I. Meiischenszicle, iiunuini i-ilc, p. 3S'i
188 ERREURS SPÉCIALES DE l'oRDRE SOCIOLOGIOUE
unesociétéimparfaite.Uneautresociétéoùronconiprendra la nuisance de l'esclavage et la bienfaisance de régalité devant la loi sera plus parfaite. Mais comment la guerre pourra-t-elle faire découvrir l'organisation plus parfaite des sociétés ? Dira-t-on que, si un pays sans esclaves combat un autre qui en a, le premier vaincra nécessairement, fera des conquêtes et qu'ainsi l'aire de la liberté ira en s'étendant et l'aire de la servitude en se rapetissant? Mais le premier pays qui aura supprimé l'esclavage ne pourra pas l'avoir fait sous l'impulsion de l'homicide collectif, mais sous l'impulsion de considérations psychiques, dictées par l'observation directe des faits sociaux. Pour que la guerre puisse mettre à l'épreuve un pays esclavagiste et un pays libre, il faut nécessairement qu'avant la guerre il y ait eu un pays du premier genre cl un autre du second. Alors le mouvement de réforme ou de transformation doit précéder les combat.s. C'est ce que nous voyons se produire partout dans la réalité. Ce n'est pas par suite de la guerre que la Constituante a proclamé les droits de l'homme, c'est par suite d'un courant d'idées répandues par les philosophes et les publicistes pendant un siècle presque entier. De même la constitution de la Turquie, restaurée en 1908, n'est pas née de la guerre, mais des idées politiques de l'Occident.
Et puis il faut se décider enfin à considérer les réalités de la vie telles qu'elles sont. Lorsque deux pays se font la guerre et concluent ensuite la paix, ou il ne s'opère pas de conquête territoriale' ou il s'en opère une. La sélection collective serait une réalité si l'Etat vainqueur, ayant des institutions supérieures, les introduisait immédiatement dans ses nouvelles possessions. Les Français, pendant la révolution, ayant occupé les provinces du Rhin, y supprimèrent dun seul coup le régime féodal. Mais il n'en est pas toujours ainsi. Les vainqueurs établissent parfois dans
1. Comme après la guerre de 1S66, où la Prusse n'annexa aucune partie du territoire autrichien.
leur nouvelle possession un régime de beaucoup inférieur à celui d'avant la conquête. Tel a été le cas de l'Espagne en Italie. Les institutions des républiques toscanes et lombardes étaient infiniment plus parfaites que le régime établi par Charles-Quint et ses successeurs. Où est ici la pré tendue sélection positive? On peut dire, au contraire, que, si la guerre constitue une sélection collective (ce qui est faux), celle-ci a beaucoup plus de chances d'être régressive que progressive. La guerre a pour conséquence le despotisme, et le despotisme amè-ne un alanguissement, un affaiblissement de la vie sociale, non seulement chez le vaincu, mais môme chez le vainqueur, car il est impossible d'opprimer les dominés sans opprimer aussi les dominateurs. Il est donc absurde de soutenir que la guerre ait jamais pu produire, à ce point de vue, un progrès de la civilisalion.
Considérez encore combien la phrase de Renan est superficielle. 11 aflirme que, lorsqu'un Etat n'est pas toujours sous la menace d'être battu, il est « difficile de dire à quel degré d'abaissement pourraient descendre les hommes qui le composent ' ». Depuis 1783, depuis le traité de Paris, les Etats-Unis d'Amérique n'avaient aucune crainte d'être battus par leurs voisins. 11 semble cependant que pendant ces cent vingt-six années ils ont réalisé quelques progrés. La population a passé de 4 millions à 88 millions. Dans l'agriculture, l'industrie, le commerce, les inventions techniques et même dans les sciences, les Américains sont parmi les premières nations de la terre. Loin de « s'endoimir », les Américains sont tout ce qu'il y a de plus éveillé et de plus actif au monde.
Nous avons aussi, en Europe, certains Etats qui ne nourrissent aucune crainte d'être battus, parce qu'ils ont la cereitudi- de l'être s'ils étaient attaques par un colosse comme l'Allemagne. Tels sont la Suède, la Norvège, la Ilullaiulc,