‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 73 sur 94 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le darwinisme social aboutit logiquement à la primauté de la force sur le droit En effet, si Thoraicide collectif a l'ait la civilisation humaine, l'homicide collectif étant l'emploi de la force, la force a fait la civilisation. Et si la force a fait la civilisation, ce n'est pas le non-emploi de la force, c'est-à-dire le droit, qui la faite. Alors la force, ayant produit le bien suprême de riiunianité, prime le droit (jui n'a pas produit ce bien suprême.

Quand les juristes et les hommes d'État disent que la force primo le droit, ils ne veulent pas constater simplement un fait extérieur, comme on dirait, par exemple : les rivières descendent d'amont en aval. Il est enfantin de perdre une seule minute à des constatations de ce genre. Vous voyez d'ici un premier ministre, montant à la tribune d'un parlement pour proclamer qu'une pierre, lancée en l'air, retombe sur la terre! Non; lorsqu'un Bismarck dit que la force prime le droit, (;e n'est pas pour constater seulement un fait; il If dit parce qu'il y attache un sens éllii(jue'. « La force prime le droit », dans la bouche des iiummes d'Etat, signille: « Il est bon. il estconformeàlavanlage social que la force prime le droil S'il n'en ('lait pas iiinsi, la vie politique serait impossible d lu montle relom-

t. On siiil (|iie Hisin.iri-k sesl (ormelleinciil ■lifciiiln il'iivoir jamais proiiiiiii-i- celU; plinisc. Mais, cumiiik; le ilil si lii(Mi If |irol'csseiir .ScliUckin^; ^ll,ls \i(liiiiiiililillen iiruhlrni llrcsdr. Ziiliii cl Jiinscli, l'.lUS, p. 77), elle i.iractérisi! aussi bien l'onsoiiihle île sa polilicpie ipie le Inuieux « l'Élal

i-il moi», allriljiK; ii Louis .\IV. earaclériso la politique de ce uionari|ue.

32i ERREURS SPÉCIALES DE I. ORDRE SOCIOLOGIQUE

berail dans la barbarie. » C'est dans ce sens aussi que beaucoup de sociologues et même de juristes entendent cette sentence.

Des juristes, je le répète, soutiennent la prééminence de la force sur le droit, et non les premiers venus, des juristes d'une réputation européenne; par exemple, Ibering, considéré comme le plus extraordinaire et le plus grand du xix" siècle.

Il est du plus baut intérêt de voir comment des juristes s'y prennent pour démontrer la primauté de la force sur le droit. Voici le passage célèbre et très souvent cité où Ibering fait cette démonstration. On excusera une traduction un peu lourde, maisje préfère serrer le texte d'aussi près que possible, plutôt que de faire des phrases françaises plus élégantes. « Le droit, dit notre auteur, n'est pas ce qu'il y a de suprême dans le monde, il n'a pas un but en lui-même, il est simplement un moyen conduisant ù un but : la fin dernière du droit est la conservation de la société. S'il de vient manifeste que la société ne peut pi us être maintenuepar la conservationdes arrangements juridiques existants et que le droit n'est pas en état de procurer le remède nécessaire, la force entre en jeu et accomplit ce qui s'impose. Il y a des moments de détresse dans la vie des peuples et des Etats... La vie est au-dessus du droit et, quand les circonstances produisent la détresse politique qui aboutit à l'alternative : le droit ou la vie, la réponse ne peut pas être douteuse; la force sacrifie le droit et sauve la vie '. »

Ibering a parfaitement raison : la vie est supérieure au droit. Donc si, dans les moments les plus périlleux, la force peut sauver la vie, alors que le droit ne peut pas le faire, la force est certainement plus bienfaisante que le droit, donc elle prime le droit.

1. « Die Gewalt opferl das Rcclil unJ rettet das Leben. " l.eben (la vie) signifie ici l'existence de la nation. R. von Ihering, lier Zu-eck im Redit. Leipzig Breitkopf u. Hiirlel, 1881, t. I", pp. 2b0 et 1251.

LA FORCK ET LE DROIT J2o

La supériorité de la vie sur le droit ne fait pas l'ombre d'un doute, mais il n'en découle nullement que la force soit supérieure au droit, justement au point de vue même de la vie. Le raisonnement d'ihcring est complètement faux . Son erreur fondamentale vient de ce qui peut être qualifié d'aberration de la défensive.

Qu'est-ce qui peut occasionner le politischer Nothstand (le pressant danger politique), en d'autres termes, qu'estce qui peut mettre en péril l'existence d'une société"? Il se forme dans la société trois espèces de rapports : entre citoyens (domaine du droit civil), entre gouvernés et gouvernants (domaine du droit public), entre Etats souverains indépendants (domaine du droit international). Aussi longtemps que les citoyens respectent la personne et les biens de leurs compatriotes, aussi longtemps qu'ils ne commettent ni homicides, ni vols, la société ne peut courir aucun danger, du fait des relations de l'ordre civil '. A quoi moment la société peut-elle courir des dangers de cet ordre ? A partir du moment où des citoyens commencent à commettre des homicides et des vols. Comme les hommes tiennent à leur vie et à leurs biens", pour les leur ravir, il faut employer la force II n'y a qu'un moyen de « mettre en danger la vie », dans le domaine des relations civiles, c'est d'employer la force. C'est l'emploi de la force qui seul^cwi créer le péril social. Alors on ne comprend vraiment pas comment un jurisconsulte célèbre, tel que Ihering, peut venir affirmer que la « force sauve la vie », quand c'est la force seule qui la met en péril. Ihering nage en pleine contradiction. Cela vient, je le répète, de l'aberration de la défensive. Ihering semble incapable de voir les faits

1. Los cat.istrDphes imlurellcs, (•<iiiinu: les grandes cniplidiis et les liriiibleiiieiits (11! leiTf, laiisciit de tn's graves daiif;ers aux lidinini's en tant qu'individus, uiais non des dangers sociaux. Lorsque la terre trcuihlait. on aurait pu se promener dans les rues de Messine avec la plus ooiiipléte sécurité, au point de vue des hommes, si le Brigandage ne s'y était pas déchaîné. Il fut d'ailleurs très vite réprimé.

2. fleiix qui ne tiennent pas à leur vie se suicident, deux t|iii ne licunenl |ias .1 liiirs liiens les donnent aux autres. C'est la iiiiniiiie exceplion.

326 ERREURS SPECIALES DE L ORDRE SOCIOI.OGIOUE

dans leur réalité compicle. Il demeure désespérément unilatéral, il voit seulement la moitié des phénomènes sociaux : le seul côté de la défense. ]\Iais il faut être véritablement aveugle pour s'imaginer qu'il est possible de se défendre si l'on n'est pas attaqué. Or, attaque et emploi de la force sont des termes synonymes.

Lorsqu'arrive l'heure du péril social, c'est-à-dire lorsque les citoyens ont commencé à user de la force, Ihering considère la seule action de l'Etat, il fait abstraction complète des actions des citoyens, il ne voit pas que, dans cette circonstance, il n'y- a pas, de la part de l'Etat, une action, dans le sens véritable de ce mot (c'est-à-dire un ensemble de mouvements, dictés par une impulsion indépendante), mais une réaction, une réponse aux actions des citoyens.

Voyons maintenant comment l'Etat peut « sauver la vie ». Il le peut uniquement en supprimant la force déchaînée par les citoyens. Au fond, Ihcring devrait voir que la force peut ft sauver la vie » seulement en rétablissant le droit. Voir dans ce cas une suprématie de la force sur le droit, c'est véritablement pécher contre la logique la plus élémentaire. C'est le règne du droit qui fait la vie. On perd la vie dès qu'on empêche le règne du droit; on sauve la vie en rétablissant son règne. Comment peut-on dire alorsque la force « sauve la vie », quand c'est la suppression de la force qui « sauve la vie »?

Pour « sauver la vie », la force doit se faire l'humble servante du droit et lui obéir aveuglément. 11 est donc illogique d'affirmer que la force peut être supérieure au droit.'

Si nous passons des relations entre citoyens (domaine du droit civil) aux relations entre gouvernés et gouvernants (domaine du droit public), nous voyons se produire des circonstances complètement analogues. Lorsque le gouvernement respecte scrupuleusement le droit des citoyens, lorsqu'il no les tue pas sans jugement, lorsqu'il ne confisque pas leurs biens, lorsqu'il ne les exploite pas à son profit.

r.A FORCE ET LE DROIT 327

en d'autres termes, lorsqu'il fait régner la liberté et la justice, aucun péril ne menace la société. Une nation, où les gouvernants respectent complètement les droits des gouvernes, peut vivre, sans courir le moindre danger intérieur, pendant des siècles et des siècles. D'autre part, aussi longtemps que les citoyens se meuvent dans les cadres déterminés par la loi, aussi longtemps qu'ils ne tuent pas les autorités publiques et ne pillent pas les caisses de l'Etat, en un mot, aussi longtemps qu'ils ne se mettent pas en révolte et ne commettent pas d'actes de force, la société ne court pas le moindre danger. Un Etat, où les citoyens respectent scrupuleusement la constitution, peut ne pas connaître de péril social pendant des siècles et des siècles.

A quel moment ce péril peut-il naître ? Lorsque les gouvernements emploient la force pour violer les droits des citoyens, ou les citoyens la force pour modifier la constitu=tion ou pour renverser le gouvernement.

Dans le domaine du droit public, l'attaque, de la part des gouvernants, prend l'aspect de la tyrannie. La force alors sert à massacrer et à spolier les citoyens. Dans ce cas, comme réponse à cet emploi de la force, il se produit parfois des insurrections. Mais l'insurrection ne « sauve la vie » que si elle se borne à supprimer la force déchaînée par les gouvernants, c'est-à-dire si elle lesoblige à respecter, de nouveau, le droit. Si l'insurrection se met elle-même à violer le droit, elle ne « sauve pas la vie », mais la perd.

En sens inverse, des citoyens peuvent faire des insurrections pour violer le droit, c'est-à-dire pour s'emparer du gouvernement et en user à leur profit exclusif. Dans ce (uis, les autorités légales doivent employer la force contre l'ux. El, de nouveau, si les gouvernements usent de la force seulement pour rétablir le règne du droit, ils a sauvent la vie » ; s'ils en usent pour établir le r^gne de la force au profil d'un autre ensemble d'individus (despotisme), ils mettent la vie en danger. En un mot, quelles que soient les combinaisons possibles, dans les rapports

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entre citoyens ou entre gouvernants et gouvernés, la force ne peut « sauver la vie » que lorsqu'elle supprime la force, c'est-à-dire lorsqu'elle établit le règne du droit.

Parce que les gendarmes se servent de sabres, de fusils, et au besoin même de canons, c'est-à-dire des mêmes armes que les bandits, on en conclut, fort à tort, que la force des gendarmes et la force des bandits sont de même nature. Il n'en est nullement ainsi. La force du gendarme et la force du bandit sont d'une nature diamétralement opposée. La force du bandit est un procédé actif : elle est le moyen même, sans lequel le but du bandit ne peut être atteint dans aucun cas. Il est absolument impossible de violer les droits de ses semblables sans employer la force, car nul n'abandonne son avoir de plein gré. Le but du banditisme, son but conscient et voulu est la violation du droit des semblables.

Autre est la force du gendarme Elle n'a pour but que la suppression de la force du bandit. La force du gendarme n"a pas un but en elle-même, elle a un but extérieur à elle-même, qui est précisément la suppression de la force, c'est-à-dire le règne du droit. Un bandit qui forme une compagnie, entretient ses armes de la façon la plus parfaite, et prend la résolution de ne jamais s'en servir est un fou. Un gendarme qui ne subit jamais la nécessité de se servir de ses armes est le plus fortuné des iiommes dans le plus fortuné des Etats.

Mais il peut se produire une confusion. Lorsque les gouvernements deviennent violateurs du droit, c'est-à-dire despotes, les gendarmes se font les agents de ce despotisme. Dans ce cas spécial, le gendarme joue le rôle du bandit, et ce cas, par malheur, se présente fréquemment. Mais la déviation ne doit pas nous empêcher de comprendre la vraie nature de la fonction normale.

Tant que le gendarme supprime la force, il « sauve la vie ». Imaginez une police idéale, capable de prévenir tous les attentats, donc tous les coups de force. Cela amè-

nerait la disparition totale de lusagc de la force dans la société, cela procurerait la pleine santé politique, c'est-àdire le maximum possible de prospérité. En sens inverse, lorsque le gendarme se fait l'instrument du despotisme, lorsqu'il se fait bandit, il fait tomber immédiatement la société dans une léthargie voisine de la mort. Nul ne pourra affirmer que c'est là une manière de « sauver la vie » ; tous seront obligés de reconnaître que c'est la perdre '.

« A Rome, dans les cas de danger suprême, dit Ihering-, les garanties de la vie civile étaient mises de côté, le droit battait en retraite, et l'autorité militaire illimitée prenait sa place. » C'est encore un des arguments dont se sert le célèbre jurisconsulte allemand pour démontrer qu'à certains moments la force seule peut « sauver la vie » .

Mais -Ihering confond ici le droit avec les formes légales de la procédure. 11 est naturel que, lorsqu'vm torrent de force se déchaîne, l'Etat soit obligé de lui opposer une digue en rapport exact avec la hauteur de son Ilot. Cette digue peut pi'endre l'aspect de troupes fusillant les citoyens sans miséricorde ou de tribunaux militaires jugeant sommairement et sans appel. Mais ces procédés, si expéditifs soient-ils, ne peuvent « sauver la vie » qu'à une seule condition, c'est d'avoir pour but unique de supprimer la force déchaînée par les citoyens ou les étrangers et de rétablir aussi vite que possible le règne du droit. Un dictateur peut avoir les pouvoirs les plus illimités et ne violer le droit en aucune manière, i/élcndue dos pouvoirs du dictateur sera alors, non pas un danger, mais une sauvegarde pour les citoyens honnêtes, car ces pouvoirs auront précisément pour but de protéger leur vie ot leurs proj)riétés.

1. L'liisl(iii'ceniJc>iine(leiioiiibreu.sesdvmoiislraUons. Florence. repubiù|uc libre, était cxiibc-runte de vie; Florence, sous le joug dcsMédicis. était le j)ay.i des morts.

i'. Op. cil., p. i'j\.

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Dès que la dictature n'a pas pour but de supprimer la force, mais de faire durer la force au bénéfice des possesseurs de l'autorité (individu, caste, oligarchie ou. démocratie, peu importe), la force ne sauve plus la vie, mais la perd ' .

Ihering ne peut pas concevoir l'État comme un agent de violation du droit. Assurément cela fait grand honneur à la droiture et à la loyauté de son esprit, mais cela témoigne d'une myopie qui va presque jusqu'à l'aveuglement, d'une impossibilité presque complète de voir les faits politiques tels qu'ils sont dans la réalité. Certes quand on identifie l'idée de la force avec la seule force du gendarme qui supprime la force déchaînée par les citoyens et la remplace par le règne du droit, on est parfaitement justifié d'affirmer que la force prime le droit. Mais, encore ici, il faut avoir le raisonnement véritablement bien court pour ne pas s'apercevoir que, ce qui sauve la vie, c'est précisément le fait que le droit remplace la force.

Par malheur, Ihering, qui vit dans les nuages de l'abstraction et dans l'idéalisme des chaires universitaires, oublie que l'Etat est, hélas ! le plus grand bandit qui existe au monde. Jusqu'à nos jours, on peut dire qu'il l'est par définition. Un Elat n'est pas un Etat, dans toute l'acception du terme, s'il n'est pas « souverain ». Or, un « Etat souverain » est celui qui s'arroge la faculté de déclarer la guerre à ses voisins quand bon lui semble, en d'autres termes, de commettre des homicides et des vols sur les étrangers et, par contre-coup, sur les nationaux qui sont tués et ruiflés pendant la campagne. Le massacre et l'appropriation des biens d'autrui, telle est une des fonctions les plus en évidence de l'Etat, dans la période historique. Voici comment s'exprime le même Assour Ban Apal dont j'ai parlé [)lus haut (voir p. 312) : « J'ai pris la grande

I. C'est ce qui est arrivé ea Kspagne, au .vviii» siècle. Ce pays fut à deux doigts de la mort, s'il est permis de s'exprimer de cette Tacon nirtaphorique. Sa popuiatioQ tomba à quatre raillions d'âme.', soit 8 par kilomètre carré, tandis que la Be.gique en a actuellement -48, soit Zi l'ois davaulage.

l..\ FORCE ET LE DROIT

ville de Choiichan (c'était le nom du roi qu'il avait combattu)... Je suis entré dans ses palais, j'ai ouvert leurs trésors, j'ai pris l'argent, l'or et les richesses que les rois d'Elam avaient réunis, j'ai pris les bronzes, les pierres jjrillantes, les vêtements, les armes de guerre, les ariieublements, les bêtes de charge,... j'ai tout emporté au pays d'Assour. » Combien d'autres chefs d'Etat : Alexandre, Lucuilus, César, Auguste, Baber, Napoléon, ont fait comme cet Assour Ban Apal. Vingt-cinq siècles après lui, Guillaume l" l'imitait servilement en arrachant cinq milliards à la France vaincue.

Et, après la conquêje, le pillage et la spoliation des vaincus sont organisés do la façon la plus systématique, (^omme un très gi'and nombre d'Etats modernes sont issus de la violence, les malheureux peuples, pendant des années et des années, ont été tout simplement martyrisés par leurs gouvernements. Le despotisme le plus odieux régnait encore dans toute l'Europe, il y a un demi-siècle à peine. Les hommes tués par cet horrible agent d'anarchie qui s'appelle l'Etat « souverain » se chiffrent, pendant la période historique, par dizaines et dizaines de millions, les richesses détruites par dizaines de milliards. Ihering osera-l-il dire que ces actes hideux de banditisme, produits de la force, ont « sauvé la vie » ?

Précisément nous arrivons, par ce chemin, au troisième fait qui peut mettre en péril l'existence des sociétés : le (langer extérieur (voir p. 325). Ihering, encore ici, affirme que la force « sauve la vie » parce qu'elle repousse l'agression Mais, par suite du mêmcaveuglemenl que pour les dangers intérieurs, il voit le seul côté de la défense. Pour (jue la force « sauve la vie » en repoussant l'agression, il faut, nécessairement, que la vie soit mise en péril par la force, car l'agression est aussi un emploi de la force. Tant pour l'ennemi du dehors que pour celui du dedans, il est im|tossil)!e de se défendre si l'on n'est pas atla(|ué. Nous ne pouvons pas nous déffiuln- ronlri- les Mailiens, parce

que les Martiens ne peuvent pas nous attaquer. Or l'attaque n'est autre chose qu'un déchaînement de la force, le désir d'un groupe de violer, de propos délibéré, les droits d'un autre groupe en tuant et en spoliant. C'est, précisément, parce que les États emploient la force pour envahir les territoires des voisins qu'ils portent atteinte à la vie. La suppression totale de la souveraineté de TEtat, c'est-à-dire la fédération du genre humain « sauvera la vie » dans le sens le plus complet de ce terme, parce qu'elle donnera à l'individu le maximum d'intensité vitale. Encore ici, le « salut de la vie » viendra, non de la force, mais de la suppression de la force.

Ihering oublie de plus que la force ne peut « sauver la vie » par la raison toute simple que la force, hélas! n'est pas toujours du côté du gendarme et du défenseur. Les bandits l'emportent fort souvent sur les agents de l'autorité ; l'Etat est alors livré à l'anarchie qui, loin de « sauver la vie », ne fait que la perdre. De même dans les rapports internationaux. Annibal a employé la force, mais il a été battu à Zama, et la guerre n'a pas « sauvé la vie » de Carthage, puisqu'il n'est pas resté un seul vestige de celte malheureuse république.

L'État ne peut « sauver la vie » qu'en protégeant d'une façon complète la personne et les biens des citoyens. Ihering ne voit pas que l'État, par la conquête étrangère, est précisément le violateur le plus absolu de la personne et des biens. L'État, à l'égard des étrangers, commet constamment des homicides et des vols, actuels pendant les hostilités, potentiels, si l'on peut s'exprimer ainsi, pendant les périodes de trêve. Affirmer, après cela, que la force, employée par l'Etat, (( sauve la vie », c'est tomber dans une contradiction pure.

Ainsi donc, dans le domaine international, comme dans le domaine national, ce qui « sauve la vie » c'est le règne du droit et la suppression complète de la force.

Le droit est l'ensemble des conditions sociales dans les-

quelles l'iudividu peut atteindre le maximum d'intensité vitale. En d'autres termes, le droit, c'est l'association. La force est juste l'opposé : l'ensemble des conditions qui réduit au minimum la vitalité de l'individu. La force, c'est la dissociation. Aflirmer que la force sauve la vie revient à dire que ce qui perd la vie sauve la vie et que la désorganisation est l'organisation.

(Jhcz Ihering, l'association d'idées entre la force, sous l'orme de gendarme, et la justice, paraît indestructible. Par suite, il arrive à l'adoration de la force. Mais si l'on va au fond des choses, si l'on analyse sa pensée véritable, on reconnaît que c'est le droit qu'il adore sous le nom de force. Il ne peut pas s'imaginer que l'Etat puisse être injuste; alors il veut que la force soit toujours aux mains de l'Etat afin que la justice puisse toujours triompher.

On le voit, la seule tentative sérieuse, venant d'un jurisconsulte, pour démontrer que la force est supérieure au droit, aboutit à démontier la proposition diamétralemont opposée, à savoir que le droit est supérieur à la force.

Quelques autres personnes, plongées dans l'erreur unilatérale, confondent la fermeté dans la défense du droit avec la force et disent alors que la force, faisant triompher le droit, prime le dioit. On oublie seulement que la fermeté dans la défense du droit ne peut se manifester que lorsqu'il y a, du côté opposé, une fermeté égale pour violer le droit. Les Ixois, par exemple, pourraient se soulever et se faire tuer jusqu'au dernier pour défendre leur droit (cela serait le maximum possible de fermeté). Mais pour que les Ixois [)uissent mourir jusqu'au dernier, il faut que leurs adversaires prennent la résolution implacable de les tuer jns(|u'au dernier. Or, si la fermeté, dans la défense, peut élic (iiiisc iililc au liioniplic du droit, la fermeté, dan.s l'attaque, lui est l'iiiic^tc dans une mesure équivalente. La seule fermeté (|ui puisse sau\er le droit, et par consé(|ueMl la vie, c'est la l'ernu-ti' de uc pas vou-

loir violer le droit de ses semblables, ce qui, en termes usuels, s'appelle la loyauté et l'honneur. Or tout le monde comprend que la vie sociale arriverait immédiatement au maximum d'intensité si tous les citoyens possédaient ces précieuses qualités.

Après la démonstration du jurisconsulte, passons à celle de l'homme d'Etat.

« La force prime le droit « a élé la base de la politique de Bismarck. Mais à aucun moment Bismarck n'aurait admis que la Prusse n'avait aucun droit et qu'on pouvait légitimement envahir son territoire, massacrer ses habitants ou leur enlever tout leur avoir. D'autre part, si la force prime le droit, Bismarck devait reconnaître que l'Alsace appartenait à la France, puisque celle-ci l'avait annexée par la force, en 1648. Mais Bismarck n'en lit rien. Il revendiqua cette province sous prétexte qu'elle avait été arrachée à l'Allemagne par les traités de Westphalie. Donc, en annexant TAlsace-Lorraine, Bismarck s'appuyait, non seulement sur des considérations militaires, mais aussi sur des considérations de l'ordre juridique. « La force prime le droit », c'est parfait. Cependant Bismarck ne concluait pas : « donc il est bon que les droits de la Prusse soient violés ». Il concluait seulement : « il est bon que la Prusse puisse violer les droits de ses voisins ». « La force prime le droit », dans la bouche de Bismarck, signifie donc, en dernière analyse : « mon droit prime le droit des autres. »

On voit donc que cette maxime célèbre perd déjà la moitié de son territoire, si l'on peut s'exprimer de cette façon imagée. Chacun vit dans la dualité : moi et les autres. Si une maxime est applicable aux autres, mais n'est pas applicable à moi, si elle n'est pas applicable une fois sur deux, son empire se trouve réduit de moitié Chacun d'ailleurs considère celte maxime à son point de vue. Aux yeux de Bismarck, le droit de la Prusse devait juimer

l.A FORCE ET LE DROIT 33o

le droit de la France; aux yeux de Napoléon ill, le droit de la France devait primer celui de la Prusse.

Le voleur viole le droit de propriété, mais il ne le conteste pas un seul instant ; il en est, au contraire, le plus ferme partisan. Pierre a volé le portefeuille de Paul. Jean vient lui dire : « Vous avez dérobé cet argent, donnez m'en une partie. » Pierre répondra : « Arrière, misérable ! cet argent est à moi ! Je ne vous en donnerai pas la moindre parcelle. » Combien de voleurs n'ont-ils pas défendu avec la plus indomptable énergie et le plus ferme courage ce qu'ils venaient de dérober aux autres ! 11 y en a qui ont préféré mourir plutôt que de làclier leurs prises. Saint François d'Assise, qui donnait aux pauvres tout cç qu'il avait, faisait peu de cas de la propriété; mais, je le répète, les voleurs l'estiment énorrnément

De même Bismarck. Il violait le droit de ses voisins, mais jamais il n'aurait considéré comme juste que les voisins eussent violé le sien. Dès que les Français faisaient allusion aux provinces du Rhin, il ne parlait plus do force, il mettait de suite en avant les droits du peuple allemand, disant que les provinces du Rhin ne voulaient pas être françaises. Certes, si l'Allemagne avait été complètement battue en 1870, et si elle avait dû céder Mayence et Cologne, Bismarck ne se serait pas religieusement incliné devant ce fait en vertu du principe que la force prime le droit. Il ne serait pas venu proclamer que cette anne-vion devait être considérée comme définitive, parce que la force sacro-sainte venait de se prononcer pour la l'ranec II n'a pas reconnu le coup de force de HU8 par rapport à l'Alsace, il n'aurait pas reconnu davantage le coup de force de 187(1 par rapport aux provinces du Rhin.

On voit donc que les idées diî Bismarck ne se ramènent nullement à afiirmcr que la l'dric prime le droit, mais seulement que son droit prime le droit des autres. C'est tout à TmII miiIic (;liose, c'esl même la chose diamétralement opitoséf. ['",1 ii'l;i |ioMi une raison élémentaire. Si l'on

33Û ERliliURS SPKCIALES DE L ORDRE SOCIOLO(aQUE

a la force, on peut faire triompher son droit sur le droit des autres. Mais si l'on n'a pas la force ? Alors, si Ton était logique, dans cet ordre d'idées, il faudrait dire : « Comme je n'ai pas la force, je n'ai aucun droit. » Or, je le répète, jamais Bismarck n'a reconnu qu'au cas où il n'aurait pas eu la force il n'auraii plus eu de droit. Jamais il n'a reconnu que la Prusse n'avait pas le droit de modifier un seul article du traité de Tilsitt. Donc, quand on dit : « mon droit prime celui des autres », on dit, en dernière analyse : « aucune force au monde ne peut annuler mon droit », et, en ejénéralisant, c'est-à-dire en se plaçant simultanément au point de vue de toutes les nations : « Aucune for/;e au monde ne peut annuler le droit. »Donc le droit prime la force.

« On accuse Bismarck de cynisme, dit M. H. Lichtemberger', on lui reproche de poser le principe que la force prime le droit. Il serait plus équitable de dire que pour Bismarck, comme d'ailleurs d'une façon générale pour la conscience allemande, c'est une erreur de vouloir établir entre la force et le droit cet antagonisme que statue volontiers la conscience française. A ses yeux, il n'y a pas de droit sans force et de force sans droit. »

Quel délicieux sophisme ! « La force prime le droit », ou « il n'y pas de droit sans force et de force sans droit », c'est exactement la même chose. Cela revient à dire que, si un homme avait eu la force d'assassiner le fils de Bismarck. Bismarck aurait reconnu que cet individu avait le droit d'assassiner son fils ! Est-ce que Bismarck aurait jamais admis une monstruosité pareille dans la vie civile ? Estce qu'il n'aurait pas fail poursuivre l'assassin de son fils par les tribunaux ? Qui oserait l'affirmer? Bismarck n'admettait même pas ce point de vue dans les rapports internationaux puisque, comme je viens de le dire, il n'a jamais contesté le droit de la Prusse de se dégager du traité de

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