutte pour l'existence entre semblables est une loi universelle et si le banditisme est la forme qu'elle affecte au sein des sociétés, les honnêtes gens doivent être en dehors d'un principe universel. Autant affirmer que les honnêtes gens peuvent se soustraire aux lois de la pesanteur! Donc le banditisme n'est pas la forme sociale que revêt une loi universelle, car alors /o«.s les hommes devraient être bandits, comme tous sont pesants. Imaginez que, la fédération humaine étant établie et l'ordre régnant sur toute la planète, il n'y ait plus un seul homicide ni un seul vol. Alors le principe universel de la lutte serait supprimé pour les hommes. Comment les hommes peuvent-ils supprimer un principe universel? Preuve que le banditisme n'est, en aucune façon, un principe universel, ^lais la lutte de l'homme contre le milieu est véritablement un aspect particulier du principe universel de la lutte pour l'existence. Aussi, à aucune époque et nulle part, l'Iiomme ne pourra-t-il arrêter celte lutte un seul inslant. Chaque bouchée que nous nous mettons dans la bouche représente un épisode de notre lutte contre le milieu physique.

La plupart des hommes s'imaginent que le banditisme est conforme à l'ordre des choses, est une loi universelle de la nature. Bien rares sont encore les personnes comprenant nettement que le banditisme est une erreur de nos esprits, dont nous nous débarrasserons nécessairement lot ou tard. Considérant le banditisme comme une loi de la nature, on en déduit ([ue la lutte des classes aussi sera éternelle dans les sociétés. Mais les classes diiigeantes des nations civilisées ne seront pas toujours plongées dans leur aveuglement actuel. Elles comprendront, tôl ou lard, que le banditisme n'est nullement conforme à leur intérêt. Alors elles élabliroiil la justice universelle, c'est-à-dire la fédération du genre hunuiin.

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