‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 34 sur 94 · Ihid., t. V. p · texte numérisé non relu

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que la richesse pouvait être produite seulement par le banditisme. Or,, comme le banditisme est, en effet, la ruine de notre espèce, on en a conclu que le désir de la richesse produisait celte ruine. La solution vraie est celle-ci : la pauvreté est un mal, la richesse n'est /«/««<>• un mal: c'est le banditisme seul qui est toujours, un mal. Pour pacifier le monde, pour établir le bonheur universel, il ne faut nullement renoncer à la richesse, il faut seulement renoncer au banditisme et précisément parce que le banditisme empêche le développement le plus rapide possible de la richesse. Pour pacifier le monde, il n'est nullement nécessaire de renoncer à produire, il suffit de renoncer à ravir. La production intensifie la vie sociale et individuelle, la spoliation la ralentit ; en un mot, la production c'est la vie, la spoliation c'est la mort. Or, comme le désir de la spoliation vient précisément de l'idée qu'elle intensifie la vie, tandis qu'elle ralentit la vie, la spoliation est une erreur. Nous arrivons par ce chemina la formule dernière : la vérité c'est la vie, l'erreur c'est la mort.

Le banditisme n'est donc nullement la condition naturelle de notre espèce. C'est seulement un produit do l'erreur de nos esprits. Mais, dira-ton, étant donnée la conl'ormation de nos cerveaux, cette erreur était inévitable, donc elle était naturelle. II est inutile de perdre une seule minute à discuter cette question. Qu'il ait été possible ou impossible de ne pas traverser la période où le banditisme a paru avantageux, peu nous importe. Actuellement, nous pouvons comprendre qu'il est une erreur, donc pour nous il est une erreur. Nos ancêtres pensaient d'une façon dilférente ; cela ne nous oblige pas de faire comme eux. Nous voyons que h; banditisme n'est pas une loi universelle de la nature, mais une grossière erreur (If l'ignorance. Cela est un fait acquis, et toutes les abcriiilidus (le nos ancêtres n'y feront plus rien.

Un a cru longtemps qu'on facilitait la lutte pour Icxis-

Xnvu.ow . — Darwinisme. Hl

lence en pillant le voisin. C'est juste le contraire, on la facilite en respectant scrupuleusement les droits du voisin. Il a fallu de longs siècles pour découvrir cette vérité si simple ; mais, une fois découverte, rien ne l'arrachera plus de la conscience du genre humain.

L'erreur banditique a fait perdre à notre espèce un temps qu'on peut évaluer, au plus bas mot, à cinq ou si.K mille ans. L'adaptation de la planète que nous voyons maintenant aurait déjà pu avoir été réalisée peut-être à l'époijue de la fondation de Rome, si l'homme n'avait pas pratiqué le banditisme. Supprimez le banditisme, faites la fédération des Etats civilisés, immédiatement nous obtiendrons le maximum de bien-être réalisable dans les conditions actuelles de nos connaissances scientifiques. Mais, comme les connaissances scientifiques elles-mêmes sont conditionnées par la situation du milieu social \ avec la fédération, la richesse augmentera d'une manière prodigieuse. Tout acte de banditisme est une limitation de la vie, parce qu'il est dissociation. On ne peut pas être sociologue et admettre la bienfaisance du banditisme ; c'est contradictoire.

Aussi longtemps que les hommes n'avaient pas réuni l'ensemble des observations nécessaires pour déduire que la terre tourne autour du soleil, ils croyaient que le soleil tournait autour de la terre. L'idée du mouvement solaire, bien qu'elle fût universelle pendant une longue époque, n'en était pas moins fausse. De même, aussi longtemps que l'homme n'avait pas réuni l'ensemble des notions servant à établir que l'intérêt de l'indivi'du est dans le respect scrupuleux des droits du prochain, les hommes ont cru que la spoliation était avantageuse. Cette idée a pu être universelle pendant une fort longue période, cela ne l'empêche pas d'être complètement fausse. Mais,

1. Imaginez seulement les progrés que pourrait faire la science si les laboratoires des savants avaient des dotations aussi considérables que nos seules marines militaires.

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bien entendu, chacun de nous ne vérifie pas d'une façon directe le mouvement de la terre autour du soleil. Nous ajoutons une confiance entière à ce que les gens du métier nous disent à ce sujet. Un jour viendra aussi sans doute où l'on croira également les sociologues sur parole et ofi l'on fera de la politique conforme à leurs indications. Nous en sommes encore loin, hélas, puisque le souverain gouvernant un des peuples les plus civilisés de la terre, l'empereur Guillaume II, est encore fermement persuadé des bienfaits du banditisme. Mais évidemment cette erreur ne sera pas éternelle, parce qu'aucune erreur ne peut l'être. L'erreur banditique s'est emparée de toutes nos conceptions, elle a façonné nos idées, notre morille, nos mœurs, et, comme je l'ai dit plus haut, nos institutions nationales et internationales. On me permettra de donner quelques rapides exemples de celte hypnolisation, tirés des différentes branches de l'activité humaine.

On sait combien a été universel le phénomène de l'esclavage. Dans presque toutes les sociétés, à une certaine phase de l'évolution historique, on a cru qu'il était avantageux aux maîtres Ausaï l'esclavage a-t-ij sévi dans presque tous les pays du monde. Cependant, il n'y a pas de plus grossière erreur que de croire l'esclavage avantageux aitx maîtres. L'homme ne peut être que sujet et non objet de droit, parce que les êtres s'unissent pour intensifier leur vie. Mais lorsque l'association, par l'esclavage et le despotisme, diminue l'intensité vitale, l'associalion va contre sa propre lin, c'est-à-dire aboutit à l'état morbide. Sitôt que riiommc devient la chose de l'homme, la vie collective se fail plus languissante, le maître est membre d'une association malade, donc il a moins de jouissances, donc sa vie individuelle devient moins intense, donc c'est comme s'il devenait malade lui-même VA il en est ainsi parce (|ue l'esclave ne peut pas développer ses facultés dans toute leur plénitude. Or, la nun-jirodnctiuii csl un ulaniîuissement de la société. Tout alVaiblissement de la

production est un acheminement vers la mort, donc une maladie.

La spoliation, sous n'importe quelle forme, est aussi un mal pour celui qui la commet. Vouloir s'emparer des biens d'autrui, c'est obliger cet autrui à consacrer une partie de son temps à défendre ses biens. Ce temps est perdu pour le spoliateur, puisque la somme des utilités, apportées sur le marché, diminue. Or, le bonheur de chaque individu est en raison directe de la somme des utilités apportées sur les marchés, car, si cette somme était infinie, le bien-être serait universel.

Passant du domaine économique au domaine politique, nous voyons que le banditisme aboutit à la conquête. Alors, pour avoir plus de bénéfices, le vainqueur impose une fiscalité plus lourde au vaincu. La fiscalité excessive revient à l'établissement du parasitisme, revient à récompenser le vice et à punir la vertu. En effet, la fiscalité excessive est toujours au profit de quelques individus qui ne travaillent pas et au détriment du grand nombre des individus qui peinent et qui inventent. Or, le triomphe des mauvais amène nécessairement l'état morbide dans les sociétés. Le vainqueur, en affaiblissant l'intensité vitale de la région conquise, s'affaiblit aussi lui-même, car le bonheur de l'individu, comme je viens de le dire, dépend de la quantité des produits apportés sur les marchés.

Pour imposer aux vaincus un régime qu'ils exècrent, on est obligé de faire peser sur eux le despotisme politique, on est obligé de restreindre leurs libertés, y compris celle de la presse. Or, la production intellectuelle est de la première importance pour le vainqueur. L'esprit souffle où il veut. Empêcher les vaincus de développer leurs facultés mentales dans la mesure la plus large possible, c'est peut-être étouffer en germe une invention qui aurait pu avoir l'importance la plus énorme pour le dominateur. Si l'on réflécliit bien, on voit que, dans un très grand nombre de cas, l'alanguissement intellectuel des sociétés

humaines vient du despotisme qui est le produit des conquêtes politiques.

Les adorateurs du banditisme donnent toujours l'exemple de l'Empire romain pour démontier la bienfaisance de la force. Mais ils ne font pas attention que les conquêtes de la république et de l'Empire ont précisément ruiné des nations méditerranéennes et la nation italienne toute la première. C'est l'empire romain qui a ouvert la voie aux barbares. Ayant affaibli et désorganisé les nations, il les a rendues incapables de résister aux invasions étrangères. Ayant opprimé les nations, il les a même poussées à s'allier aux barbares. On sait que les Egyptiens ont appelé les Arabes au xif siècle pour se débarrasser des Byzantins.

Or c'est la soif des conquêtes, le banditisme qui a formé l'Empire romain. Si les Romains avaient su établir une fédération d'Etats autonomes, autour du bassin de la Méditerranée, les bibliothèques de Pergame et d'Alexandrie existeraient encore, et l'humanité aurait fait l'économie des onze siècles de ténèbres du moyen âge. Or, assurément l'Italie et Rome ont pris leur part des infortunes de cette sombre époque. Comparez la civilisation du ii" siècle avant notre ère à la sauvagerie qui régna vers l'an mil. Si Rome s'est dégradée, au xiv" siècle, jusqu'à n'être plus qu'une misérable bourgade de 17.000 âmes, c'est à Caton et à son stupide Dclenda Carihiujo (|u'elle le doit en majeure })artie.

Le [)(!upl(' liaimais, pendant la Révolution, a renouvelé les (sircuis du peuple romain avec les mêmes conséquences. La Constituante avait inscrit, au litre VI de la constitution de 1791, ces glori(nises paroles : « La nation frauf-aise renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire. des conquêtes et n'emploiera jamais SCS forces contre la liberté d'aucun peuple. » Si la Convention et le Directoire s'étaient conformés à celte loi, la l'rance aurail conservé ses limites de 1792, et lu l'édéralion lie l'Eui-opc serait sans doute un fait accoiupli à l'heure

loO ERREURS GÉNÉRALES DE L ORDRE SOCIOLOGIOUE

actuelle. Par malheur, la Convention, composée en grande partie d'hommes ignorants et grossiers, reprit les anciennes tendances bandi tiques du moyen âge et de Louis XIV et amena, après vingt-trois ans de tueries, l'amoindrissement définitif du territoire national. Sans le banditisme des Conventionnels, il n'y aurait jamais eu de tSiinide 1871. La France serait aujourd'hui la reine de l'Europe, trônant au milieu de nations qu'elle aurait façonnées à son image '. Elle serait la puissance dirigeante de notre continent.

Ainsi donc, de quelque côté qu'on retourne les questions, on arrive toujours à la même conclusion : la source principale des malheurs du genre humain est la funeste aberration qui fait considérer la spoliation comme avantageuse.

La vie résulte d'un équilibre entre l'individu et le milieu ambiant. Aussi longtemps que l'équilibre se maintient, il y a santé ; dès qu'il est rompu, il y a maladie. Pourquoi l'équilibre se maintient-il pendant une certaine période et ne se maintient-il plus à une certaine autre, en d'autres termes d'oii viennent la maladie et la mort? c'est ce que nous ne pouvons pas dire. Nous constatons seulement que, dans l'être vivant, la santé et la maladie suivent, depuis le jour de la naissance ou plutôt même depuis le jour de la conception, une marche parallèle ininterrompue. Aucun organisme, à aucune époque de sa vie, ne peut se dire complètement sain. La maladie peut être plus ou moins inconsciente, mais elle existe quand môme; car, si un organisme pouvait être complètement sain, il serait immortel.

1. Si la guerre n'avait pas éclaté en 179:2 ou si la France, étant victorieuse, s'était contentée de délivrer seulement les peuples sans les conquérir et les exploiter, l'histoire de notre continent se serait développée d'une ?Bçon tout autre et infiniment plus aTantageuse.

LES FAITS PATHOLOGIQUES ET l'eRREUR loi

Les faits biologiques se retrouvent dans la sociologie. Depuis la plus haute antiquité', deux courants parallèles et ininterrompus coulent dans les socie'tcs. Le courant sain est représenté parla production; le courant morbide, par la spoliation. Le courant sain de la production mène à l'organisation et à l'association toujours plus étendue ; le courant morbide mène à l'anarchie et à l'association toujours pins limitée. Les fleuves de l'organisation et de la désorganisation ont des alternatives de crues et de baisses. Quand le premier monte et que le second descend, Lliumanité entre dans des périodes relativement fortunées; quand l'inverse se produit, l'humanité traverse des époques calamileuses. Organisation signifie établissement d'une plus exacte currélalion entre l'homme et le milieu physique : elle aboutit donc à l'intensité de la vie; désorganisation signifie le contraire : elle aboutit à un atîaibiissement de l'intensité vitale et, en dernière analyse, à la mort. Dans le domaine de la biologie, la désorganisation finit toujours par l'emporter chez tout individu. Quand on passe du domaine de la biologie à celui de la sociologie, on monte un degré de l'échelle de la vie. Pour les organismes sociaux, la mort n'est pas inévitable. Une société humaine, bien organisée, pourrait vivre aussi longtemps que le permettront les conditions géologiques de notre planète.

J'ai montré plus haut que, dans les sociétés, les phénomènes prennent un aspect psychologique. On peut donc dire qn(î, <ians l'humanité, l'erreur et la vérité suivent une marclie éternellement parallèle. La vérité mène à l'organisation et à l'association ; l'errcuir, à l'anitrchie et à la dissociation. Les inita réels sont les faclenrs de l'union; les vues fausses (le prétendu avantage de la spcdiation} sont les i'acleni's do la désunion, l'^n nii mol. la V('Tilé unit le genre linmain, l'iwi-enr \<\ divise.

< lu peut repl-ésenter ce (jui vielil d'c"-lic dil p,if le tableau synoptiqu(! suivant :

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