CHAPITRE IV MÉCONNAISSANCE DE L EXISTENCE DE LUNIVERS
Après les quelques observations préliminaires contenues dans les trois chapitres précédents, j "aborde l'examen des phénomènes sociaux.
J'ai déjà dit que les erreurs du darwinisme social sont d'une énormité qui remplit de profond étonncment. On va en juger dès le commencement.
Chose étrange, en .effet, les darwiniens, qui sont hypnotisés par le fait de la lutte, qui en font le pivot même de l'évolution vilale, les darwiniens, dis-je, négligent de voir la plus importante de toutes les luîtes : celle qui se livre contre le milieu extérieur. Les darwiniens oublient seulement le monde physique ; ils ne s'aperçoivent pas de l'existence de l'univers ! Ne voir que les hommes et ne pas voir l'univers, c'est tomber assurément dans la plus grande erreur qui se puisse imaginer. Il est impossible d'aller plus loin. Or, tout le darwinisme social provient de cette colossale aberration.
Les rapports de l'homme avec le milieu physique; sont infiniment jjIus importants que les rapports de l'Iiomme avec ses semblables. Les rapports de l'homme avec le milieu physique sont constants pour ce qui regarde la température ; ils sont d'une périodicité très fréquente pour ce qui regarde la respiration, d'une périodicité moins fréquente pour ce qui regarde la nécessité d'étancher la soif et d'apaiser la faim. Les rapports des hommes entre eux, au contraire, peuvent devenir très rares et même ces-
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scr complèteniont pendanl quelque temps sans amener la mort. Alexandre Selkirk (le nialelot anglais qui a servi de prototype au Robinson tle Daniel de Foë) a vécu quatre ans absolument seul sur son île. Il n'aurait pas pu vivre quatre minutes sans respirer, quatre jours sans boire, et quatre semaines sans manger. De là vient que la lutte contre le milieu physique a inliniment plus d'importance pour l'homme que la lullc contre ses semblables. Voilà ce que les darwiniens oublient complètement, et, je le répète, c'est la plus énorme erreur que puisse commettre notre esprit, puisqu'il n'y a rien de plus incommensurable que l'ensemble de l'univers. Ne pas apercevoir l'infini, c'est aussi se tromper dans une mesure infinie.
Comment a-t-on pu arriver à un pareil aveuglement ? Par suite d'une disposition particulière de notre nature psychique. Les phénomènes qui s'accomplissent sous nos yeux, des milliers et des milliers de fois par jour, passent inaperçus par suite même de leur fréquence. Tel est le mécanisme de notre cerveau. Toute sensation extérieure qui se répète im certain nombre de fois finit par ne plus affecter la conscience. Et, dès qu'un phénomène n'affecte plus notre conscience, nous déclarons calégoriquemenl ([u'il n'existe pas, tandis que nous affirmons exister des phénomènes qui peuvent s'accomplir tous les cent ans, mais qui affectent notre conscience. Quelle singulière science ! Combien ridicule et enfantine! Ce sont, au contraire, les phénomènes se passant à tout moment, constituant la trame de la vie, ([ui sculsonlune grande impoi'tance. Ceux (|ui se passent rarrruenl (Mit une imporlancc mininie cl d'iiulaiil plusnéglig('able(|u'ils soiil |ilus rares, (j'esl par suite d(ï cette particularité psycliiipD' de udlrr élrc qu'on s'est trompé sur la véritable nahire de la lutte pour l'oxistcncc. Celle qui s'établit enlic riioinme et le milieu est de toutes les secondes, mais, |iri'(isi''inenl à cause de cela, iiuiis ne la voyons pas. .Murs, nous la di'clarous iue\i>[anle cl nous réservons le iiuiii dcliillc aux cnnibals entre les hommes,
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qiii peuvent se produire à des intervalles très espacés '. Critiquant une œuvre précédente de l'auteur, le profes- •seur Ferdinand Puglia affirme qu'il n'est pas scientifique de soutenir que la lutte contre les semblables est un cas relativement rare. Cependant si le professeur Puglia avait pensé un instant aux relations entre l'homme et le milieu physique, il aurait vite compris combien ces relations sont plus nombreuses que les relations entre les êtres humains, non seulement au sein de l'Elat, mais môme au sein de la famille.
On est allé jusqu'à contester que les rapports de l'homme et du milieu physique puissent être qualifiés du terme de lutte. (' Il y a là un véritable abus de mots, dit M. E. d'Eichthal -. Lutte devrait toujours impliquer l'intention de se nuire l'un à l'autre. Il n'y a pas de lutte entre ou contre corps bruts; cela devient une simple métaphore''. » Dire que les rapports entre l'homme et le milieu physique ne sont pas une lutte et réserver ce terme uniquement aux rapports entre les hommes,c'est négliger de voir les quatrevingt-dix-neuf centièmes de notre activité. M. d'Eichthal a parfaitement raison de dire que l'action d'un corps inanimé sur un autre corps ne peut être qualifiée du nom de lutte que par métaphore. Mais le rapport entre l'homme et le milieu physique qui comprend l'ensemble du monde minéral, végétal et animal, est bel et bien une lutte dans le sens littéral du terme. En effet, la lutte n'a nullement pour but unique de nuire à l'adversaire *, mais de transformer le milieu selon les convenances de qui l'entre-
1. Il y aura bientôt cent ans. par exemple, qu'il n'y a plus eu de guerre entre la Grande-Bretagne et la France.