l'are baciolom/. New-York. Macmillan. 1903. p. iOb
3. Philosophie lies sciences sociales. Paris, Giard et Brière, 1907, t. III, p. 230.
LES FAITS POLITIOIJES 29"j
autres. Que signifie se nuire? Cela signifie tuer ou voler, ou, en d'autres termes, se faire la guerre. L'État, disent les darwiniens, est formé par la conquête. Mais pour faire une conquête, il faut forcément l'existence antérieure de deux associations : celle qui attaque (le spermatozoïde, selon M. Ward), et celle qui se défend (l'ovule, selon le même auteur). Comme ces deux associations primitives se sont formées par l'alliance (c'est-à-dire par l'absence deguerre entre les individus qui les composaient), c'est donc l'union des hommes qui a formé le premier Etat, et non la guerre entre des collectivités humaines. Assurément, certains Etats modernes sont la résultante d'entrepiises de banditisme. Mais c'est tout de même une très profonde erreur de croire que Yessence de l'Etat est d'être une entreprise de banditisme. On s'imagine aussi que, sans le banditisme, l'Etat ne se serait jamais constitué. C'est encore une véritable aberration. Sans le banditisme, l'Etat se serait créé par l'organisation sociale, par la volonté spontanée des citoyens. L'Etat se serait créé d'une façon naturelle. Sans le banditisme, nous n'aurions pas des Etats artificiels, constitués en dépit du bon sens, qui sont si funestes à l'espèce humaine. L'essence de l'Etat, loin d'être le banditisme, est le contraire du banditisme, l'association juridique. Ce qui trompe dans ce cas, c'est que l'on prend l'elfet pour la cause. Le banditisme a pu réunir violemment des populations réfractaircs, mais c'est ensuite le lien juridique qui seul a pu les tenir réunies.
L'fCtat est un certain périmètre où l'association l'emporte sur la dissociation, en d'autres termes, où les rapports juridiques, établis entre citoyens, excluent les rapf)orls anarcliiqucs. L(ïs fiontièrcs de l'Etat sont prérisémenl mar(|iii''cs pur la ligne uù s'arrête la guerre, si I on peut s'ex|)iiiner de cette façon imagée. En dedans de cette ligne, les citoyens ne sont pas autorisés à se comballrc pai- l'Iiomicidc et le vol. Au delà de; cette ligue, b's
populations sont autoi'isées à se combattre. C'est par suite de cette dernière circonstance que les Etats sont « souverains ». D'après nos idées actuelles, un Etat n'est pas souverain, n'est donc pas un Etat dans l'acception complète de ce terme, si sa politique extérieure n'est pas complètement indépendante, s'il n'a pas l'absolue liberté de faire la guerre à ses voisins quand bon lui semble. Il y a cette ditTérence fondamentale entre les relations des citoyens au sein de l'Etat et les relations des Etats au sein de l'humanité, que les premières sont juridiques et les secondes anarchiques. Entre concitoyens, la guerre est un accident : la condition normale est l'absence complète de tension. Entre États souverains, les relations juridiques sont un accident heureux : il y a tension perpétuelle, guerre latente ou potentielle, si l'on peut s'exprimer ainsi'.
Maintenant, que disent les darwiniens? Que l'Etat ne peut naître que de l'emploi de la force. Et les darwiniens ajoutent que quiconque n'est pas de cet avis témoigne d'une absolue ignorance de la sociologie ! Mjiis force signifie guerre, et guerre signifie rapports anarchiques. Dire que l'Etat ne peut naître que de la guerre, c'est dire que l'État ne peut naître que de relations anarchiques. Or cela signifie, en dernière analyse, que des rapports juridiques ne peuvent être engendrés que par des rapports anarchiques, ou, en d'autres termes, qu'une chose peut être produite par son contraire. Il est difficile d'imaginer une contradiction plus complète.
Ces déductions sont tellement justes, qu'il suffit de jeter le regard le plus superficiel sur les faits sociaux pour s'en convaincre.
Pourquoi l'Allemagne constitue-t-elle aujourd'hui un seul État? Parce que la Prusse, la Bavière, le Wiirtem-
1. La Russie et l'Allemagne ne se sont pas fait la fruerre depuis cent quarante-six ans; cependant les armées des deux puissances campent à la frontière, prêtes à marcher au premier signal.
berg ont cessé d'èire des Etats souverains, c'est-à-dire libres de se déclarer la guerre les uns aux autres quand bon leur semble. Si la Bavière envahissait maintenant le Wiirlemberg, une exécution fédérale décidée par l'ensemble de l'Allemagne obligerait les Bavarois à rentrer chez eux. Les rapports entre les Etats allemands sont maintenant de l'ordre juridique. Mais que demain la Prusse, la Bavière, la Saxe, la Hesse redeviennent des États souverains, c'est-à-dire passent des rapports juridiques à la guerre cinétique ou potentielle, immédiatement il n'y aura plus d'État allemand.
Mais allons plus loin. Que les districts de Franconie, de Souabe et le Palatinat (ce sont des divisions administratives de la Bavière) se proclament souverains, qu'ils commencent à se faire la guerre : il n'y aura pas d'État bavarois. Dans la Franconie, que Bayreuth, Bamberg et Hof se partagent en unités souveraines, il n'y aura pas d'État franconien. Et ainsi de suite en descendant des anciennes souverainetés allemandes à leurs provinces, à leurs arrondissements et à leurs communes. Si vous établissez la guerre entre ces petites unités, vous détruisez l'Etat formé par l'unité supérieure. Enfin, allant aux dernières limites, même dans un village, si vous faites de chaque maison une unité libre de déclarer la guerre, vous supprimez complètement et absolument l'exislence de l'État puisqu'il est impossible de donner le nom d'Ktat à la population d'une seule maison.
Suivons maintenant le processus en sens inverse. Qu'est-ce qui a empêché pendant fort longtemps la création d'un Etat appelé Gi'ècc? C'est que Sparte, Corinlhe, Tiièbes et Athènes ne voulaient pas renoncer à se faire la guerre. De nos jours, ces villes trouveraient grotesque de se comhailro, elles désirent rester en rapports juridiques et non anarclii(iues ; par suite, il existe un Elat qui est la Grèce. La guerre, donc, a empêché la formation de l'Elat lirlh'iilqiii- pcndaiil île longs siècles.
298 ERREURS SPECIALES DE L ORDRE SOCIOLOfllOUE
Les darwiniens voient que certaines nations modernes ont été formées par des guerres coercitives de leurs souverains et ils en concluent, d'une façon superticielle, que la guerre forme les États, Mais comment ne voient-ils pas que, pour forcer deux unités sociales à s'amalgamer en une seule, il faut nécessairement qu'une de ces unités pour le moins désire maintenir l'état de guerre où, en d'autres termes, les relations anarchiques ? Car si les deux unités consentent à s'allier (à établir des rapports juridiques), l'emploi de la force devient complètement superflu. Si le roi de France a été obligé d'employer la force contre le duc de Bourgogne, c'est uniquement parce que le duc de Bourgogne désirait employer la force contre le roi de France.
Ce qui vient d'être dit du passé est vrai du présent. Qui empoche maintenant la formation d'un Etat fédéral européen"? Le fait que l'Allemagne, la France, la Russie et l'Angleterre ne veulent pas renoncer à se faire la guerre les unes aux autres.
La guerre empêche maintenant la formation d'un Etat pan-européen, comme elle empêchait autrefois la formation d'un Etat pan-hellénique. On voit donc combien Spencer et les autres sociologues se trompent quand ils affirment que la guerre fait les grandes agglomérations. Au contraire, elle les empêche de se faire.
Les darwiniens disent que la guerre a fait la civilisation, parce qu'elle a constitué les grands Etats. Mais quel avantage offrent ces grands Etats? C'est d'être des aires de sécurité, fort étendues, en dedans desquelles les citoyens peuvent se livrer tranquillement aux travaux productifs. Tout le monde comprend que, si la guerre était entre chaque village et chaque maison, l'homme ne pourrait consacrer qu'un minimum de son temps à la production et la misère serait universelle, ou, en d'autres **-'fUes, la sauvagerie complète. C'est donc l'étendue de la
LES FAITS POMTKJIES •-i'J'J
sécurité, en définitive, qui fait la civilisation, et non l'étendue de l'Etat. Mais les darwiniens ne pourront pas contester que l'Europe soit une aire plus étendue que l'Allemagne, et le vieux continent une aire plus étendue que l'Europe. Si donc l'extension de la sécurité a fait la civilisation, la civilisation avancera plus vite alors que la sécurité s'étendra sur 10 millions de kilomètres carrés (l'Europe), plutôt que sur S40.000 kilomètres carrés (l'Allemagne), et sur 84 millions (le vieux continent) plutôt que sur 10 millions. Or, qu'est-ce qui empêche la sécurité de s'étendre sur les 10 millions de kilomètres carrés de l'Europe? La guerre! Comment les darwiniens ne voient-ils pas que, sans la guerre, la sécurité aurait toujours été complète sur tonte l'étendue du globe, depuis les temps les plus reculés.
Il faut voir les choses non pas d'un seul côté, mais des deux. On fait attention aux elTorts des autorités centrales (le roi de France, par exem|)le,) pour étendre la sécurité, mais on ne fait pas attention aux combats livrés par les autorités locales (les vassaux du roi de France) pour la restreindre'. Dans les guerres innombrables entre le roi de l'^rance et ses vassaux, le roi l'a emporté. Alors il a étendu l'aire de la sécurité à tout son royaume (340.000 kilomètres carrés). Mais la sécurité a été établie, sur celte vaste étendue, non pas par suite des guerres entre le roi et les vassaux, comme le pense M. de Molinari, mais par le fait que, dans ces guerres, la victoire est restée au pouvoir central, c'est-à-dire au roi. Des guerres, très nombreuses aussi, ont eu lieu entre l'empereur d'Allemagne et ses vassaux. Mais elles ont tourné au profit des vassaux, en sorte qu'elles ont donné, non pas la sécurité comme en France, mais l'aiiarcbie et l'insécurité la plus complèle. A un certain monicnl. rAllmiagne s'est fractionnée en plus de :500 l"]lals souveiaiu^ (jui se livraient des coinbals
I, Viiir plus iiiMii, p. it;:..
les uns aux autres et qui étaient une proie facile pour les nations étrangères. Ainsi la guerre a donné l'insécurité à TAUemagne ta^nt au dedans qu'au dehors.
Les darwiniens disent que, sans la force, il n'y aurait pas eu d'Etat. Or, force signifie dans ce cas, comme le dit positivement M. Ward, occupation du territoire dune collectivité par une autre collectivité, c'est-à-dire conquête. Sans conquête il n'y aurait donc pas eu d'Etat, selon les darwiniens, et, partant, pas de civilisation. 11 importe d'examiner cette question avec un soin particulièrement scrupuleux en se plaçant au point de vue des phénomènes sociaux intérieurs.
La conquête est une fécondation, dit M. Ward; elle ahoutit à un accroissement de vie, parce qu'elle fait passer les sociétés humaines de la phase inorganisée à la phase organisée.
Or. il est facile de démontrer que c'est juste l'opposé qui est la vérité. Toute conquête est une diminution de vie, un temps d'arrêt, un obstacle empêchant de passer d'une organisation imparfaite à une organisation plus parfaite.
Lorsqu'un conquérant occupe un pays, la conduite qu'il y tient peut aller de l'extermination complète du vaincu jusqu'au respect absolu de ses droits. Evidemment, lorsque le vainqueur massacreles vaincus jusqu'au dernier, M. Ward ne pourra pas affirmer qu'il y a intensification de vie. Les tués ne voient pas d'intensification de leur vie, ils subissent son extinction complète, ce qui, il me semble, est le contraire de l'intensification. Pour les vainqueurs, non plus, le massacre des vaincus n'est pas une intensification de vie, par la raison toute simple qu'ils perdent des individus qui auraient pu être leurs associés et qui, étant morts, ne peuvent plus le devenir. Or, comme je l'ai montré au chapitre vm, l'intensité vitale est en raison directe du nombre des associés que l'on peut avoir sur la terre.
LES FAITS PnMTIOl'ES 301
M Ward ne pourra pas dire, non plus, que l'extermination totale, ou même partielle, du vaincu peut être une fécondation. Dans la fécondation, la totalité de la substance du zoosperme s'amalgame avec la totalité de la substance de l'ovule. Il y a addition de substance sans aucune soustraction. Mais si le zoosperme détruisait la totalité, ou même une partie de la substance de l'ovule, il n'y aurait pas fécondation, il y aurait destruction complète de deux êtres auparavant vivants, car tous les deux mourraient après une opération aussi violente.
La conquête ne peut donc pas intensifier la vie s'il y a extermination totale ou partielle du vaincu. D'autre part, il semble difficile de contester que la somme de puissance vitale du nouvel organisme, issu de la conquête, sera justement en raison inverse de l'injustice exercée par le vainqueur à l'égard du vaincu. En d'autres termes, la conquête sera d'autant plus bienfaisante qu'elle violera moins de droits, ce qui revient à dire qu'elle sera d'autant plus bienfaisante qu'elle sera comme si elle n'avait pas été. Si l'on veut être encore plus exact, il faut dire que la vie sera d'autant plus exubérante qu'il n'y aura pas de conquête du tout.
Si, après une conquête, l'oppression et le despotisme s'efTacent vite, la civilisation et la vigueur sociale reparaissent. Si, après une conquête, le vaincu est soumis à un régime moins juste qu'au temps de son indépendance, la barbarie en est la conséquence inévitable. Nous en avons des milliers d'exemples. Le r('gimc établi par les Turcs dans les provinces eui'opéennes. de leur empire a été affreux Aussi la Grèce redevint-elle un désert. L'.Vttiquc seule avait iOO.OOO liabitants à l'époipie de sa splendeur. Toute la Grèce, en IH^it. n'en comptait pas (100. 000! Athènes ('•lait tonilK'c au l'aug d'im misérable village oii se faisait à peine un petit négoce et on se pratiquaient (iuel([ues vils métiers. La ville où vécurent Aristole et Praxitèle n'avait pas uti(; école et \in^ un iiiaibrier! (Jue dira W . Ward dr ci-lle
302 ERREURS SI'ECIALES IJE 1. ORDRE SOCIOLOGIoUE
admirable fécondation sociale et de cette exubérance vitale?
Quand une conquête est opérée, le conquérant veut en tirer le plus grand profit possible. Il devient le parasite de ses nouveaux sujets (accaparement des places, des monopoles, attribution de privilèges de tout genre, etc., etc.). Alors la somme de vitalité de l'organisme peut diminuer dans une mesure énorme. L'organisme nouveau, composé de spoliateurs et de spoliés, peut tomber dans une léthargie voisine de la mort. Sans la conquête turque, la Bulgarie aurait marché d'un pas égal à tous les autres pays européens dans les voies de la civilisation. Mais, par suite de la conquête turque, elle tomba dans un état de langueur tel, que lorsqu'elle fut délivrée, en 1878, elle était au moins de cinq siècles en retard sur l'Occident.
Les darwiniens se trompent complètement. Ce n'est pas la force, sous l'aspect de la conquête, qui forme les Elats, c'est la suppression des effets de la force qui seule peut les former La force peut seulement juxtaposer des populations. C'est ce que nous avons vu dans l'empire ottoman, où Turcs et Grecs, par exemple, vivaient entremêlés dans différentes provinces. Mais juxtaposition ne signifie pas amalgamation. La juxtaposition ne peut pas être considérée comme une fécondation sociale, puisqu'elle ne fusionne pas les éléments vitaux. La juxtaposition doit nécessairement affaiblir l'intensité de la vie sociale, car elle met en contact des êtres qui ne sont pas associés, mais dissociés, qui ne tendent pas les uns vers les autres, mais qui se repoussent, qui ne veulent avoir rien de commun, qui se haïssent et qui n'entreprennent aucune œuvre d'ensemble. Un état social de ce genre aboutit au minimum possible d'intensité vitale.
Pour faire l'amalgamation, il n'y a qu'un moyen : pratiquer la plus stricte justice. Après 1813, le roi de Prusse ne fait aucune distinction entre ses nouveaux sujets, habitant sur les bords du Pihin, et ses anciens, habitant sur
les bords de la Sprée. Aussi les provinces rhénanes s'amalgamenl-elles vite avec le Brandebourg et la Poméranie. Si le roi de Prusse avait pratiqué une politique injuste envers ses nouveaux sujets, lamalgamation ne se serait pas faite. Ce n'est donc pas la force qui a fait le royaume de Prusse, c'est la suppression de la force : la pratique de la justice.
On voit parfois une société civilisée s'emparer par le fer et le feu d'une contrée occupée auparavant par des sauvages. Si ce pays se civilise, on dit alors que la force a produit ce résultat bienfaisant C'est une illusion provenant d'une observation superficielle des faits. Ce n'est pas sim[)lement par suite de la conquête que certaines populations peuvent passer de la vie errante et anarchique à la vie sédentaire et juridique, c'est l'organisation de la conquête qui seule produit ce résultat. C'est parce qu'un ensemble d'individus, auparavant désorganisés, deviennent organisés qu'il y a marche en avant, et en aucune façon par suite d'une série d'homicides collectifs. 11 y a aussi moyen d'opérer le passage à l'organisation sans aucun iiomicide ' VA. d'autre part, on peut pratiquer l'homicide pendant de longues années sans amener aucune organisation.
Il y a deux genres d'unions politiques, produites par la conquête, les unes réelles, les autres artificielles. Les unions r(''elles ne p<MiV(Mil èlre obtenues que par la justice La force ne donne que des unions artiliei(dles. qui tendent à se brisera chaque instant et (jiii, |iencl:iut leur durée, produisent un alfaiblissemenl de vie tant pour les vainqueurs (|ue pour les vaincus. Telles sont, par exemple, l'union de l'Allemagne et de l'Alsace-Lorraine, l'union de la I{ussi(î et de la l'ologne. Loin donc (juc ce soit la foice (pii l'ondr l'I'ilal. on |)riil dire que la puissance (l'un l'état ot eu l'aisoii iincrsr de la l'oiri' (|ui a pii'"-i(l('' à s,-i fondation.