‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 58 sur 94 · LA PRETENDUE ANTIQUITE DE LA GUERRE 2;H · texte numérisé non relu

LA PRETENDUE ANTIQUITE DE LA GUERRE 2;H

droit). Si les hommes avaient fait de même, il y a beaux jours que le globe terrestre eût été un vaste jardin.

Voyons maintenant s'il est vrai que l'homme ait commencé par le vol. Tout d'abord, s'il en était ainsi, l'homme aurait fait une exception unique dans le règne de la vie, puisque tous les êtres vivants travaillent. Cette exception unique, qui serait surnaturelle, est impossible. Donc l'homme a dû toujours pratiquer le travail, donc, comme les autres animaux, il a commencé par le travail. Il y a une impossibilité matérielle à ce qu'il ait commencé par le vol. Pour voler, il faut qu'il y ait nécessairement quelque chose à voler. Imaginons le cas le plus simple. Un sauvage a cueilli des fruits sur un arbre ; il les a portés dans sa demeure. Un autre sauvage vient les lui dérober. Dans cette circonstance il a bien fallu que la production (cueillette des fruits) précédât le vol. Tout vol ne peut être effectué que s'il a été précédé d'une production ; donc l'homme n'a pas comniencé par le vol, mais par la production.

La seconde preuve, que la spoliation a dû nécessairement suivre et non pas précéder la production, c'est que la spoliation est une entreprise et, comme telle, exige une mise de fonds et un capital qui ont dû être produits j)récédenimentpar le travail. Ici encore prenons l'exemple le plus simple. Un sauvage voit qu'un autre a entassé auprès de sa demeure une provision de fruits. Il vient les dérober. Mais, pour accomplir cette action, il faut que ce sauvage en ait au moins la force, c'est-à-dire qu'il ne tombe pas d'inanition, (|u'il ail mangé auparavant, (h's subsistances, avalées avant le vol, sont la mise de fonds embryonnaire d(! son entreprise de spoliation. Naturellement, lorsque le vol n'est pas clandestin, lorsqu'il est opéré par la violence, il exige une mise de fonds beaucoup plus élevée, car celui qu'on va jiiller pcîut avoir la volonté de se défendre. Il faut, pour le brigandage à luaiu armée, des oiilii.s en iiiiiiilire de plus en |)lus considérable

23i ERREURS SPECIALES DE L ORDRE SOCIOI.OGKHIE

à mesure que les inventions se multiplient'. C est ce que l'histoire confirme. Les entrepreneurs de spoliation commencent d'abord par se procurer l'outillage nécessaire pour leur expédition, soit par leur propre travail, soit par voie d'emprunt, c'est-à-dire par arrangement amiable, sans violence, sans vol. Tel était le cas des wikings norvégiens qui armaient leurs navires dans leur pays sans voler leurs compatriotes et qui, après cette mise de fonds, allaient piller les nations voisines. Considérez, de plus, que, si le vainqueur pouvait encore vivre du produit de ses rapines, on peut soutenir, pour lui, que le vol a précédé la production. Mais comment peut-on soutenir cela pour le vaincu? Pour celui-ci le vol n'a pas pu précéder le travail, puisque le vaincu n'a rien pu voler du tout.

Un autre l'ait montre que l'humanité n'a jamais pu se passer de travail et vivre par le vol : c'est la différenciation des tâches. Admettons que les guerriers vainqueurs puissent vraiment vivre de vol. Mais les guerriers ne sont pas toute la société. H y a d'abord les femmes et les enfants, puis les serviteurs et les fournisseurs de tout genre, les artisans qui rendent les mille services de la vie quotidienne. Si grand que fût Gyrus, il ne pou vait pas se passer d'un cuisinier, ni d'un menuisier. Le s darwiniens disent que les serviteurs étaient des esclaves, mais j'ai montré plus haut que l'esclavage n'a pu être un fait primordial. Alors, puisque l'immense majorité des hommes a toujours vécu par le travail, on ne peut pas soutenir que le vol a précédé la production.

Autre considération. De tout temps l'homme a pu voler des choses légères, faciles à transporter. On peut difficilement se représenter un conquérant envahissant un pays, enlevant successivement les récoltes, les maisons, les ateliers et transportant tout cela chez lui. On ne peut pas se le représenter parce que c'est contradictoire. On vole

1. De nos jours, la mise de fonds du banditisme international monte à plusieurs dizaines de milliards de francs dans les pays européens.

LA PRÉTENOliE ANTKjUITK DE [,\ GUEUKF. 235

pour s'épargner du travail. Mais faucher le blé, le battre, le transporter d'un lieu dans un autre, c'est bel et bien du travail économique. Si le vainqueur se livre à ces besognes, il ne s'occupe plus de spoliation, mais de production. On dira qu'il chargera le vaincu de ces travaux. Très bien, mais pour cela il devra soumettre tout le territoire du vaincu à une domination directe, ce qui demande une haute organisation gouvernementale, possible seulement à un degré de civilisation assez élevé.

Admettons même que les vainqueurs puissent transporter chez eux des objets encombrants et lourds, comme le blé et le vin, encore faut-il leur donner une façon pour les consommer. Avec le blé, il faut faire du pain ou au moins une bouillie qui le rende mangeable. Le vin demande à ôtre conservé dans des caves. Toutes ces besognes sont de l'ordre économique et non guerrier. Enfin on ne peut pas tout transporter d'un lieu dans un autre : les demeures et les œuvres d'édilité doivent bien être construites sur place. Les anciennes palafittes du lac de Neuchàtel ont été élevées directement à cet endroit. Elles n'ont pas été conquises sur les habitants du lac Léman et transférées ensuite sur le lai; de Neuchàtel. L'humanité primitive n'avait pas un outillage assez perfectionné pour transporter des poids lourds à de grandes distances. D'ailleurs, quand bien môme il en eût été autrement, il aurait toujours fallu que les palafittes conquises eussent été d'abord cousti'uites sur le lac Léman.

Quand on songe an.x innombrables besognes que supposer la vie d'une peuplade, même primitive, on comprend qu'elles dépassent, dans une mesure considérable, par leur complexité et leur répétition constante, les travaux des spoliateurs. II est donc contraire à toute logique et à toute observation positiv(! de soutenir que l'Iiomme a pu commencer |)ar le vol. (lomme tous les autres animaux, il a commencé et il a continué par le travail.

De nos jours, nous vovons (|ue les entrcpi'eneurs de s|)()-

liation : voleurs, brigands, conquérants, consliluent une infime minorité au milieu des travailleurs et des producteurs. Il en a toujours été ainsi, aussi bien à l'époque paléolithique que du temps de Caton le Censeur et de Napoléon P''. Les sociologues darwiniens ne veulent pas comprendre cette vérité évidente, précisément parce qu'ils sont imbus de l'esprit métaphysique. La théorie des causes actuelles est aussi vraie en sociologie qu'en géologie. Les sociétés modernes se composent, en majeure partie, de travailleurs tranquilles. Elles étaient composées de la même façon;dans le passé. Et cela, parce que la nature des choses le veut ainsi. Comme je l'ai montré plus haut, une société, formée en majeure partie de voleurs, n'eût pas été viable.

On aurait tort de croire qu'il n'en était pas également ainsi à l'extérieur des groupes. Peut-on imaginer une société ovi toits les hommes valides seraient constamment occupés à guerroyer ? Mais alors, qui s'occuperait des mille travaux indispensables à la vie humaine, qui cultiverait les champs, qui soignerait le bétail ? Les darwiniens répondent : les esclaves. Mais si 400.000 esclaves travaillent aux besognes économiques et que 22.000 citoyens fassent la guerre, comme ce fut le cas à Athènes à une certaine époque, c'est tout de même une infime minorité des membres de la société qui fait la guerre. De ce que certains hommes subissent la servitude, cela ne les empêche pas de faire partie de la société et d'en remplir les fonctions les plus importantes. De nos jours, les nations les mieux oiganisées peuvent mettre sur pied, en cas de mobilisation, un dixième de la population totale. Mais il a fallu tous les progrès modernes (télégraphes, administration des plus parfaites, etc.) pour réaliser ce tour de force extraordinaire. Certes à l'époque primitive, où les bandes se formaient volontairement, rien de pareil n'était possible. Alors le nombre des combattants devait être d'un pour mille et peut-être môme moins. On dit que cer-

LA PRETENDUE ANTIOUITE DK LA GUERRE 237

taines peuplades entières prenaient part quelquefois à des expéditions militaires. C'est vrai. Mais ces cas devaient être relativement rares, et le nombre des combattants restait tout de même fort restreint si l'on prend en considération non seulement le facteur espace mais encore le facteur temps. Simplifions le phénomène autant que possible pour l'exposer d'une façon claire. Imaginons une société de 100.000 hommes, dont i.OOO font la guerre tous les ans pendant un siècle. Celte société, dans ce laps de temps, aura eu 100.000 guerriers. Imaginons, d'autre part, une société également nombreuse, restant en paix pendant tout un siècle, puis faisant une guerre où tous ses membres prennent part. Cette seconde société aura aussi 100.000 guerriers qui, distribués en cent années, feront aussi 1.0(10 guerriers par an, c'est-à-dire, de nouveau, un centième de la population. Mais il faut observer, de plus, que, même lorsqu'une peuplade entière part pour une expédition, les femmes, les vieillards et les infirmes ne se battent pas. Les guerriers seuls le font, en sorte que, même dans cette circonstance extraordinaire, ils ne constituent pas la majorité du groupe.

Comme les travailleurs ne pratiquent pas le vol, on ne peut pas dire qu'ils ont commencé par le vol; ils n'ont ni commencé ni continué par lui. Or, comme c'est toujours une petite minorité qui a pratiqué le vol, il est contraire à la logique d'appliquer au tout ce qui n'est vrai que de la partie et de dire qu'en général l'humanité a commencé par le vol. Tout au plus serait-on autorisé à dire que les bantlits ont commencé par le vol. Mais môme cela, comme je l'ai montré, ne serait [)as strictement vrai; les bandits eux-nu'mes ont commencé par une mise de fonds, c'est-à-dire par la production. Ils ont dû, au moins, préparer leurs armes avant de se mettre en campagne, et cela est un travail et non une spoliation.

Ceux (|ui ont constitué une minorité eticoie infiniment plus |iclil(' (|iii' les baudils, c(î sont les enticpreneurs de

238 ERRF.UHS SPECIALES DE 1, (lUDRK SOCIOI.OGIyllE

banditisme. L'idée et l'initiative des expéditions spoliatrices appartiennent toujours à des individus isolés. Pour former une bande de brigands, il faut un homme qui se mette en tête de l'organiser. Et il en est encore de même lorsque la spoliation devient une affaire publique et prend l'aspect de la conquête. En 1811, la totalité des Français, povir ainsi dire, ne songeaient qu'à leurs travaux et à leurs plaisirs. Napoléon I" seul méditait et combinait alors la campagne de Russie. L'histoire ne signale pas un seul pétitionnement général d'une nation demandant à son gouvernement d'entreprendre une guerre. Le peuple anglais n'a pas sollicité M. Chamberlain d'entreprendre la campagne du Transvaal. Depuis Ramsès II, en passant par Assour ban Abal, Alexandre le Grand, César, le Tchinguiz Khan, Louis XIV et Napoléon, les initiatives de banditismes internationaux ont été toujours personnelles. Si, par suite de l'organisation sociale, les peuples ont suivi les chefs sans résistance, jamais les peuples n'ont eu l'idée première de ces expéditions et jamais ils n'en ont eu le désir.

11 est facile de démontrer que, non seulement l'humanité n'a pas commencé par la guerre, mais que la guerre systématique, la guerre à l'état d'institution permanente, telle qu'elle existe de nos jours, est un l'ait relativement récent. Ce n'est nullement par suite dé la bonté native de l'homme sorti des mains de Dieu ou des mains de la Nature. En aucune façon. Les singes ne sont pas meilleurs que les hommes et cependant ils ne sont pas organisés pour la guerre perpétuelle et systématique. La bonté ou la méchanceté n'ont rien à faire ici. Les singes ne sont pas organisés pour la guerre, parce que celte organisation demande de hautes facultés mentales qu'ils ne possèdent pas. Aussi longtemps que Ihomme était peu développé, il

Page 1