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Le rôle de la guerre, p. ■i

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Il faut considérer encore qu'il y a une immense distance entre les faits sporadiques de spoliation et Tctat de guerre permanent tel qu'il existe de nos jours. Cette dislance est précisément celle qui sépare les conceptions bornées de nos ancêtres, des conceptions plus larges que nous avons nous-mêmes. Nos ancêtres pouvaient comprendre à la rigueur l'avantage d'enlever quelques denrées alimentaires à une tribu voisine, mais ils ne pouvaient pas concevoir l'exploitation systématique d'une vaste région, par le moyen du banditisme, comme la concevaient les Romains. A l'époque primitive, les sociétés organisées, que le vainqueur aurait pu mettre en coupes réglées, n'existaient pas et les vainqueurs étaient trop peu développés euxmêmes pour pouvoir opérer ces coupes réglées. En second lieu, pour dominer sur de vastes territoires, il faut pouvoir s'y rendre. Il faut donc des moyens de communication rapides. Mais, quand tous les voyages se faisaient à pied, avant la domestication des animaux, avant l'invention du char et la création des routes, comment auraiton pu établir ces communications ? L'extension des groupes sociaux est en raison directe des progrès de la civilisation. On connaît les échelons successifs du banditisme : vol clandestin, vol à main armée, razzias, tribut permanent, et enfin conquête territoriale, c'est-à-dire exploitation complète du vaincu par l'impôt perçu au profit du dominateur. Il a fallu des milliers d'années à l'humanité pour monter les degrés de cette échelle désastreuse.

Les razzias sporadiques ont duré de nombreux siècles parce que le genre humain, pendant une longue période, ne pouvait pas concevoir une forme de pillage plus systématique. De toutes les formes de la spoliation, la conquête polilique est nécessairement la plus récente, puisqu'elle suppose un développement intellectuel et politique plus élevé. Or, c'est le désir de la conquête politique qui a fait naître les armées permanentes et c'est la création des

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armées permanentes qui a proiluit l'état de guerre systématique, riiostilité des nations, érigée en principe de droit public, qui existe de nos jours. Au moyen âge même, quoique les guerres fussent beaucoup plus fréquentes, l'état de guerre permanent n'iHait pas aussi complètement systématisé qu'à notre époque II n'était pas encore regardé alors comme ridéai de la vie humaine. C'est le fatal génie de Machiavel qui lui donna cet aspect. C'est sa fameuse maxime : « le but de la politique est le maintien et l' accroissement Ae l'iïtat », qui a fait considérer l'anaichie internationale comme la condition naturelle du genre humain. C'est la civilisation qui a fait de la guerre une institution permanente. Les hommes ont successivement convoité les objets les plus divers, champs défrichés, métaux précieux, etc. A l'époque pastorale, le bétail paraissait le butin le plus enviable. Puis, comme je l'ai montré, l'Europe étant une vaste forêt, les terrains déboisés excitèrent les plus ardentes convoitises. Plus tard, vint fauri sacra fautes. Et l'on voit parfaitemenl que ces convoitises n'ont pu que suivre les progrès de la civilisation lorsqu'elle passait de la phase pastorale à la phase agricole et enfin à la phase industrielle. La convoitise de l'or ne peut être que fort récente, puisqu'elle suppose l'organisation des marchés et l'échange par l'intermédiaire de la monnaie, phénomènes qui se sont produits en pleine période historique.

La guerre [icrmanenle et organisée a commencé successivement dans dilférentes régions de la terre, au l'iu- cl à mesure (lu'ellcs se civilisaient. En Egypte, en Chaidée, eu Syi'ie, il y avait des empires banditi(|ues dès le xxx" siècle avaiil notre ère. Si les murailles ( yclopi'ennes con^truilcîs en (ii'èce son! du \" siècle avaul noire ère, on doit dire rpie la (irèce ('•tait di'jà eiilrc'c; tians la période guerrière à celte rqxxjue. .Mais il ne faut pas dublier (|ue, même de nos jours, il y a des p('uplad<'s <|ui ne sont pas encore arrivi'-es à la pha>e de l;i -in'rre iiri;ani>ee, jus-

tement parce qu'elles sont restées à une étape inférieure du développement social.

Le procédé employé par les darwiniens pour démontrer que la guerre a existé à l'origine de l'humanité est très simple. Ils donnent le nom de primitive à une période quelconque de l'histoire, choisie par eux de la façon la plus arbitraire, par exemple, l'Egypte au xl'' siècle avant notre ère ou la Grèce au xv". Comme la guerre sévissait à cette époque, ils en déduisent qu'elle sévissait depuis l'origine de l'humanité. Mais ce procédé est justement aussi antiscientifique que simple. Tout le monde sait, en effet, que le xl° siècle avant notre ère est une époque relativement très récente par rapport à notre espèce qui existe probablement, au dire des géologues spécialistes, depuis au moins cinq cent mille ans. La civilisation égyptienne, sous Mena, était fort avancée puisqu'elle pratiquait déjà l'écriture. Cette civilisation était la résultante d'une très longue évolution. Rien de plus abusif que de l'appeler la période primitive. Mais ce qui est encore plus naïf, c'est de croire que les institutions en usage alors étaient tombées du ciel. Si la guerre systématique existait déjà, en Egypte, au temps de Mena, elle y avait été précédée par une série de faits remontant jusqu'à l'animalité des temps quaternaires. Il y a donc eu pour l'Egypte aussi, avant Mena, une. période primitive où la guerre systématique n'existait pas.

Mais ce qui est encore plus récent que la guerre, c'est le prestige de la guerre. L'idée qu'elle a été bienfaisante et qu'elle a été la cause de la civilisation humaine est une spéculation philosophique. Or, les spéculations philosophiques sont des faits relativement très récents, qui ne remontent probablement pas au delà du vu' siècle avant notre ère. Celui dont on a voulu faire le père du militarisme, celui qui a prononcé la fameuse phrase, tîôXsjjo.; -a-7Îp TiàvTOJv, Heraclite d'Ephèse, est mort vers l'an 480 avant J-C. Lorsque le maréchal de Mollke vient nous dire

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