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2. Grandeur et décadence de la Guerre. Paris, Giiillauiiiin, 189S, p. IV,

sécurité. « Comment peut-on soutenir une proposition si colossalement fausse? La vérité est justement l'opposé. Partout et toujours la guerre a établi l'insécurité et a supprimé la sécurité. La disparition de la guerre peut seule produire la sécurité. Cette erreur vient de ce qu'on se place uniquement au point do vue de la défensive, de ce qu'on regarde les faits d'un seul côté. Ainsi on dit et redit que le roi de France, en domptant ses vassaux par des campagnes longues et meurtrières, a pu établir la sécurité dans son royaume. Mais comment ne voit-on pas le sophisme de ce raisonnement? L'action du roi a été seulement la réponse du roi à l'action des vassaux. C'est parce que ceux-ci avaient entamé des hostilités et contre les citoyens et contre leur suzerain que le suzerain a été obligé de leur faire la guerre pour les ramener à l'obéissance. De nos jours, les préfets des départements français exécutent ponctuellement les prescriptions du pouvoir central. Aussi le gouvernement de Paris n'a-t-il nul besoin de faire la guerre au préfet de la Gironde ou des Alpes-Maritimes pour maintenir l'ordre dans la république. Si les vassaux du roi de France s'étaient conduits convpne le font maintenant les préfets, la sécurité la plus complète aurait toujours régné dans le royaume. En réalité, quoique l'apparence fût contraire, le roi de France se défendait et défendait ses sujets ; les vassaux attaquaient; car ces derniers voulaient violer la loi et établir le règne de leur bon plaisir, c'est-à-dire lanarcliie. Ft c'était, précisément, parce que les vassaux faisaient la guerre au roi qu'il n'y avait pas de sécurité en France. Dans ce cas, comme dans tous les au très analogues, l'insécurité venait de la guerre, et la sécurité a commencé justement quand les guerres ont cessé. M. de Mulinari alTirme aussi autre partcpio la guerre a établi la sécurité eu mettant fin au.v attaques des barbares. 11 oublie seulement que CCS attaques étaient aussi des guerres et que, sans elles, la sécurité aurait toujours été complète. Il n'est donc pas en droit de soutenir que la guerre produit la sécurité.

Ce qui se dit de la guerre effective, cinétique,, s'il est permis d'employer ce terme, se dit aussi de la guerre latente, de la guerre potentielle. On affirme que les armements de la France garantissent sa sécurité. Ce raisonnement est de la sophistique pure. En réalité, ce sont les armements de l'Allemagne qui font Vinsécurité de la France. Les armements de la France sont une réponse à l'action de l'Allemagne. 11 est vrai que les Allemands retournent le raisonnement et prétendent que les armements de la France font l'insécurité de l'Allemagne. Il est impossible de décider lequel des adversaires est de bonne foi. et lequel est hypocrite. Mais il ne s'agit pas ici du fait, il s'agit du raisonnement. Ce qui est certain, c'est que, si l'Allemagne et la France supprimaient totalement leurs armements, elles obtiendraient immédiatement la sécurité la plus complète et la plus incontestable. Il n'est donc pas vrai de dire que les armements produisent la sécurité : ils la détruisent.

Autre exemple de raisonnement unilatéral. Combien de fois n'entend-on pas dire : « La guerre a permis de dompter la barbarie, donc la guerre a fait la civilisation. » Ici encore le sophisme apparaît en plein. Les civilisés sont obligés d'employer la force, c'est-à-dire la guerre, parce que les barbares la font aux civilisés. Si l'on pouvait aller s'établir au fond de l'Afrique comme un Russe va s'établir à Toulouse ou à Nancy, jamais les civilisés n'auraient fait la guerre aux barbares. Encore dans ce cas, la guerre des barbares est l'action; la guerre des civilisés, la réponse à l'action. Même lorsque les civilisés, rcpûndant à une attaque par une contre-attaque, restent victorieux et domptent la barbarie (ce qui est loin d'arriver toujours), la guerre, faite par les barbares, est toujours un arrêt, un obstacle, un circuit, une perte de temps. La guerre n'a pas fait la civilisation, elle a toujours arrêté les progrès de la civilisation.

Dans un grand nombre de cas, ce ne sont pas les bar-

bares qui ont attaqué les civilisés, mais les- civilises qui ont attaqué les barbares ctqui les ont massacrés de lafaçon la plus sauvage. Je n'examine pas ici la question au point de vue historique, mais seulement au point de vue des raisonnements darwiniens. Je ne puis mempêclier défaire remarquer cependant que, lorsque les civilisés ont attaqué les barbares et les ont exterminés de la façon la- })lus cruelle, il est bien difficile de soutenir que la guerre a été utile pour dompter la barbarie ! Dompter des- gens qui fort souvent ne faisaient de mal ;i personne cl qu'on allait spolier de la façon la [)lus indigne !

Après les défaites de 1870, beaucoup de Français ont vu que, s'ils avaient été bien préparés pour la guerre, celleci n'aurait pas eu lieu et que le ralentissement de la civilisation qui a suivi le traité de Francfort ne se seraitipasproduit ' ; donc la préparation à la guerre est la cause de' la civilisalion. Encore ici nous avons un échantillon de l'aberration de la défensive. Le véritable raisonnement; est celui-ci : si les Allemands ne s'étaient pas préparés ai la guerre, avant 1870, celle-ci n'aurait pas éclaté et la civilisation aurait progressé avec la rapidité laplus grandb possible. La préparation à la guerre niest pas U caus« de la civilisation, mais l'obstacle qui empêche son^ développement. Ce qui est vrai de ce cas en particulier l'csi do tous les autres en général. Sans l'invasion des Tartarcs, au xin' siècle, la Russie serait inliniraent plus avancéequ'cdle ne l'est maintenant, l^es invasions asiati(|ues ont établi le despotisme parmi les Russes, et le despotisme a. arrêté leurs progrès pendant de loQgs siècles.

Toute voisine de Laberralion de la (b'-feusive s'en trouve'. une autre, (juc l'on pouirail ai)|)i'U'r l'abcrralion unilalé-

I.On pourra traiter celle piiraiic de paradoxale, car il s'est acooinpiibeaucoup (le progré.s apré.i le iraiti- ilo Fruiicfurt. C'est certain. Mais, sans lui, il s'en serait accompli diivarita^'e, en sorte ((n'il a inconlestiiblcment ralenti la marche

raie. C'est une infirmité de Tesprit par suite de laquelle on voit uniquement un seul côté d'un phénomène qui en comporte deux de par la nature des choses. Pour la guerre il faut nécessairement au moins deux adversaires. Alors, en parlant des conséquences, bienfaisantes ou malfaisantes, de l'homicide collectif, on ne peut pas, en bonne logique, considérer seulement le vainqueur et faire abstraction complète du vaincu, comme si ce dernier n'existait pas. C'est ce que font cependant tous les darwiniens. Je n'en saurais donner de meilleur exemple que le passage suivant d'Ernest Renan. « Si la lèpre de l'égoïsme et de l'anarchie, dit-il, faisait périr nos États occidentaux, la barbarie retrouverait sa fonction, qui est de relever la virilité dans les civilisations corrompues, d'opérer un retour vivifiant d'instinct quand la réflexion a supprimé la subordination, de montrer que se faire tuer volontiers par fidélité pour un chef [chose que le démocrate tient pour basse et insensée) est ce qui rend fort et fait posséder la terre '. »

Comment Renan ne voit-il pas que, si la fidélité des Prussiens au roi Guillaume I" a pu donner l'Alsace à l'Allemagne, cette même fidélité à Guillaume l'a fait perdre à la France ? 11 est absolument impossible qu'un Etat annexe une province sans qu'un autre Etat perde une province. On ne peut pas créer de l'espace. La fidélité au chef peut être avantageuse pour le vainqueur, mais, dans la même mesure, elle est désastreuse pour le vaincu. Sans la fidélité des Prussiens à Guillaume I", les Alsaciens- Lorrains n'auraient pas été arrachés à leur patrie et ne souffriraient pas maintenant le régime le plus abhorré. Admettons un instant qu'il soit avantageux de spolier son semblable. Mais il faut bien reconnaître qu'il est contraire à toute logique d'affirmer que c'est avantageux au spolié. Assurément, personne ne soutiendra une absurdité de ce

J. La réforme inlellecluelle et morale, p. 293.

FAUX RAISONNEMENTS, SÛPHISMES ET C.ONI RADICTIONS 169

genre. Mais ce spolié mérite une attention égale au spoliateur quand on veut faire des raisonnements positifs et concrets sur les choses sociales. Ce spolié n'est pas un fantôme ou une chimère. Ce spolié est bel et bien une réalité. Ne pas songer à lui, c'est monter dans les nuages et se perdre dans la métaphysique.

« Il ne faut pas se dissimuler, en elTct, ajoute Renan immédiatement après ', que le dernier terme des théories démocratiques socialistes serait un complet affaiblissement. Une nation qui se livrerait à ce programme, répudiant toute idée de gloire, d'éclat social, de supériorité individuelle, réduisant tout à contenter les volontés matérialistes des foules, c'est-à-dire à procurer la jouissance du plus grand nombre, deviendrait tout à fait ouverte à la conquête, et son existence courrait les plus grands dangers. »

Encore ici, pourquoi les nations démocratiques courraient-elles les plus grands dangers ? Mais parce que les nations aristocratiques, où règne encore la fidélité au chef, leur feraient courir ces dangers. Quelle est donc, en définitive, la cause première du danger ? L'attaque venant des nations aristocratiques. Comment Renan ne voit-il pas que, si aucune nation ne considérait comme utile d'attaquer les voisins, toutes les nations pouri'aient vivre éternellement sans courir l'ombre d'un danger? Pour qu'une nation atteigne la gloire, il faut qu'elle soit victorieuse ; mais, pour qu'elle soit victorieuse, il faut, nécessairement, qu'une autre soit vaincue et que celte dernière atteigne non pas la gloire mais la honle. De môme la supériorité qui exalte le vaincjueur ne peut exister sans l'infériorité qui humilie le vaincu. Dans les choses sociales, on ne peut pas considérer seulement un pays et négliger les autres, pai'ce qu'on ne sait pas si le pays qu'on imagine vaiiKiueur (le sien naturellement} le sera en réa-

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