Voir, plus haut, la note de la page ii
péril le plus extrême. Personne ne pense, assurément, que des conditions de ce genre soient bienfaisantes ; donc personne ne conteste que, au sein de l'État, il est avantageux que le droit prime la force.
On ne juge cela désavantageux qu'au point de vue international. Ici, l'on se heurte à une première illusion : les limites de l'État. Au xu° siècle, dans une partie de l'Italie, chaque municipe devint un Etat indépendant. Florence et Fiesoli le furent, à une certaine époque, bien que la distance entre ces deux villes ne soit pas plus grande que celle qui sépare, à Paris, la place de l'Etoile de la place de la Bastille. Ces deux cités trouvaient alors avantageux de se faire la guerre et ne se considéraient pas comme parties d'une même unité sociale. De nos jours, non seulement Florence et Fiesoli, mais toutes les villes de l'Italie, depuis Udine jusqu'à Palerme, se sentent parties d'un même tout. Les limites de l'Etat sont, comme je l'ai montré, des conventions purement subjectives', qui peuvent se modifier au gré du vent qui souffle dans les esprits. Si donc on trouve désavantageux, aujoui'd'hui, de donner la primauté à la force sur le droit dans les relations entre Fiesoli et Florence, pourquoi admet-on que cela était avantageux au xif siècle"? Les relations entre les Fiésolans et les Florentins sont, en réalité, exactement de même nature maintenant qu'au temps de Frédéric Barberousse. La seule chose qui a changé, ce sont les ii/ées que les Fiésolans et les Florentins se font (le ces relations. En sens inverse, si la prédominance du dioit sur la force est considérée aujourd'hui comme avanlageuse dans les relations entre la Prusse et la Bavière, jiourquoi n'en est-il pas de même dans les relations entre rAllemagnc et la Hollande?
Quand on veut construire une luacliine électrique, on se base sur les dernières découvertes de la science. Agir
1 V..ir (iliis h.iiÉl, I li;[pili.- i\.
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autrement paraîtrait folie, car ce serait vouloir sciemment construire une machine, donnant un moindre rendement, quand on pourrait en construire une autre, donnant un rendement supérieur.
Le droit est la résultante des plus hautes spéculations sur la science sociale. C'est, au point de vue des affaires politiques, le dernier mot de la science, l'appel à la raison supérieure qui donne, comme pour la machine électrique, le meilleur rendement, en d'autres termes, la plus f^rande somme possible de bonheur. Doù vient que, lorsqu'il s'agit des affaires internationales, on préfère s'adresser à la force plutôt qu'au droit ? Gela vient de ce qiie la déraison l'emporte sur la raison. Les militaristes et les darwiniens (^bien souvent les deux tendances sont confondues dans les mêmes esprits) affirment que la guerre est préférable parce que seule elle peut résoudre certains litiges. Mais, en disant cela, \\s pensent, au fond, que la justice seule peut résoudre les litiges. Je n'en saurais donner un meilleur exemple qu'une phrase de M. Faguet sur le Ttentin. Il affirme que seule une guerre peut résoudre cette question. Mais qu'est-ce que M. Faguet entend par \di> solution de la question du Trentin? Son incorporation à l'Italie. Pourquoi cela est-il la solution ? Parce que les habitants du Trentin se sentent Italiens et veulent se réunir au pays qu'ils considèrent comme leur patrie. La solution de la question du Trentin sera donc la suppression d'un état de choses dû à la force et son remplacement par un état de choses conforme au droit. Si, après une guei-re entre l'Italie et l'Autriche, cette dernière était victorieuse et, loin de céder le Trentin, reprenait, de nouveau, la Vénélie, M. Faguet ne considérerait pas cela comme la solution de la question du Trentin. Cependant cet arrangement territorial nouveau serait aussi le résultat d'une guerre. Donc, il ne suffit pas de faire la guerre pour résoudre les questions internationales.- Leur solution comporte encore un autre élément. Ni M.' Faguet, ni
les darwiniens ne pourront le contester : cet élément est le droit Affirmer que la force doit être préférée au droit, dans les questions internationales, parce qu'elle résout les questions de droit et af limier, en même temps, que les solutions de la force ne sont pas toujours les solutions conformes au droit, c est nager en pleine contradiction.
Considérons les solutions de la force à un autre point de vue.
Certes, si un peuple a subi une défaite complète, c'est bien la Hongrie en 1849. Si une guerre pouvait jamais décider de quelque chose, celle-ci devait décider que les Magyars avaient cessé d'exister comme nation. Pourquoi n'a-t-elle pas eu cet effet ? Mais pour la raison toute simple que la guerre est absolument incapable de résoudre aucune question sociale. Pourquoi \o régime absolutiste et centraliste de Bach, inauguré après Yillagos, a-l-il été remplacé par un régime diamétralement opposé? Parce que la sohuioii d'une question sociale est rétablissement d'un ordre de choses conforme au droit et à la justice. Or, la guerre ne peut jamais réaliser ce résultat, puisqu'elle a pour but unique de faire prédominer la volonté unilatérale du vainqueur au délrimenl des droits du vaincu.
Que dirait-on d'un juge qui, pour savoir quelle partie en litige a raison, ferait tout simplement lirer la question au sort? Or c'est précisément ce qui ariive à la guerre. Dans les campagnes militaires, ti'ès souvent, la tournure des événements dépend d'un pur hasard. ..l'en donnerai un exemple récent.
Le 23 août 11)04, l'escadre russe sortit de l^ort-.\rthur pour gagner Vladivostok. Dans le comijat (jui suivit, l'amiral Witheft, qui la commandai!, fui lue. L'amiral Ouchlomski, l'oflicier supérieur en giade (]ui devait lui succéder, était sur le Pcrcsccl. Mais l<! mal de ce cuirassé avait été diMUoii par un boulet japonais. Ouchlomski ne jtut pas faire des signaux visibles aux autres \aisseaux el leur comuiuniiiuei' ses ordres de combat. Il eu r(''sulta une
confusion qui amena la défaite des Russes. Notez que le boulet, qui avait détruit le màt du Peresvet, était un fait de liasard ; car, dans les combats maritimes, on dirige le feu contre le corps du bâtiment et non contre la mâture. IVtaintcnant, si l'escadre russe n'avait pas subi une défaite le 23 août, elle n'aurait pas été obligée de rentrer à Port- Arthur, elle aurait gagné Vladivostok. La mer n'aurait pas alors complètement appartenu aux Japonais, et la marche générale des événements aurait pu être modifiée.
Si le hasard joue parfois un rôle prédominant à la guerre et si l'on affirme que la guerre résout les questions sociales, alors il faut admettre que le hasard résout ces questions. Mais reconnaître cela, c'est mettre le sort aveugle audessus du jugement, doncla folie au-dessus de la raison.
Le maréchal de Moltke soutenait que la guerre est conforme à l'ordre de choses établi par Dieu. Certes, on ne peut pas reprochera un soldat de ne pas connaître le premier mot de la science sociale. Autant reprocher à. un chimiste de ne pas connaître les questions de tactique militaire. Mais que des sociologues affirment, comme le maréchal de Moltke, que la guerre peut contribuer à établir V ordre social, c'est aboutir à la vraie déraison.
Il y a encore un point de vue qui démontre combien la proposition : « la force prime le droit », est absurde. La force prime le droit de qui? Du fort ou du faible? Est-ce à dire que les forts n'ont pas de droits ? Assurément, quand les droits des forts sont violés, par cela môme qu'ils ont la puissance, ils peuvent facilement rétablir leurs droits ; mais cela n'empêche pas que les forts n'aient un immense avantage à ce que leurs droits soient respectés. Gela leur évite des campagnes qui, pour être victorieuses, n'en sont pas moins sanglantes et coûteuses. Et puis, lorsqu'il y a égalité de puissance militaire et lorsque la force de l'un ne peut pas primer la force de l'autre, est-ce à dire qu'alors il n'y a plus de droits pour les deux parties en présence ? Est-ce à dire qu'il faut alors renoncer à
LA FORCK ET I.E DROIT iio
établir Tordre et l'organisalion, c'esl-à-dire cesser de vivre ?
A l'intérieur, l'Etat est une agence de sécurité; il vise à supprimer l'emploi de la force brutale entre citoyens. A l'extérieur, l'Etat joue un double jeu, et c'est cette dualité qui cause, en grande partie, la misère du genre humain. D'une part, l'Etat veut assurer la sécurité en défendant la communauté contre les attaques du dehors. Un capitaine de vaisseau américain, M. Mahan, a écrit il y a peu de temps un fort intéressant ouvrage sur le Salut de la race blanche et l' Empire des mers.^ L'auteur conseille à ses compatriotes de se créer une très puissante marine. Mais il lui assigne un seul but : la défense contre les races jaunes, en général, et contre les Japonais, en particulier; en d'autres termes, il lui assigne pour but de procurer la sécurité aux Américains. Cette flotte jouera, dans ce cas, le rôle du gendarme dans l'Elat. Elle annulei'a la force; elle obligera le Japon à se tenir constamment dans des rapports juridiques. M. Mahan prêche la virilisation à ses compatriotes. Il les adjure de ne pas s'endormir dans les préoccupations exclusivement économiques et intelleclu(dles. Il leur montre l'exemple des Romains qui s'étaient amollis. Mais, évidemment, M. Mahan déplore celte mollesse uniquement parce qu'elle a donné aux barbares la possibilité de détruire la brillante civilisation de l'empire des Césars. Cela revient à dire que M. Mahan déplore que les Romains n'aient pas su empêcher les barbares d'user de la f(ji'ce.
Au point de vue de la défense, il est impossible de soutenir que la force prime le droit, quand, au contraire, la force n'ad'autrc but que d'annuler la force, c'est-à-dire de faire régner le droit. C'est le droit (jui est le but; la force n'est que le moyen. Or, en bonne logique, le but est toujours supérieur au moyen; car, si le but est alteiiil, on
I. Ti-.nliiil rii friiiK-ais |'.ir J. Izoïilet ri publie, fii 1 HS, cticz 10. Flaniiiiii-
I IIMI
abandonne le moyen. Gelui-cijoue un rôle purement transitoire, donc subordonné.
Malheureusement, par une contradiction lamentable, tandis que les Etats cherchent à procurer la sécurité à leurs nationaux, ils cherchent aussi, et en même temps, à faille des conquêtes, c"est-à-dire à détruire la sécurité des voisins. Mais ce désir de violence et de désordre ne peut pas être toujours satisfait, parce qu'il peut rencontrer des résistances invincibles. Comme je lai montré plus haut, tout système d'Etals, après de longues oscillations, finit par aboutir à l'équilibre. Telle est maintenant la situation de l'Europe. Les coalitions des grandes puissances produisent presque l'immobilité. Personne n'ose plus déchaîner une guerre générale sur notre continent, parce que chacun sait que l'adversaire est trop bien préparé au combat. Or, du jour oîi l'on sera convaincu que l'attaque ne promet aucun succès, qu"ariivera-t-il? Ou l'on sera complètement fou, ou l'on renoncera à l'attaque. Mais renoncer ià. l'attaque signilie tout simplement passer des relations anarchiques aux relations juridiques, c'està-dire organiser la fédération de l'Europe ou, en d'autres termes, donner au droit la primauté sur la force. Encore, par ce chemin, on arrive à la même conclusion : puisque la force est seulement le moyen et le droit le but, le droit prime la force.
On le voit, de quelque côté que l'on retourne la question, on est obligé de reconnaître que donner à la force la primauté sur le droit, c'est aflirmer que la folie est utile et la raison funeste.
Revenons maintenant encore une fois à la proposition fondamentale de Ihering. Selon lui, il y a des cas où la force sauve la vie que le droit est en train de perdre. Mais le droit est l'ensemble des arrangements sociaux qui produisent le maximum d'intensité vitale de l'individu. J'ai montré que l'inlensilication vitale est obtenue par l'association. Or, dès qu'il y a violation du droit, le
LA FORCE ET LE nnOIT 34/
processus de la dissociation commence. Alors, au lieu de l'inlensification de la vie, on a son affaiblissement. Dire qu'on peut sauver la vie par le fait même qui l'affaiblit et la détruit, c'est tomber en pleine contradiction. Le principe fondamental du droit est : ne pas tuer, ne pas spolier. Le principe fondamental de la force est : tuer, spolier. Il me semble que ni Ihering, ni aucun autre sociologue darwinien ne pourront jamais démontrer que tuer et spolier soient des actes par lesquels on augmente l'activité des individus et des collectivités, c'est-à-dire des actes par lesquels on « sauve la vie ».
En terminant ce chapitre, je veux signaler encore une contradiction à laquelle aboutit le darwinisme social et dont j'ai déjà dit quelques mots en passant, au chapitre viii (voir p. 100).
Etant donnée l'atmosphère mentale créée par le darwinisme, un grand nombre de personnes considèrent, de nos jours, la force comme héroïque, superbe et chevaleresque, le droit comme pusillanime, vulgaire et bas. La force est l'attribut des preux ; la chicane, l'attribut des manants. Ainsi, ce qui perd la vie (la violence et le banditisme) est considéré comme beau, ce qui fait fleurir la vie (le respect absolu du droit) est considéié comme laid ! Ne serait-il pas temps, en vérité, d'abandonner la fausse échelle des valeurs et d'adopter la vraie ? Le droit est beau, la force est abjecte. Le droit, c'est la raison, c'est Ihomme regardant le ciel, c'est l'âme s'envolant vers l'cmpyréc, c'est la lumière, c'est la vie ; la force, c'est la folie, c'est l'honinu; voilant le ciel, c'est l'àine s'abaissant dans la boue, ce sont les ténèbres, c'est la moil.
Passant du point de vue éthi(|ueau point de vue intellectuel, on peut établir sans peine que le droit, c'est le rvdlhnii' : et la force, \'i>frnlisi>ir..C{:^\ iuslcnienl le con-
3i8 ERREURS SPECIALES DE L ORDRE SOCIOI,0(;IQUE
traire que croit le grand public. Mais j'espère pouvoir démontrer la justesse de ma manière de voir.
Le réalisme est en raison directe de l'étendue de l'horizon mental. L'iiomme qui se représente l'univers peuplé seulement de cinq mille étoiles (c'est le nombre qu'on en voit à l'œil nu) est moins réaliste que celui qui se le représente peuplé de G(j milliards d'étoiles (c'est le nombre que l'on en voit dans les plus grands télescopes). En etlet, le premier s'éloigne de la réalité, car il est avéré que le nombre des étoiles accessibles à notre connaissance est, au moins, de 66 milliards. Celui qui croit à l'existence de cinq mille étoiles seulement prend une apparence venant de son œil, et par suite une conception de son cerveau, donc une idée subjective, pour la réalité'. Si un homme pouvait avoir l'omniscience, il atteindrait le réalisme le plus absolu, puisqu'alors tous les phénomènes de la nature (et non pas seulement une partie infiniment petite) seraient accessibles à son esprit. Aujourd'hui, celui qui se représente seulement cinq mille étoiles au ciel s'éloigne de la réalité. De même l'esprit humain, connaissant seulement une infime partie des phénomènes qui s'accomplissent dans l'univers, s'en fait une conception, non pas conforme à la réalité, mais conforme seulement à ses idées, donc idéaliste. Si l'homme connaissait tous les faits, il n'y aurait aucune différence entre l'état de l'univers et la représentation qu'il s'en ferait, donc l'homme deviendrait complètement réaliste. Cela n'arrivera jamais. Mais il est évident que, plus on connaît de choses (plus large est l'horizon mental), plus on se rapproche du réalisme ; moins on en connaît, plus on se rapproche de l'idéalisme. En un mot, science est synonyme de réalisme ; et ignorance, d'idéalisme.
Personne ne conteste des vérités aussi banales tant
1. De même un œil armé d'un microscope est plus réaliste que l'œil nu, s'il est permis de s'e.vprimer ainsi, parce que l'œil armé du microscope voit une plus grande portion deila réalité.
qu'on reste dans le domaine de la physique et de la biologie. Mais la scène change aussitôt qu'on pénètre dans le domaine de la sociologie. Il se produit ici un renversement véritablement étrange de la logique la plus élémentaire. Les partisans de la force sont tenus pour des gens pratiques et réalistes ; les partisans du droit pour des idéalistes et des songe-creux. On appelle réalistes ceux qui considèrent la conquête comme le but de l'activité politique de .l'État ; on appelle idéalistes ceux qui tendent vers l'établissement d'une fédération juridique du genre humain.
Ainsi, d'après la terminologie actuellement courante, les réalistes sont ceux qui ne comprennent y>«.s' la véritable nature des phénomènes sociaux, donc les ignorants, donc ceux qui sont incapables de serrer les faits de très près. Au contraire, on appelle maintenant idéalistes ceux qui comprennent la véritable nature des phénomènes sociaux, ceux qui serrent la réalité d'aussi près que possible. Ces appellations usuelles, contraires au bon sens, doivent être complètement abandonnées. 11 faut supprimer ce renversement illogique, il faut mettre en bas ce qui est en bas et en haut ce qui est en iiaut : les pieds sur le sol, la Irle en l'air.
L'association est le moyen par lequel l'individu arrive au maximum d'intensité vitale. Telle est la réalité, évidente, incontestable. Association (donc droit) est synonyme de vie, dissociation (force) est synonyme de mort. Les réalistes sont ceux qui voient la réalité, à savoir que l'association c'est la vie; donc les réalistes véritables sont les partisans de la fédération universelle. Les partisans de la force sont nécessairement idéalistes : ils se représentent en elTet la société autrement qu'elle n'est en réalité, puisqu'ils affirment que la dissociation (la force) est la vie.
Illustrons ces considérations, très exactes, mais générales, par un exemple concret : la question de lAlsace- Lorraine.
En Allemagne, les partisans de la force disent : « Nous mourrons tous jusqu'au dernier plutôt que d'abandonner une province qui a été conquise par le sang de nos ancêtres. » Les partisans du droit disent : « Une violation du droit a été commise par le traité de Francfort. Il faut la réparer le plus vite possible pour la prospérité du peuple allemand; il faut faire un plébiscite en Alsace- Lorraine et se soumettre à sa décision, quelle qu'elle soit. »
Il est aisé de démontrer que, dans cette question, les partisans de la force sont des idéalistes et les partisans du droit, des réalistes.
Lorsque Charles X fut chassé de la France, ceux des aristocrates qui voulaient « rester fidèles aux principes de leurs aïeux » ne consentirent pas à transiger avec le roi de la révolution, Louis-Philippe, et se retirèrent dans leurs foyers sans plus prendre aucune part aux affaires publiques. D'autres familles nobiliaires françaises agirent d'une façon diamétralement opposée. Elles se rallièrent à Louis-Philippe, restèrent au gouvernement et en retirèrent les profits qu'il procure. Personne ne contestera que les aristocrates « restés fidèles aux principes des aïeux » étaient plus idéalistes que ceux qui continuaient à vivre des idées de leur temps, donc des réalités de l'heure présente.
Sacrifier son bonheur pour rester fidèle aux idées des aïeux moris, qui ne sentent plus rien, c'est vivre, non pas sur la terre, mais dans les nuages du mysticisme. Vivre signifie vouloir être heureux soi-même. Mais sacrifier son bonheur au bonheur des aïeux qui ne peuvent plus en éprouver aucun, puisqu'ils n'existent plus, c'est s'écarter, dans une mesure immense, des réalités concrètes, c'est voguer à pleines voiles dans les songes et les chimères. On apprendrait qu'un homme s'est suicidé parce qu'il a cru que son trisaïeul n'était pas content de sa conduite, tout le monde dirait que cet individu est tout ce qu'il y a de moins réaliste au monde. D'abord, parce qu'il n'a
pas pu savoir positivement si son trisaïeul approuvait ou condamnait sa conduite: ensuite, parce que le trisaïeul aurait pu blâmer sa conduite avec les idées d'autrefois, mais, vivant à notre époque, aurait pu changer d'idées et approuver la conduite de son descendant. Vivre des idées des morts, c'est vivre en dehors des réalités, donc en idéaliste. Quand nous voyons les Allemands condamner leurs compatriotes aux souffrances les plus dures (car le militarisme aigu, provenant du traité de Francfort, voue des millions d'Allemands à la misère) pour rester fidèles aux erreurs de leurs aïeux, nous ne pouvons pas ne pas nous étonner profondément de leur immense idéalisme.
Combien sont réalistes, au contraire, les Allemands qui disent : « Nos pères, en 1870, avaient certaines idées. Ils croyaient utile de faire des conquêtes, de violer les droits de leurs voisins. Ces idées sont reconnues fausses. Elles nous empêchent d'atteindre le plus haut degré de prospérité matérielle et de développement moral ; elles nous enlèvent donc la possibilité d'être heureux. Nos ancêtres sont morts. Ils ne souffrent plus. Nous supportons, nous, les plus dures privations. Abandonnons des idées surannées qui nous ruinent : faisons un plébiscite en Alsace-Lorraine. »
Les idéalistes sont des esprits médiévaux qui vivent dans un passé no» rxislanf, donc idéal. Les véritables réctlis/es sonlcvnx qui vivent dans lei)résent, letjuel existe, donc est réel.
.le ne conteste pas que l'idéalisme, cnlciulii dans son sens euacl (fidélité au passé, vie dans les nuages), paraît parfois fort beau et le réalisme fort laid. Moi-même, qui écris ces lignes, je respecte plus les gentilshommes qui ont suivi Charles X en exil que ceux qui se sont précipil('s dans les antichambres de Louis-Philippe. Mais il y ;i iri une très impori;uite dislinclion à \';\]vi' el qu'il ne
laiil j; lis oublier. .le puis lespcclcr |ir(ir(iiiilriiiriit un
lioMimi; qui renonce à tous les bleus di' la l<Mie pour
rester fidèle à un simple emblème, comme la couleur d'un drapeau. Mais il me serait impossible de respecter un homme qui me dirait : « Par fidélité pour les idées de mes ancêtres, je ne veux pas admettre que la terre tourne autour du soleil. » Je ne pourrais pas respecter un homme de ce genre, parce que je le considérerais comme fou. De même, je ne puis pas respecter les militaristes allemands quand ils viennent dire : « Par respect pour les idées de nos ancêtres nous contrecarrons la fédération de l'Europe, bien que nous soyons convaincus que c'est le seul arrangement politique capable de procurer au peuple allemand le maximum de bien-être. » La fédération de l'Europe sera avantageuse à l'Allemagne, comme à tous les autres peuples, parce que l'association est l'expansion de la vie. Il s'agit là d'un fait. Je ne puis pas respecter un homme qui nie un fait par fidélité pour les idées de ses ancêtres. Nier la réalité, c'est mettre la folie audessus de la raison.
Puis il y a encore une autre considération fort importante. Les gentilshommes, qui ont suivi Charles X en exil, se sont privés, eux-mêmes, de certains biens, mais ils n'en ont pas privé autrui. 11 est beau d'être guidé par un sentiment, seulement jusqu'au moment où ce sentiment n'empêche pas le bonheur des autres . Mais, dès qu'il l'empêche, ce sentiment devient laid. En effet, il faut être complètement brouillé avec la logique pour venir affirmer que ce qui fait du mal puisse jamais être beau.