‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 5 sur 94 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Malgré son immense succès, le darwinisme social n'en est pus moins une théorie complètement fausse. Elle contient des erreurs tellement nombreuses qu'on on est pour ainsi dire écrasé. Il est impossible de les signaler toutes; il faut faire un triage et parler seulement des plus importantes. Les erreurs du darwinisme social sont tellement grossières qu'on se demande avec étonnemenl comment elles ont pu durer si longtemps, non seulement chez les sociologues de profession, mais même chez les gens éclairés. La faveur dont a joui cette énorme mystilicalion qui s'appelle le darwinisme social montre d'une façon frappante le peu d'avancement de la sociologie et la l'ormidable puissance des routines anciennes, noiinies par l'esprit traditionnaliste.

1-e lecteur pen>e bien que, si je combats le darwinisme social, ce n'est pas au nom des principes religieux ou aristocratiques. Au contraire, je le combats uniquement au nom des principes de la libre pensée, du progrès et de la démocratie. Mmi ojiposition contre le darwinisme ne signifie en auciiiu; façon que je rejette l'idée du transformisme pour me ralliera la théorie des créations miraculeuses. Non, tout' ma critique tend seulement à démolir la proposition (]"(; l'homicide collectif est la cause des progrès du genr. .uimain. Et ce n'est ni au nom du déisme, ni au nom i \ l'idéalisme ou de l'humanitarisme que je purs en cuni i^ne; c'est uniquemeni ;m nom de la

CONSIDKRAI'IONS BIOLOGIQUES li

vérilé. Le savant, digne de ce nom, ne se préoccupe ni de sentiment, ni de bienfaisance : il cherche à exposer les i'aits tels qu'ils sont. C'est à cela que se réduit sa lâche. Mais il faut bien le dire : vérité et bienfaisance sont des termes identiques. Si l'homme savait toute la vérité, il serait dieu. Alors il ne connaîtrait pas la souffrance. L'homme ne saura jamais toute la vérité, il ne sera jamais dieu; mais, toujours, la somme de son bonheur sera en raison directe de la somme de vérité qu'il pourra cDunaître. Chercher la vérité et seulement la vérité, c'est réaliser l'humanitarisme par l'unique procédé qui soit rationnel, pratique etutilo.

Cette idée peut être présentée à un autre point de vue. L'homme agit conformément à ce qui lui parait être son intérêt. Or, si ce qui lui parait son intérêt était toujours son intérêt ?rV/, l'homme ne se tromperait jamais. Alors il atteindrait immédiatement le maximum de bonheur réalisable sur la terre. Maintenant, comme l'humanitarisme n'est autre chose que le désir de procurer la plus grande somme possible de félicité à l'ensemble de notre espèce, l'humanitarisme et l'exposition de la vérité se ramènent à des notions identiques.

Pour faire voir le peu de créance que le darwinisme mérite sur le terrain sociologique, je vais tâcher de prouver, par quelques courtes remarciues, qu'il ne soutieul pas toujours la critique sur son propre terrain, celui de la biologie-

Les espèces se transforment assurémeul, mais pas par les mécanismes qu'iiidi(|ue Darwin.

(^onsid(''rons d'abord la théorie des sarialious lentes. Ou a i'ssay(' (l'('xpli(|uer le cou de la girafe en disant (|u'il provient de l'accumulation li('r(Mlilaii'e de |ietils allougemenls. Les girafes ayant le rou le plus long on! Iroiivé plus facilement de la nourriture, i'illes ont survécu; elles ont laissé des descendants. Les girafes a» cou [ilus court

n'ont pas laissé de descendants. De là, après une suite de siècles, l'allongement du cou qui caractérise cette espèce.

Ces explications ne soutiennent pas la critique, et les objections se présentent en foule à l'rspril pour les combattre.

D'abord, pourquoi, à un certain moment, les ancêtres de la girafe ont-ils voulu se nourrir de feuilles d'arbres à ramures plus ou moins élevées"? Pourquoi n'ont-ils pas voulu manger de l'berbe, comme mille au 1res espèces herbivores, ou des pousses basses? Ce qui a induit la girafe à préférer les feuilles des arbres n'était pas une nécessité, puisque les girafes auraient pu toujours choisir, comme habitat, des pays où il j- avait de l'herbe ou des arbustes. Mais passons. Admettons que la girafe ait été forcée par la lutte pour l'existence à se nourrir de feuilles poussant à une hauteur plus ou moins considérable. Il est évident qu'un accroissement de cou de deux ou trois centimètres n'assurait pas à une girafe plus d'avantages qu'à une autre. Les feuilles des arbres ne sont pas à un niveau uniforme que l'on ne peut atteindre que lorsqu'on a un cou d'une longueur mathématiquement précise. Les feuilles se trouvent à des hauteurs ti'ès diverses, et quehjues centimètres de plus ou de moins ne jouent aucun rôle.

Faisons, cependant, encore cette concession. Une girafe, ayantuncou plus long de trois centimètres, a eu un avantage dans la lutte pour l'existence et a survécu. Sa voisine, ayant un cou de trois centimètres plus court, a succombé. Certes, si l'on pouvait affirmer qu'une girafe a eu, soudain, un cou d'un mètre plus long que sa voisine, cette dilTérence aurait pu avoir des conséquences sur sa vie. Mais une variation soudaine dun mètre entier ne serait pas une variation lente.

Voilà donc la girafe avec un cou plus long de trois centimètres. Elle a une supériorité; elle survit. Mais encore faut- il qu'elle transmotte cet avantagea ses descen-

CONSIDÉRATIONS BIOLOlUriUES 19

(lants. Il faut donc que raccouplcnient se fasse entre deux girafes oiïrant le même caraclère. Or, comment un caractère si peu apparent sera- L- il reconnu? La sélection sexuelle, dit Darwin, a produit le magnilique plumage de certains oiseaux. Admettons-le. Mais la paonne voit les belles plumes du paon. Une girafe, mâle ou femelle, peutelle être assez perspicace pour distinguer, dans l'autre sexe, une différence de cou de quelques centimètres ? Et, s'ils ne distinguent pas cette différence de longueur, comment deux animaux peuvent-ils se rechercher à, cause d'elle"? Or, s'ils ne se recherchent pas à cause de cette dilférence, les accouplements entre girafes au cou long et girafes au cou court doivent être aussi fréquents que les accouplements entre girafes au cou long. Mais même si, par un hasard extraordinaire, toutes les girafes au cou long s'accouplaient entre elles ', rien ne prouve qu'elles devaient nécessairement transmettre cette particularité à leurs descendants. L'expérience quotidienne montre que d'une femme de haute taille et d'un homme de haute taille peut naître un individu de taille moyenne et même de petite taille. L'hérédité est un phénomène des plus mystérieux. Nous ignoi-ons absolument dans quel cadre elle est enfermée. Nous ne savons pas quels caractères secondaires se transmettent aux descendants et quels autres ne se transmettent pas. Les naturalistes sont même divisés sur la (juestioii de savoir si les caractères acquis sont héréditaires, l'eul-on donc afiirmer que cette variation de cou de quelques centimètres était précisément une parlicularité qui devait se transmettre aux descendants? Or, si ce n'est pas le cas, toute la lliéorie ci'oule par la hase: le long cou de la girafe ne vient pas de l'accumulation de petites dilfércnces, transmises par hérédité et procurant des avantages dans la lutte pour l'existence ; donc, ce

1. On cipiiipri'iid i|iic riiniuii ilu iluiix inilivitliis iHiiiiaiiis lic liaulo lailli' csl Mil cas plus rare que ruiiiuii de deux individus de (aillr plus iiii iiioiiis iliMcri'iiie II en esl de nièuie pour les aaiiiiaiix.

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n'est pas la Iiitle pour l'existence qvii a produit la variation des espèces.

Cette dernière affirmation acquiert une évidence encore plus grande quand on songe que des centaines de milliers d'espèces vivent simultanément sur la terre. Une bactérie, Yamylohactvre, a existé depuis l'origine de la vie sur le globe et elle existe encore. Elle a survécu à d'innombrables espèces qui ont apparu successivement dans les couches géologiques et qui ne se retrouvent plus qu'à l'état fossile. Il en est exactement de même de milliers d'autres plantes et animaux. Nous voyons aujourd'hui, autour de nous, des représentants des types les plus primitifs et des types les plus perfectionnés. Dans les mêmes forêts, les conifères cryptogames poussent à côté des arbres à fleurs phanérogames. L'amylobaclère a été soumise à la lutte pour l'existence, comme tous les autres êtres vivants : elle n'a pas varié. Les animaux, formant la série entière des ancêtres de l'homme, ont aussi lutté pour l'existence: ils ont varié. La même cause produit, dans un cas, la fixité; dans un autre, la variation. Cela prouve que la lutte pour l'existence n'est pas le facteur unique de la vai'ialion. 11 existesimullanémentdans la mer des rougets et des turbots. Les deux espèces sont sorties victorieuses de la lutte pour l'existence puisqu'elles n'ont pas péri. Cependant ces deux espèces ne se ressemblent guère. Preuve qu'il y a beaucoup d'autres causes de variation que la faculté de survivre dans la lutte. Si A est une forme plus apte et B une forme moins apte, la survivance des plus aptes signifie que la forme A doit détruire toute la forme B. Mais si la forme A et la forme B vivent simultanément, quoique d'aplitudesditférentes(ramphioxusestune foime plus primitive que le rouget), on ne peut pas dire que la dillérence d aptitudes soit le seul facteur qui a produit la variation.

Hugo de Vries, le célèbre naturaliste hollandais, a fait une étude spéciale des mutations brusques qui se produi-

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sent dans les plantes. Ainsi l'œnotheria lamarckiana se «pulvérise en un nombre considérable de formes plus ou moins bien adaptées pour la concurrence vitale ». Or, si plusieurs formes sont également bien adaptées pour la concurrence vitale, comment peut-on dire que cette concurrence est la cause de la variation ? Si la concurrence était l'unique cause de la variation, elle ferait survivre une seule forme, précisément la plus apte. Mais s'il survit plusieurs formes, c'est que, en plus de la concurrence, il y a aussi d'autres causes de variation que nous ne connaissons pas.

Les explications de Darwin ne sont donc pas satisfaisantes. Les espèces ne varient pas par la seule nécessité de s'adapter au milieu, puisque plusieurs espèces différentes sont simultanément adaptées au même milieu. La variation doit provenir d'un ensemble énorme de circonstances et non d'une seule. A proprement parler, cha- (}uc individu, vivant actuellement sur le globe^ est la résultante de l'ensemble des circonstances traversées par tous ses ancêtres. On peut donner à cet ensemble do circonstances le nom de niUicii. Mais le terme est bien impropre. Le mot milieu implique une représentation plus ou moins slalique, qui est fausse. « L'ensemble des circonstances traversées par la série des ancêtres » est, au contraire, une conception dynamique, beaucoup plus Juste. Mais, sitôt qu'on admet ce point de vue, plus conforme à la réalité des choses, toute la théorie de la survivance des plus aptes est ruinée immédiatement.

Voici deux jeunes pousses qui sortent de terre : celle d'un frêne et celle d'un chêne. Une chèvre passe, par hasard, et mange la pousse du frêne. Elle épargne la pousse du chêne, qui dcrvienl un grand arbre. Les darwiniens, en présence de faits de ce genre, disent que, si le chêne a survécu, c'est qu'il était mieux armé pour la lulle ou, en d'autres termes, qu'il était plus apte. Or, il est évident que toutes ces aKirmalions ne soulicuncnl pas

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la critique, dans ce cas particulier. Si le chêne a survécu, et non le frêne, cela ne provient nullement des mérites intrinsèques de l'une ou de l'autre plante, mais simplement de circonstances extérieures et fortuites. Si l'on généralise le cas, si, en place d'une pousse individuelle, on met une espèce entière, on arrive à la même conclusion. La morphologie actuelle de chaque espèce est la résultante de millions de facteurs externes purement accidentels. La théorie darwinienne aboutit immédiatement à faire de la férocité la condition pour ainsi dire unique de la vie et de l'évolution. En etTet, ceux seuls, parmi les êtres, survivent qui savent le mieux tuer. Quand deux plantes se disputent un terrain, celle des deux qui peut évincer sa rivale survit; l'autre meurt. Or, évincer veut dire tuer. Donc, l'être supérieur est celui qui sait le mieux tuer. Cette idée a été immédiatement transportée du domaine biologique dans le domaine social et elle a produit l'affirmation de la primauté de la force sur le droit et la théorie du surhomme de Nietzsche. Mais cette idée est complètement fausse, même dans le domaine de la biologie, parce que, ainsi que je viens de le jnontrer par l'exemple du chêne et du frêne, l'ê'tre qui survit est celui qui a traversé les hasards les plus heureux et pas toujours celui qui a le plus de mérites, quels qu'ils soient.

Ce n'est pas à dire, assurément, qu'une meilleure adaptation au milieu et la faculté mieux développée de tuer ne soient un avantage dans la lutte pour l'existence. Je veux montrer seulement que ce n'est pas le facteur unique qui a dilTiM'encié les espèces et qui a poussé leur évolution vers les formes supérieures de la vie. Justement le grand défaut du darwinisme c'est d'avoir des vues si étroites et si unilatérales. Il considère seulement les rapports entre êtres vivants. Il oublie qu'il existe un univers vaste et intini, avec lequel les êtres vivants sont en relation de tons les moments, et qui agit sur les êtres vivants par des milliards de facteurs minimes et imperceptibles. Les facteurs

que nous qualifions le plus souvent du nom de hasard exercent sur la transformation des espèces une action beaucoup plus importante que les êtres animés dont le nombre, relativement à l'ensemble des facteurs du monde physique, est assez petit.

J'ai montré, dans le cliapitre précédent, que la théorie de la survivance des plus aptes a grandement contribué au succès du darwinisme. Les brutaux y ont trouvé une justification naturelle dnocvvictis. Mais, quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que la survivance des plus aptes ne résulte nullement de la lutte pour l'existence entre les êtres vivants. On peut soutenir qu'elle résulte plus ou moins de la lutte des êtres contre le milieu physique ; mais cela même n'est pas toujours le cas. En réalité, ce n'est pas le plus apte ([ui résiste, mais, le plus souvent, le plus heureux.

Et d'abord, que signifie le plus apte ? Si l'on considère le terme iini((ueineiit au point de vue objectif, on doit dire que le plus ;i[)le est simplement le mieux adapté au milieu. Ur le mieux adapté peut avoir les formes les plus primitives et les plus frustes. On observe dans la nature que des organismes d'une extrême simplicité sont répandus sur des espaces énormes et ont vécu, sans mutations sensibles, depuis les périodes géologicjues les plus anciennes.

Mais, si nous admettons, objectivement, ijue les inn'lleurs %on\ les mieux adaptés au milieu, à un ni')ment donné, nous ne pouvons plus appliquer ce principe à l'évolution ascendanle des espèces. Dans le domaine de la biologie nous ne pouvons pas nous en tenir à des conceptions (|uautitatives, mathématiques, qui seules peuvent être complètement objectives, nous sommes obligés de nous guider par des conceptions qualitatives. Or, quand on (înlre dans le domaine du (pialitatif, on tombe inévitablement dans la subjectivité. StcilleKrs sont les »Mres que

nous jugeons meilleurs pour mille raisons, (|ui nous plaisent davantage. Maintenant, les êtres qui nous plaisent davantage sont ceu\ qui nous ressemblent le plus ou ceux qui se trouvent pourvus de facultés que nous désirons et que nous n'avons pas. Notre idéal serait de posséder la beauté, la santé, l'omniscience et la vie éternelle. Nous considérerions un être réunissant ces dons (ressemblant beaucoup aux dieux de l'Olympe grec) comme parfait. C'est précisément parce que l'évolution de la matière vivante, soi-disant sous la pression de la lutte pour l'existence, semble s'acheminer vers la formation d'un être de ce genre, que le darwinisme a eu un si grand succès.

Mais est-il vrai que la lutte universelle, sans trêve et sans arrêt, pousse à la création d'un tel être? Qrii oserait l'affirmer en présence des millions de faits qui prouvent le contraire? La lutte entre le microbe de la tuberculose et l'homme est aussi une lutte pour l'existence entre deux organismes vivants. Est-ce à dire cependant que, dans cette lutte, le meilleur (à notre point de vue l'homme; l'emporte toujours ? Hélas, on sait bien qu'il n'en est pas ainsi et que, la plupart du temps, ce bacille informe, ce protozoaire arrêté aux degrés inférieurs de la vie parvient à vaincre un animal aussi extraordinairement complexe et aussi admirablement constitué que l'homme. On peut donner de nombreux exemples de ce genre. Il y a de vastes régions où nous sommes obligés de reculer devant des insectes (fourmis, moustiques), devant des animaux infimes (rats, serpents), ou devant des animaux puissants (tigres, panthères). Or, que signifie reculer ? Cela signifie que, dans la lutte pour l'existence, ces êtres inférieurs gagnent du terrain et que nous en perdons. En d'autres termes, ces êtres inférieurs tuent un certain nombre d'hommes déjà existants, et, de plus, empêchent un grand nombre d'aulres de voir la lumière du jour. L'équilibre général de la vie peut aussi bien se déplacer en faveur de l'être inférieur que de l'être supérieur. Et il n'en est pas

CONSIDERATIONS BlOLOGIIJUIiS

seulement ainsi pour notre espèce, mais pour toutes les autres. Combien ne voit-on pas de champs envahis par les mauvaises herbes? Dans ce cas, les plantes les plus délicates, celles qui, à notre point de vue, sont les plus parfaites, succombent par l'action de celles qui sont les plus grossières. En un mot, nous voyons bien souvent, dans la nature, une épouvantable hécatombe des meilleurs et une survivance énorme des plus mauvais.

Si donc certains êtres ont pu monter les degrés de l'échelle vitale, s'il a pu s'établir sur la terre une lignée, allant de la monère jusqu'à l'homme, ce n'est pas à la lutte pour l'existence et à la tuerie que cela est seulement dû. La lutle pour l'existence détruit les bons comme les mauvais. Le progrès est dû uniquement à un ensemble de circonslances heureuses, provenant, en majeure partie, du milieu physique. Les êtres se trouvant dans des conditions de milieu extérieur plus favorables et ayant traversé des chances plus avantageuses ont avancé vite, les autres ont avancé lentement.

Une réllexion peut faire comprendre combien est fausse l'idée que les êlres varient et se perfectionnent seulement par suite (le la lutte pour l'existence. L'homnu' l'a emporté sur les aniriiaiix. Si même il parvenait un jour à détruire tous ceux qu'il lui plaît, on ne voit pas pourquoi il devrait alors changer morj)hologiquement. pliysiologi(]uenient et psycliol()giqu(Mnent.

Ainsi la ulhr pour l'existence, c'est-à-dire la tuerie, n'exj)li(]ii(! pas à l'Ili! seule la variation des espèces, 7ii surtout leur pcilectionruMiuînl. Car (•onsr(|uent, même sur le lerr.iiu biologiciue, le progrès n'est uullenient en fonction de l'inlen^ité de la lullc, puisque cette lutt(^ peut aussi bien amener le Iriompiie des plus mauvais (|ne le ti-i<jmplie de^ rueilleui's. De celt(! façon, le darwinisnu" perd un des |)iiiiii|iauK traits qui le rendaient --i pailicnlièrement pi<''cien.\ aux esprits élevés. Dans la nature, la survivance d'un(; espèce n'est pas toujours une senlenee

26 lîRREURS DE L ORDRE BIOLOGIQUE

d'une incorruptible équité. Même dans le domaine de la biologie, le triomphe n'est pas toujours un critérium de supériorité.

Avant de terminer ce chapiti'e, je veux signaler une autre erreur capitale du darwinisme, venant de ce qu'il considère les phénomènes naturels à un point de vue trop étroit et trop unilatéral.

Pour le darwinisme, le pivot général de la vie, la cause principale de son évolution est la douleur. Il n'en est nullement ainsi. Quand on regarde seulement un côté des choses, on voit toujours faux. Il faut regarder les deux côtés. Le darwinisme considère seulement la douleur, il néglige complètement la jouissance. Cependant, c'est là un phénomène aussi répandu dans la nature que la souffrance. C'est la jouissance qui mène le monde et non la souffrance.

Assurément la jouissance peut être considérée comme une absence de souffrance. Mais ce point de vue n'est pas absolument juste. L'animal ressent spécialement et le fait négatif ('absence de souffrance), et le fait positif (présence du plaisir). Mais ce dernier état est ressenti avec beaucoup plus de force, en sorte que l'impulsion positive, l'impulsion de la jouissance pousse à l'action avec plus d'énergie. C'est le désir de la jouissance qui est la cause de tout progrès. Quand un être vivant se trouve dans des conditions de milieu favorables et qu'il n'éprouve aucune souffrance, il semblerait que l'activité devrait cesser. Il n'en est nullement ainsi, cependant, parce que l'être vivant, poussé par la recherche du plaisir, tend constamment vers un champ d'activité nouvelle '.

1. Un ami de l'auteur avait un cliien qu'il aimait beaucoup. Cette béte était soignée dune façoa admirable. Klle avait tout ce qui pouvait lui être agr'-able : nourriture, bon gîte, etc. On aurait pu croire quelle passerait sa vie à dormir. Nullement, elle alktit souvent se promener et surtout se complaisait à le faire en voilure. On voyait que les nouveaux spectacles offerts à ses j'eux lui faisaient plaisir et l'amusaient.

Ces considérations ont une grande importance pour ce qui va suivre. Le darwinisme fait de la douleur la reine du monde. Alors il semble que plus on inflige de douleur, plus vite doit marcher le progrès. De là, de nouveau, l'exaltation de la brutalité et de la tuerie. Mais ce point de vue est unilatéral, donc faux. En réalité, la jouissance occupe dans le monde un territoire dont l'étendue n'est en rien inférieure au territoire de la souffrance, si l'on peut s'exprimer de cette façon imagée. La jouissance est même plus puissante, car c'est un moteur constant, tandis que la soutTrance est un moteur intermittent. Or, si la douleur n'est pas la reine du monde, il s'ensuit que le progrès n'est pas en raison directe de l'àpreté de la lutte entre les êtres vivants soit d'une même espèce, soit d'espèces différentes. La jouissance vient surtout de nos rapports avec le milieu physique. J'ai à peine besoin de rappeler qu'un de nos plus grands plaisirs est la contemplation du monde extérieur. Les animaux ressentent ce plaisir comme nous. C'est de là que vieiit le charme des voyages \

Or, le darwinisme néglige ces faits si importants. Il réduit tout aux rapports entre êtres vivants et, ne considérant la vie que par un seul côté, il est une théorie unilatérale, donc fausse.

\. Voir pin? bas. p. .Sfid.

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