SÉRIE COXSTUUCTIVE SÉRIE DESTRUCTIVE
Éiat saiu, normal, rationnel Élalniorbidc. anormal, irrationnel
et moral. etimraoral.
Production. Spoliation.
Organisation. Anarcliie.
Association. Dissociation.
Justice. Violence.
Vérité. Erreur.
Vertu. Vice.
Sans l'erreur qui fait considérer la spoliation comme avantageuse, Tamalgamation du genre humain se serait déjà opérée depuis longtemps. C'est par suite de l'intelligence supérieure de notre espèce que nous pouvons établir des liens embi'assant tous les points de la terre. C'est donc par suite de notre intelligence supérieure que toute l'humanité pe//^ constituer une seule association politique. Mais, hélas, c'est aussi par" suite de notre intelligence supérieure que cette association n'est pas encore constituée. Toute médaille a son revers, dit le proverbe. Toute invention semble faire autant de mal que de bien. Assurément la civilisation eût été impossible si l'on n'avait pas trouvé la monnaie. Et cependant la monnaie, en créant dans les esprits la fausse association d'idées entre l'or et la richesse, a arrêté les progrès de la civilisation dans une mesure immense. Quand on a identifié, par erreur, la richesse avec l'or, on a voulu s'emparer de tout celui du voisin pour être plus riche. De là des guerres sanglantes et une politique douanière qui relarde de la façon la plus lamentable le développement économique des sociétés.
La grande intelligence de l'homme fait qu'il tombe dans des erreurs aussi profondes que sont hautes les vérités qu'il sait découvrir. La grande intelligence de l'homme fait qu'il arrive aux extrêmes dans les deux directions opposées. Seul des animaux, il a la possibilité d'unir tous les individus constituant son espèce (ce que ne peuvent faire ni les singes, ni les éléphants, ni aucun
1,ES FAITS PATHOLOGIâUES ET l'eRREUR ISS
autre animal sans exception). Mais, seul aussi de tous les animaux, l'homme offre le spectacle insensé d'une lutte permanente des semblables contre les semblables. Ni les tigres, ni les lions, ni les chacals ne sont aussi absurdes. Chez les animaux, linstinct a fixé la conduite sans laquelle ils n'auraient pas pu survivre, comme je l'ai dit au chapitre V lavoir p. 32). Chez l'homme, l'intelligence ayant pris le dessus, les individus et les nations ont été guidés par des idées. Lorsqu'elles étaient conformes à la vérité, elles menaient au bien-être; lorsqu'elles étaient erronées, elles menaient à la misf^re.
Ainsi les deux lleuves de la santé et de la maladie suivent éternellement leur cours parallèle. Depuis la plus haute antiquité, le processus de l'organisation de l'humanité marche pari passa avec le processus de la désorganisation. Mais c'est une erreur profonde de croire que l'organisation de l'humanité est produite seulement par les grandes assises internationales, comme le Congrès de Vienne ou la Conférence de La Haye, où se prennent des décisions politiques regardant des continents entiers ou même l'ensemble de la planète. Nullement. Le processus de l'organisation estQpéré, en permanence, par la production économique. Passé un certain degré de civilisation, quand la division du travail s'établit, chaque producteur apporte ses articles sur les marchés pour les échanger. L'échange crée, précisément, l'organisation humaine, parce que l'échange, conséquence de la diirérenciation des l'onctions, est cette circulation vitale qui crée l'association aussi bien biologique que sociale.
Le commei'ce a une tendance permanente à l'org.inisation : d'abord les marchés périodiques et temporaires (foires), puis les marcdiés permanents, puis les mille modes de payement qui aboutissent à l'inveiiliou des banques, des lettres de change, des virements, des chambres de compensation, des comptes courants, des bureaux d'inrorniali(jn naliouaux cl inlernationaux, etc., elc. Mais tout
1;j4 erreurs GENERALES DE L ORDRE SOCIOLOGlrtlE
cela même ne suffit pas. Le commerce a besoin d'ordre et de régularité. Alors, il est porté à créer une législation spéciale pour régler les transactions. Dès l'année 1238, des prud'hommes, réunis à Barcelone, codifièrent les coutumes nautiques de la Méditerranée dans le fameux Livre du consulat de la mer. Ce code fut spontanément accepté par tous les négociants du midi de l'Europe sans avoir eu besoin d'être promulgué par aucune autorité politique.
Le commerce pousse encore à l'organisation par l'unification des modèles. Quand la lampe Edison a été inventée, dans ces dernières années, le commerce a eu intérêt à faire un type ou tout au plus deux pour le globe entier. Aux Etats-Unis on tend maintenant à créer quelques types de locomotives, partout pareils, dont toutes les parties sont interchangeables.
Non moins organisatrice que le commerce est la science. Aucune nation ne pouvant se suffire à elle-même, au point de vue des connaissances, on a été poussé à se prêter une aide intellectuelle de plus en plus puissante. D'abord les savants ont tendu à l'unité des termes et des mesures. Pour l'électricité, les mêmes dénominations sont établies désormais dans tous les pays (yvilisés. La science a aussi partout adopté le système métrique. En Russie, le peuple et les autorités gouvernementales comptent encore par archines et par sagènes ; mais, dans les laboratoires des universités, on ne compte plus, depuis longtemps, que par mètres, millimètres et microns. A part ce genre d'organisation, la science a aussi employé le système des ententes internationales. Les savants de chaque branche tiennent des congrès et prennent des décisions qui sont appliquées immédiatement dans leurs pays respectifs. Gela aussi se fait de plein gré, sans la moindre pression coercilive.
En un mot, le travail d'organisation du genre humain se poursuit à chaque instant par un nombre immense d'actes de tout genre. Ils s'accomplissent sans trêve et sans repos et tendent à rmir tous les hommes dans une
association universelle, ayant pour objectif de combattre les conditions ddfavorables du milieu physique, ou, en d'autres termes, ayant pour objectif d'adapter la planète à nos besoins '.
Ce travail g^igantesque est opéré par des milliards et des milliards d'actes invisibles. Plus tard, quand ceux-ci ont accompli leur œuvre, quand ils ont tressé des liens innombrables, les diplomates et les hommes d'Etat arrivent, et, en leurs assises internationales, font seulement passer dans les législations positives ce que la production économique et inlellectuelle a déjà réalisé dans la vie. Mais ces grandes assises intei'nationales frappent les yeux, tandis, que les phénomènes économiques et intellectuels restent invisibles. Alors on croit que ce sont les arrangements diplomatiques qui font l'organisation du genre humain quand, en réalité, elle est faite par les facteurs économiques et intellectuels.
Le processus d'organisation a pour origine la production, et le processus de désorganisation, le brigandage. Un individu se dit ■: je vais m'emparer des biens d'autrui. Il commet, pour ai'river à celte fin, un vol, une escroquerie, un dol ou d'autres actions personnelles de ce genre. Mais l'individu peut aussi concevoir l'avantage de s'associer des compagnons pour spolier le voisin. Alors on entre dans le domaine du banditisme, qui est un acte collectif. 11 peut se pratiquer par des particuliers, soit au sein de l'Elat, soit en dehors de ses frontières. Il peut se pratiquer par les pouvoirs publics de l'Klal. Alors il prend
1. Une lies iL'uvrcs les [iliis reinaniuablos, dans cet ordre d'idées, a ele l'organisalion de la bibliographie. Klle a été entreprise dès l'antiquité. De nos jours, elleosi devenue internationale et se concentreà rinsliliil bibliographique de liruxclles. Il se publie, tous les ans, prés de Inu mm ouvrages dans le monde et presipie flOl) ODU articles Uc plus, il y a le ^t•■l'k ancien '|ui monte à 10 millions d'ouvrages el 1o millions d articles. Tout cela est classé malulenniil de lalaron laplus systiinatique et peut se retrouver en quelques minutrs. gràie à un système do ola.s^ilicatiou aduur.ible (la classilication décim^ile). Voir un très intéressant article de .M. Paul Ollcl dans le Mouvement socioliKjique inlennUimial. (publie à iiruxelles), de décembre lUUS. Je voudrais demander aux darwiniens ce que la guerre a eu à voir avec cet immense labeur d'organisalion.
156 EBREURS GÉNÉRALES DE L ORDBE SOCIOLOGIQUE
le nom de conquête et, suivant les progrès de la civilisation, celte forme du banditisme subit des modifications considérables, comme je l'ai montré plus haut (p. 138). Mais, quelle que soit la forme sous laquelle se produit la spoliation, qu'elle soit cruelle et sauvage ou qu'elle soit bénigne et relativement douce, elle aboutit toujours à la désorganisation, ne fût-ce même que parce qu'elle arrête la marche de l'organisation. Les Allemands se sont conduits d'une façon très tolérante en Alsace-Lorraine. Ils n'ont tué personne ; ils n'ont confisqué aucune propriété. Ils ont môme ouvert leur vaste marché à l'industrie alsacienne. Cela n'empêche pas que la conquête de l'Alsace a été un acte de désorganisation et de dissociation, parce que, sans elle, l'union de l'Europe serait beaucoup plus complète à l'heure actuelle.
Par leur nature même, les phénomènes de dissociation et de désorganisation, étant anormaux, doivent nécessairement affecter la conscience, tandis qu'un nombre immense de faits sociaux ne l'afTectent pas. Lorsqu'en décembre 1908 Messine fut détruite par un épouvantable tremblement de terre, le monde entier en fut profondément affecté. Mais personne n'a été atfecté par les actes innombrables qui se sont accomplis pour édifier une ville comme Chicago. De même, la guerre et les massacres, étant des phénomènes anormaux, arrivent à la conscience sociale, tandis que les faits de production n'y arrivent pas. De là l'illusion que les faits anormaux font seuls l'histoire, quand ce sont les faits quotidiens, au contraire, qui la font en réalité.
Ainsi, d'une part, la production élevant l'édifice delà civilisation par des milliards et des milliards d'eiVorts accomplis sans trêve ni arrêt ; d'autre part, la spoliation venant détruire de temps en temps une partie de l'édifice construit ou venant ralentir les travaux de sa construction, telle a été la marche de notre espèce. Jusqu'à présent, d'une façon générale, l'effort constructif a dépassé l'effort
LES FAITS PATHOI.OGIgUF.S ET l'eRREUR 157
(lestructif, et la civilisation a avancé. Mais on comprend, après ce qui vient d'être dit, combien est insoutenable la théorie darwinienne venant affirmer que l'humanité avance par la destruction! Si les darwiniens s'étaient donné la peine de descendre des nuages, oii ils se complaisent à demeurer, s'ils avaient daigné considérer les faits économiques constituant la trame journalière et fondamentale de la vie, les darwiniens auraient compris immédiatement que les conquêtes politiques ne peuvent en aucime façon faire avancer la civilisation. Dès qu'ils auraient daigné s'occuper des phénomènes économiques, ils se seraient aperçus immédiatement que la spoliation n'a jamais pu être un bienfait pour le genre humain et qu'elle a toujours été le pire de tous les fléaux.
Aujourd'hui, en feuilletant un livret Chaix ou un indicateur allemand des chemins de fer nommé Reichskursbiicli, on peut dresser l'itinéraire d'un voyage autour du monde jour par jour et même heure par heure. Les ingénieurs et les administrateurs qui ont établi des communicalions si précises (et il faut ajouter si commodes) sont les grands artisans de l'organisation du genre humain. Mais, hélas, les diplomates, les ministres et les chefs d'Etat, en un mot les entrepreneurs de banditisme viennent périodiquement jeter le trouble dans cette organisation et entraver les plus admirables ed'orls. Les travailleurs sont donc les organisateurs ; les spoliateurs sont les désorganisateurs. Depuis des siècles et des siècles, ces deux groupes luttent l'un contre rauti'c^avec une énei'gie inlassable. Les organisateurs l'ont em|)orlé, jusqu'à présent, par un léger sui'plus, mais bien léger, hélas. Si hîsdésorganisateurs pouvaient êli'edoniptc-s d'une façon délinitive, c(^ surplus augmenterail iinnu''diatemcnt dans une proporlicm incommensiiraliic. Sans les s[)()liateurs, rien ne serait détruit de l'eUort ininicnse (juc font les travailleurs, et la production deviendrait aussilùt la plus grande qui soit réalisable sur noire globe.