CHAPITRE XIX
Le darwinisme social étend ses déductions sur le domaine intellectuel, comme sur toutes les autres branches de l'activité humaine. S'il est vrai, en etïet, que l'homicide collectif a fait la civilisation, l'homicide collectif a fait aussi le progrès de l'intelligence, puisque la civilisation implique nécessairement ce progrès . Tel est le mode détourné par lequel le darwinisme englobe les phénomènes intellectuels. Mais, à part ce mode détourné, il y en a un autre direct. Les darwiniens disent que, plus les luttes mentales sont acharnées entre les hommes, plus la tension des esprits est puissante, plus les conquêtes de l'intelligence sont rapides. Répétant le proverbe vulgaire ■que « du choc des opinions jaillit la vérité », les darwiniens soutiennent que le combat mental pousse seul l'homme à élargir son horizon et que, s'il venait à cesser, on verrait se produire immédiatement la stagnation mentale, signe précurseur de la décadence et de la mort.
il convient d'examiner, avec le plus grand soin, si ces propositions sont vraiment conformes aux faits concrets.
Les darwiniens disent que la rapidité du progrès est en raison directe de l'intensité des luttes intellectuelles. Cette idée vient d'une appréciation inexacte de la nature réelle de la vérité et d'un oubli de rcxislenrc du moiidi' physi(iue.
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Nnvi.on. horwiiiismo. 23
l'image que nous nous en faisons dans le cerveau. S'il y avait eu un seul homme sur la terre et que cette corrélation complète se fût établie en lui, cet homme aurait connu la vérité tout entière sans le moindre besoin de lutter avec des êtres vivants. La vérité est une corrélation entre l'homme et l'univers, et nullement une corrélation entre un homme et d'autres hommes. Mon voisin peut penser que le soleil tourne autour de la terre, cela ne m'empêche, en aucune façon, de savoir, en toute certitude, que c'est, au contraire, la terre qui tourne autour de son axe. La vérité ne peut être découverte qu'au prix de luttes extrêmement âpres ; mais ces luttes doivent se livrer inévitablement entre l'univers et les cerveaux humains, et nullement entre les cerveaux humains. Si tous les hommes étaient constamment d'accord entre eux, le combat qu'ils auraient à livrer à la nature pour lui arracher ses secrets ne perdrait pas un seul atome de sa difficulté. La vérité n'est pas un fait interpsychique; c'est un fait de concordance entre le macrocosme et le microcosme.
« Spencer, dit M. Guyeau', a comparé le savoir humain à une sphère lumineuse, perdue dans un infini d'obscurité. Plus la sphère va grandissant, plus elle multiplie ses points de contact avec la nuit, de telle sorte que la science, en augmentant, ne ferait qu'élargir l'abîme de notre ignorance. » L'image est admirable, justement parce qu'elle rend si bien la douloureuse àpreté de la lutte entre le cerveau humain et l'univers. Mais, je le demande, qu'est-ce que les combats intellectuels entre les hommes ont à faire ici? (Jue tous fussent d'accord entre eux, cela n'empêcherait pas « la sphère lumineuse, en augmentant, de multiplier ses points de contact avec la nuit ». D'autre part, les hommes auraient beau se disputer de la façon la plus acharnée, ils auraient beau