CHAPITRE XII
Vers 1806, G. Cuvier disait de la géologie « qu'elle était un tissu d'hypothèses et de conjectures tellemeut vaines et tellement combattues les unes par les autres, qu'il était devenu presque impossible de prononcer son nom sans exciter le rire ». C'est un peu le cas de la sociologie un siècle plus tard. Beaucoup de personnes dénient encore ù la sociologie le droit de se considérer comme une science exacte et la tournent un peu en ridicule. Les raisons qui faisaient le discrédit de la géologie, il y a cent ans, sont les mêmes qui font de nos jours le discrédit de la sociologie. La géologie, au temps de Napoléon l", avait déjà réuni une série considérable d'observations. Mais ces observations restaient dans un état chaotique. Aucun (il d'Ariane n'avait été découvert pour sortir du labyrinthe. Tout était confusion et désordre. Alors les théories les plus enfantines et les plus saugrenues pouvaient ôtre formulées sans faire de tort à leur auteur.
La sociologie se trouve, de nos jours, dans une situation assez semblable. De nombreux faits ont été mis en évidence, de nombreuses observations ont été rassemblées. Mais tout est encore dans le désordre, parce (ju'on n'a pas une théorie claire pour se guider au milieu du chaos. |ja sociologie nage en pleine incohérence. Elle confond les phénomènes biologiques et les faits sociaux ; des hommes, qui se disent spécialistes en la matière, idcnlilient encore sérieusement les rapports de la France et de l'Allemagne
Xovl^.0^v . — l)ar\vitlisn)e. 11
162 EDREUnS SPÉCIALES DE L ORDRE SOCIOI.OGIOUE
avec les rapports d'une mouche et d'une araignée, sans faire grand tort à leur réputation et sans trop prêter à rire.
La sociologie semble confirmer la loi des trois états, formulée par Auguste Comte. Elle se trouve encore en plein dans la période métaphysique. Elle n'est pas entrée dans la phase positive. Elle ne se met pas en contact direct et immédiat avec les faits concrets. Elle se contente de théories vagues, de propositions générales, d'aHirmalions aussi naïves parfois que peu précises. Bref, la sociologie plane dans les nuages et ne semble pas vouloir encore descendre sur la terre.
Comme exemple de raisonnements purement métaphysiques, qui ne tiennent aucun compte des faits concrets les plus incontestables, je veux citer une phrase d'Auguste Comte lui-même. « La guerre, dit-il ', constitue à l'origine le moyen le plus simple de se procurer les subsistances. » Ainsi l'un des plus grands philosophes de notre temps, l'homme même qui a prolesté avec tant de force contre l'esprit métaphysique, tombe dans le raisonnement le plus abstrait sitôt qu'il pénètre dans le domaine des phénomènes sociaux. Comment Comte ne voit-il pas un fait qui, cependant, est l'évidence môme ? Pour que le vain- . queur puisse s'emparer des subsistances du vaincu, il faut que le vaincu les ail auparavant produites, les ait tirées des enlraillos de la terre. La guerre n'est donc pas le moyen le plus simple de se procurer les subsistances, il est, au contraire, le plus complexe, puisqu'il est à deux degrés : la production des subsistances par le vaincu et ressemble des actes nécessaires au vainqueur pour lui arracher ces subsistances. Après la bataille de Pydna, les Romains détruisirent soixante-dix villes en Epirc et vendirent comme esclaves loO.OOO habitants de ce pays. Je demaudc comment des actes de cette espèce pou-
I. ('uiii-n (le philoxophie positive. 3' édit. Paris, Germer- Bailliùre, ISS'J,
t. IV, p. :,m.
FAUX RAISONNEMENTS, SOl'HISMES ET CONTRADICTIONS 163
valent augmenter les denrées alimentaires des Romains. Ces dernières, il me semble, sortent de la terre. On les produit par le travail. Le fait de massacrer des agriculteurs par millions ne fait pas pousser un épi de plus dans les champs. On dira que les Romains ont retiré beaucoup d'or de la vente des esclaves épirotes. C'est certain. Mais, tout de même, pour échanger cet or contre du blé, il faut de toute fa(;on que quoiqu'un ait produit ce blé. Et puis Comte, j)ai'une aberration qui est des plus répandues dans les esprits, ne songe qu'au vainqueur. Comment affirmer que la guerre est le moyen le plus simple de procurer des subsistances au vaincu? La guerre ne lui procure aucune subsistance, elle lui fait perdre, au contraire, celles qu'il avait produites par son travail et que le vainqueur lui arrache. On ne peut cependant pas faire abstraction du vaincu, d'abord parce qu'il est certainement une réalité, "et, ensuite, parce que s'il n'y avait pas de vaincu il ne pourrait pas y avoir de vainqueur'.
Ouand on parle d'astronomie ou de physique, on se croit obligé de serrer les faits de près, de faire des observations directes. Mais, dès qu'on passe dans le domaine social, on n'éprouve plus ces scrupules. On monte immédiatement dans les nuag(^s, on se contente des associations d'idées les plus superlicielics. Dans la vie commune, lorsqu'on a de l'or dans la jioche on peut se procurer des subsistances. 'La guerre permet de prendre des tributs en or, donc la gueri'e donne des subsistances. On ne va pas plus loin qVle ces analogies lointaines. On ne songe pas que l'échange est le s(!Cond acte et la production le premier. Un Etat a beau lever de fortes contributions sur le voisin, si l'agriculteur n'a pas produit de blé, le blé ne sera pas ;i|i|iorlé >ur les iiiaitdiés et la famine sera inévitable. Or l'cllct de la gucnc est précisément d'arrêter le travail de ragriciiUcur |iai' l'insécurité (|u'elle met tiaus les campa-