Ibid.. p. 29;t
lité. Ernest Renan écrivaiL ce passage en 1809. La fidélité au chef ne lui aurait peut-être pas inspiré tant d enthousiasme, s'il avait pu se douter que la fidélité des Prussiens au roi Guillaume devait porter une blessure si profonde à sa patrie.
Parce qu'on parle de choses sociales on ne doit pas se croire en droit de faire des raisonnements qui ne tiennent pas debout. On peut dire, par exemple : « Une nation s'enrichit plus vite en exploitant son sol par des procédés plus rationnels. » En effet, en Angleterre, en France, au Japon, dans tous les pays, simultanément ou séparément, le peuple peut s'enrichir plus vite en agissant ainsi. Ce raisonnement général est donc exact. Mais le raisonnement général : « la fidélité au chef donne la terre » ne l'est pas, parce que la fidélité au chef ne donne pas mais enlève la terre au vaincu. On peut dire: « la fidélité au chef donne la terre au vainqueur ». Alors on sera dans le vrai. Mais on ne peut pas dire : « la fidélité au chef donne la terre ». Enun mot, pour qu'un raisonnement soit logique, il ne faut pas qu'il soit unilatéral.
Lorsqu'on veut savoir si un raisonnement est juste, il faut l'examiner de tous les côtés. Par exemple, si l'on dit : « l'intérêt de toute nation est de respecter les droits de ses voisines », on peut immédiatement vérifier la proposition en l'appliquant à plusieurs nations. Sans remonter au delà du régne de Napoléon 111, il est évident que si, à cette époque, la Fiance avait toujours voulu respecter scrupuleusement les droits de lAllemagne. et l'Allemagne les droits de la t'i-ance, la prospérité de ces deux nations serait omintenant de beaucoup supérieure à ce qu'elle est.. Donc, en se conduisant ainsi, en respectant le droit, elles auraient agi conformément à leur intérêt.
En fait de faux raisonnements, il y en a un autre peutêtre encore plus étrange que l'aberration unilatérale. C'est l'identification de la guerre avec la victoire. Les Ixois pro-
posent un arrangement quelconque aux Zédois. Les Zédois n'acceptent pas. « Alors, disent les Ixois, c'est la guerre. » Par exemple, en 1814, la Prusse voulait la Saxe. La France et l'Autriche ne consentaient pas à lui céder ce pays. La Prusse menaça de faire la guerre. Mais, dans toute menace de ce genre, il y a Télernelle illusion que la guerre c'est la victoire. La Prusse aurait pu être battue par l'Autriche et la France et, loin d'avoir la Saxe, elle aurait pu perdre la Silésie. Après chaque campagne, il y a nécessairement un vaincu. S'il n'y en avait pas, aucun gouvernement ne serait assez stupide pour entreprendre une guerre qu'il saurait pertinemment devoir se terminer sans aucun résultat. Il est donc aussi exact et aussi précis d'associer la guerre à l'idée de défaite que de l'associer à l'idée de victoire, puisque toute guerre comporte nécessairement un vaincu. Mais personne ne fait jamais ce raisonnement. « 11 y a, dit M. Andier ', des peuples guerriers et des peuples pirates; les uns et les autres vivent du travail d'autrui. » Ce publiciste, comme des milliers d'autres hommes, ne daigne pas faire attention à un simple petit fait. Pour vivre imiqurinoit du travail d'autrui, il faut vaincre constamment. Mais victoire et bataille ne sont pas des termes synonymes. Dire qu'un peuple A'it de rapine, c'est dire qu'un peuple est toujours victorieux. Mais comment démontrer qu'il y a des peuples qui possèdent ce privilège véritablement miraculeux? M. Andier fait sans doute allusion ici au peuple romain et aux pirates Scandinaves. Mais le peuple romain a subi des revers, même dans les périodes les plus brillantes de son histoire et, dés li^ v" siècle, il a essuyé desd('faites iri'éparabh^s. Quant aux pirates Scandinaves, leuis incursions ont duré deux; sièclesà peine. Cependant le peuple norvégien a vécu avant et après l'épo- (jue légendaire des Wikings.
Combien d(; fois n'(Milend-on [)asdire : « cette question
I. Voir 0. ICIfertz. /,!•> aulitrjiitiisinrs écDunmiijitcx. l'aris. (jiard et llrièrc, 1906, p X (préface),
172 ERREURS SPÉCIALES DE L ORDRE SOCIOLOlilOUE
est impossible à résoudre sans guerre ». Or, « résoudre » signifie terminer une affaire conformément au désir de celui qui l'entreprend. Pour unFrançais, résoudre la question de l'Alsace-Lorraine, c'est donner aux populations de cette province la possibilité de rentrer dans leur ancienne patrie si telle est leur volonté. Pour les militaristes allemands, résoudre cette question, c'est mettre les Français dans l'impossibilité de reprendre jamais ce pays. Mais, pour résoudre une question par la guerre, il faut, nécessairement, que la victoire soit du côté de celui qui parle. Or, qui peut être absolument sûr de la victoire ? Si l'on était absolument sûr de la victoire, il n'y aurait plus une seule guerre. Le prince de Monaco sait pertinemment que, s'il déclarait la guerre à la France, il serait battu. Aussi ne la déclare-t-il pas. Lors donc que deux pays se font la guerre, c'est qu'il y a des chances de victoire des deux côtés. Mais alors aussi des chances de défaite. Dans ce cas il est illogique de dire que la guerre peut résoudre une question, quand elle peut précisément amener l'établissement d'un ordre de choses diamétralement opposé à ce qu'on considère comme la solution. La proposition : « la guerre seule peut résoudre les questions politiques » est donc absurde.
« Les nations, dit Ernest Renan ', ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. A l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître. »
Quelle meilleure preuve de la façon superficielle dont on traite les affaires sociales! Renan confond deux faits complètement différents : l'unité et le despotisme. La