CHAPITRE XVI
La science économique est profondément imprégnée de darwinisme social. Ses adeptes les plus illustres répètent à l'envi que tout le progrès de l'humanité vient de la concurrence. Or, la concurrence est une forme spéciale de la lutte pour l'existence, plus mitigée, assurément, que l'homicide direct, mais encore parfois assez impitoyable. La concurrence peut amener, en effet, une diminution d'intensité vitale pour le vaincu, et même la mort, dans un délai plus ou moins prolongé. D'autre part, un grand nombre d'individus considèrent le commerce comme un véritable combat. Beaucoup de personnes comprennent déjà que les guerres de religion sont terminées, mais presque tout le monde affirme encore que les guerres économiques, pour la conquête des marchés, sont inévitables, et qu'elles dureront jusqu'à la fin des temps. Les marxistes, eux, font, de la lutte des classes, la base même de leur doctrine, le pivot de leur conception de l'univers. En un mot, dès qu'on pénètre sur le terrain économique, l'antagonisme entre les hommes semble un élément de la vie qui paraît devoir être éternel.
II ne faut pas s'étonner de cette étroite parenté entre l'économie politique et le darwinisme. On n'ignore pas que Charles Darwin a puisé dans les écrits de Malthus l'idée première de la lutte pour la vie et de la survivance des plus aptes. Malthus a montré que le globe terrestre
ne pouvait pas nourrir les hommes qui vivaient de son temps, que les mortels se livraient un combat acharné pour s'arracher les subsistances, que, dans ce combat sans pitié, les plus forts écrasaient les plus faibles et que, les plus forts survivant seuls, la race humaine allait s'améliorant. C'est exactement la théorie que Darwin appliqua à l'ensemble des êtres vivants. H transporta les conceptions de la sociologie dans la biologie. De nos jours, nous assistons au mouvement inverse. Les conceptions de la biolologie, transportées directement dans la sociologie, ont fait naître les doctrines que ce livre a pour but de combattre.
Lorsqu on aborde le domaine économique, la première question qui se présente est celle des subsistances. J'en ai déjà parlé à différents points de vue '. mais elle est si importante que je me permettrai d'en dire encore quelques mots dans ce chapitre spécial.
J'ai cité la phrase de Ratzenhofer : « Les produits alimentaires se faisant rares, par suite de l'accroissement de la population, les individus et les colleclivilés furent poussés à la lutte pour l'existence. » Il ajoute, dans un autre passage du même travail : « Les hommes n'auront plus de raison de se combattre alors seulement qu'ils cesseront d'augmenter en nombre-. » M de IMolinari dit '. de son côté : « L'augmentation naturelle de la population, diminuant les moyens de subsistance chez les tribus guerrières, les poussa à se jeter sur les sociétés voisines pour les piller. » Il répète cette idée à satiété dans presque tous ses ouvrages. C'est une opinion presque universelle que les hommes ont commencé à se combattre lorsqu ils ont manqué de subsistances, ou, en d'autres termes, lorsqu'ils se sont trouvés à l'étroit sur le globe Pour celte raison, on
1, \(>ir |)|i. lli-2 et 'MU.
i, Smiologi.irlic lirken>ilni.i.i, pp. 24j el 199.
;i. Journal dus Économisles, du 15 avril 1907. p. 22.
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a assimilé la guerre aux combats des animaux qui se jettent sur leur proie pour se nourrir'.
J'ai déjà montré, dans le chapitre des romans antliropologiques, que l'accroissement de la population était insensible dans les temps primitifs. Je veux prouver maintenant ce fait par un calcul. Imaginons que le territoire actuel de la France ait eu seulement 1 000 (mille) habitants il y a vingt-deux mille ans, et que la population ait doublé tous les 1.000 (mille) ans. A ce compte, il y aurait eu, sur ce territoire, 1.042 millions d'habitants à l'époque de la naissance du Christ. Or, il y en avait alors à peine 6. Le doublement en mille ans suppose un accroissement des plus faibles. De nosjours, nous constatons desdoublements en des temps dix fois moindres. On peut se représenter combien l'accroissement a été lent, puisque le simple doublement en mille ans ayant dû produire 1.0i2 millions d'habitants, le nombre réel n'était que I) millions ! On voit donc que, pendant une très longue p(''riode, les hommes n'ont pas pu constater le moindre accroissement de population. Ce n'est donc pas cela qui a pu les pousser à se combattre. Les choses se sont passées d'une façon tout à fait différente. L'homme, ayant été d'abord fructivore, a commencé par habiter des régions chaudes, où les fruits nutritifs se trouvaient en abondance. 11 n'a pu envahir les régions moins fortunées que lorsqu'il a appris à se créer des ressources, soit par la chasse, soit par l'élève du bétail. La colonisation humaine se portait des contrées les plus avantagées vers les contrées les moins avantagées au fur et à mesure que l'homme apprenait à mieux adapter le milieu à ses convenances.
C'est ici l'occasion de signaler une autre inconséquence des darwiniens lis disent que, lorsque les lionimes manquaient de subsistances, ils se jetaient sur les voisins. Mais pourquoi ces voisins devaient-ils en avoir en plus grandes