‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 75 sur 94 · FORCE DROIT · texte numérisé non relu

FORCE DROIT

Aveuglement. Perspicacité.

Ignorance. Connaissance.

Étroitesse d'esprit. Largeur de vues.

Déraison. Raison.

Désordre. Ordre.

Désorganisation. Organisation.

Maladie. Santé.

Dissociation. Association.

.Mort. Vie.

Vouloir régler des questions sociales et politiques par le droit, c'est faire appel à la plus haute somme possible de raison. Si l'on ne trouve pas avantageux de faire appel à la plus haute somme de raison, on doit trouver avantageux de faire appel à une moindre somme de raison. Or, la moindre somme possible de raison est la folie ; vouloir faire appel à une moindre somme de raison équivaut, dans une certaine mesure, à vouloir faire appel à la folie. Dans la vie pratique, la maxime, « la forme prime le droit», est non seulement irréalisable, mais même inconcevable. Ce serait l'homme guidé constamment par la folie. Mais un homme de ce genre ne pourrait pas vivre un seul jour. A plus forte raison, une société ne le pourrait-elle pas.

Aussi, dans la vie réelle, la fameuse sentence, « la force prime le droit », signifie tout autre chose qu'en théorie. Elle se ramène simplement à mettre son droit au-dessus de celui des autres, comme je l'ai montré pour Bismarck. Jamais le partisan le plus fougueux de la force n'a contesté l'existence de son propre droit. Mais à quoi se ramène, en dernière analj'se, cette primauté absolue de mon moi sur les autres moi ? A écarter systématiquement un certain nombre de facteurs produisant un phénomène donné ou, en d'autres termes, à poser une équation

sciemment fausse'. Or c'est là de Taveuglement voulu, donc de la déi'aison. Encore par cette voie on arrive à la même démonstration : proclamer la primauté de la force sur le droit, c'est proclamer la primauté de la folie sur la raison. Lorsque Bismarck n'a pas voulu, au traité de Francfort, mettre dans son équation les sentiments de la grande nation française, qu'a-t-il fait, en réalité ? Un faux calcul, un acte contraire à la saine raison, acte qui a été gros des conséquences les plus défavorables à son pays. On le voit bien après quarante ans, quand l'Allemagne se trouve en présence d'un formidable compte à payer, montant à 040 millions d'impôts nouveaux ".

Dire, « la force prime le droit » ou, en réalité, «mon droit prime celui des autres », se ramène à ne pas vouloir prendre en considération le milieu dansleq^uel on vit, à ne pas vouloir envisager les rapports dans lesquels on se trouve impliqué, en un mol, à ne pas vouloir élargir son borizon mental. Au moyen âge, on en appelait du pape mal informé au pape mieux informé. Soutenir le principe que la force prime le droit, c'est en appeler d'un point de vue plus large à un point de vue plus étroit, c'est proclamer plus avantageux d'être myope que d'avoir une bonne vue, c'est donc tovijours affirmer que la folie est préférable à la raison.

Lorsqu'à la lin de l'année 187(t Bismarck négocia avec les l'Uatsdu Sud pour constituer l'empire, il lit à ces États de nombreuses concessions. A quelques généraux prussiens qui lui ep faisaient le reproche il répondit : « Ce

1. Si un inRénieur. de propos délibéré, ne voulait pas prendre en considération un facteur rcvl (le frottement par exemple), eu établissant les [)lans d'une inarhine. nous dirions qu'il est fou. Par malheur. (|uand il s'a^'il des hommes d'ICtat, plus ils sont e.xclusifs, plus Ils ont l'esprit ('troit, plus on les considère comme raisonnables, témoin Napcdéon I" et UismarcU.

:;. (Quelques auteurs prétcndctil que Bismarck, personnellement, était (ipposc à l'annexion de l'Alsace. Je n'ai pu trouver ilc preuve certaine de ce fait ilftns aucun des documents qui me sont tombes sous les yeux. D'.'iilleurs. dans tout ce que je dis ici. je pcrsonnilie, sous le nom do llisniiircli, le parti iiiilil.iire pnissii'ii qui dirigeait les allaires à l'époipu; de la guerre

à quoi j'attachais le plus d'importance, c'était que nos partenaires fussent contents de moi. Les traités ne sont rien quand les gens qui les signent y sont contraints et forcés '. » On voit que, lorsqu'il s'agissait des Allemands, Bismarck mettait le droit au-dessus de la force. Mais, lorsqu'il s'agissait d'étrangers, Bismarck ne considérait plus cette politique comme avantageuse. Pourquoi? Parce que, par étroitesse d'esprit, Bismarck ne pouvait pas s'élever à la conception d'une unité plus vaste qui était l'Europe. Si Bismarck avait eu véritablement la largeur d'esprit d'un grand homme d'Etat, il aurait vite compris qu'il est aussi avantageux pour un pays de ne pas plus contraindre les étrangers que les compatriotes. En effet, si Bismarck avait signé la paix à Ferrières, sans exiger de cession territoriale de la France, la situation du peuple allemand serait incommcnsurablement plus avantageuse qu'elle ne l'est aujourd'hui. Encore dans cette circonstance, en subordonnant le droit à la force, Bismarck, en réalité, a subordonné la raison à la passion.

Gonsidéi'ons maintenant la primauté de la force au point de vue des relations internationales. Nous arriverons à la môme conclusion. Elle signifie la supériorité de la folie sur la sagesse.

Personne ne soutient la primauté de la force sur le droit, au sein de l'Etat. Dans le périmètre des groupements politiques, la force, sous l'aspect du gendarme, est dans la subordination complète du droit. Les armes le cèdent à la toge. Tout le monde voit que, lorsqu'il n'en est pas ainsi, l'Etat est dans une profonde détresse et à deux doigts de sa perte. Quand la force n'est pas au service du droit, c'est le règne du despotisme. Alors, la décomposition est proche. Si la tyrannie n'est pas exercée par les autorités légales, mais par une soldatesque comme les prétoriens ou les janissaires, l'Etat se trouve dans le

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